Alice comedies 2 : un programme burlesque moderne et indispensable signé Walt Disney

Posté par MpM, le 17 janvier 2018

Et si le Walt Disney de l’année avait presque 100 ans ? Loin de son image un peu proprette de fournisseur officiel de gentils contes de fées politiquement corrects, le cinéaste a produit à ses débuts une série de courts métrages mettant en scène une petite fille nommée Alice vivant des aventures peu ordinaires. La particularité des films était de mélanger prises de vue réelle et animation, Alice étant incarnée par une véritable petite fille évoluant tantôt dans des décors réels, tantôt dans un monde de cartoon.

Dans ces récits burlesques, pas vraiment d’histoires de princesses se languissant de leur prince charmant mais une héroïne bagarreuse, casse-cou et téméraire, n’hésitant jamais à aller au devant du danger, ou à se lancer dans d’incroyables aventures. Féministe avant l’heure, elle mène son petit monde à la baguette (c'est une chef de bande hors pair) et vit des aventures extraordinaires sur la banquise, dans le Far Wast ou encore en équilibriste intrépide dans un cirque.

En tout, plus d'une cinquantaine de courts métrages ont été réalisés sous l'égide de Walt Disney entre 1924 et 1927. Ce sont ces films, redécouverts et numérisés par Eye, la cinémathèque néerlandaise, que la société de distribution Malavida a décidé en 2015 de ressortir sous la forme de programmes d’une quarantaine de minutes particulièrement adaptés au jeune public.

Tout un travail a notamment été effectué pour restaurer l’image et lui adjoindre une musique originale et une voix-off lisant le texte des cartons afin de permettre aux enfants non lecteurs d’en comprendre le sens. En décembre 2016,  on découvrait le premier volet (Alice comédies), proposant notamment une plongée sous-marine dans un univers extraordinaire et une étrange visite dans une maison hantée. A noter que ce très beau programme est actuellement visible en salles à Paris dans le cadre du dispositif l'Enfance de l'art mais aussi disponible en DVD édité par Malavida.

Dans le deuxième volet qui sort en salles ce 17 janvier, on peut une nouvelle fois admirer toute la fantaisie de Disney qui multiplie les gags visuels hilarants et les situations cocasses dans lesquelles se mêlent irrévérence et idées surréalistes. Ainsi, lorsque Julius, le chat fidèle compagnon d'Alice, poursuit Pat Hibulaire, le terrible Ours, on se croirait presque dans un Tex Avery, avec des personnages qui marchent dans le vide et tombent quand ils s'en aperçoivent, des têtes non solidaires de leur corps et des grosses pierres qui se transforment soudain en animaux.

De même, dans le dernier film du programme, Disney s'amuse à pasticher le Joueur de flûte de Hamelin, prétexte à d'irrésistibles gags mettant en scène d'infernales souris farceuses qui ne sont pas vraiment décidées à se laissez noyer sans combattre. Le tout sur une musique dansante et joyeuse spécialement composée par Manu Chao !

Si Alice nous enthousiasme tant, c'est probablement parce qu'elle est paradoxalement une héroïne bien plus moderne que nombre de personnages féminins dans les films pour enfants d'aujourd'hui. Insolente et courageuse, bagarreuse et pleine de vie, elle ne cherche pas à plaire au public adulte ni à inculquer une quelconque morale, mais s'adresse au contraire directement aux enfants à qui elle fait notamment découvrir la grande liberté offerte par l'imagination. Sans doute n'est-elle pas un modèle de sagesse et d'obéissance, mais depuis quand compte-on sur le cinéma pour faire l'éducation des enfants ? On préfère mille fois une Alice faisant les 400 coups (avec ce que cela sous-entend de cathartique) à la gentillesse ultra formatée de certains produits contemporains des studios Disney.

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Alice Comedies 2 de Walt Disney
Programme de courts métrages (1924-1927), avec Virginia Davis, Margie Gay, Lois Hardwick.
En salles le 17 janvier

Photos © Malavida

3 raisons d’aller voir Tharlo, le berger tibétain

Posté par kristofy, le 3 janvier 2018

Tharlo est un berger tibétain qui mène une existence paisible dans la montagne, éloigné des réalités du monde. A l’aune de ses quarante ans, il est convoqué par les autorités locales. Les nouvelles directives du gouvernement imposent la possession d’une carte d’identité pour tous les citoyens de la République Populaire de Chine. Pour la première fois, Tharlo descend en ville. Sa découverte du monde urbain, et sa rencontre avec une jeune coiffeuse, vont bouleverser son existence…

Tharlo est un film précieux : si officiellement c'est un film chinois, il s'agit surtout d'un cinéaste originaire du Tibet. La probabilité de découvrir une oeuvre portée par le souffle de là-bas est tellement rare qu'il faut se laisser emmener. Son réalisateur Pema Tseden a eu une préférence ici pour les plans fixes et le noir et blanc. Mais il ne faut surtout pas craindre quelque chose de trop contemplatif ou de trop aride. Au contraire ce style apporte à cette histoire une certaine universalité : c'est de toute beauté et ça renforce les scènes drôles (oui, il y a de l'humour). Tharlo est un personnage de candide venu de la campagne qui (nous) révèle malgré lui une certaine corruption de rapports de force (être fiché, avoir de l'argent...) des grandes villes. L'histoire est simple: un berger à la vie simple se rend en ville pour faire une carte d'identité qu'il n'a jamais eu et dont il n'a jamais eu besoin. Pour cela, il ira chez une photographe puis chez la coiffeuse qui l'emmènera pour la nuit au karaoké et vers des rêves d'ailleurs, surtout après être devenu riche de liasses de billets...

Tharlo est un film primé : il avait été sélectionné au Festival de Venise (section Orrizonti) à l'automne 2016 avant d'être en compétition début 2017 au Festival International des Cinémas d'Asie de Vesoul, et d'y être primé du Cyclo d'or. Le jury de Vesoul était alors - composé des cinéastes de Nan Triveni Achnas (Indonésie), Euthana Mukdasanit (Thaïlande), Mania Akbari (Iran), et du coréen Im Sang-soo - avait été impressionnés par "ce portrait d'une vie triviale solitaire, par ses qualités cinématographiques, son traitement délicat de la définition de l'identité à travers son personnage principal". Tharlo a reçu aussi diverses récompenses comme le grand prix au Tokyo Filmex, et diverses nominations aux Golden Horse Awards et aux Asia Pacific Screen Awards.

Tharlo est un film qui vous fera une forte impression : pour son réalisateur Pema Tseden « Tharlo est le reflet de l’actuelle génération de Tibétains. Cette histoire montre à quel point ils sont confus et désorientés. Le film a été tourné en noir et blanc comme si la rugosité des images traduisait la situation et l’ambiance de ce vaste territoire du Tibet et l’état d’esprit de Tharlo », c'est en fait son 6ème film. De lui Jia Zhangke a dit « grâce à Pema Tseden, je me sens moins seul »...

3 raisons d’aller voir Tueurs

Posté par kristofy, le 6 décembre 2017

Le braquage avait été bien préparé, il y a le bruit de détonations et beaucoup de billets de banque sont volés. L'assassinat d'une magistrate semble avoir été  bien planifié, c'est une détonation médiatique qui fait du bruit et il faut arrêter les responsables. La police se doit d'aller plus vite à la poursuite des coupables, l'ennemi numéro 1 dans leur ligne de mire c'est Frank Valken à la tête d'un commando de tueurs fous. Pour lui, ça va être direction la prison mais il va tout faire pour s'en évader: le braquage c'est peut-être lui, mais il n'avoue pas le meurtre... «Il y a un truc qui cloche dans l'affaire Valken». Tueurs est un film belge qui va réveiller les films policiers francophones qui ronronnent...

Enfin le retour au polar buriné : On a vu en France diverses tentatives pour redonner ses lettres de noblesses au polar avec des policiers qui franchissent la ligne et des bandits qui trahissent un code d'honneur (par exemple). Ces dernières années il y a eu des films de Olivier Marchal, Jean-François Richet, Nicolas Boukhrief, Frédéric Schoendoerffer, Fred Cavayé : souvent des cinéastes fatigués qui, faute de se renouveler, sont passés à autre chose avec des comédies ou des séries télé. En 2017, il y a eu que Eric Valette qui a proposé quelque chose d'intéressant avec Le Serpent aux mille coupures... Tueurs est co-réalisé par deux belges qui en ont dans leurs bagages : François Troukens et le chef opérateur Jean-François Hensgens. François Troukens a derrière lui un passé marqué par diverses expériences de grand-banditisme (diverses attaques de fourgon, cavale, de la prison...), soit une solide caution street-credibility pour ce genre d'histoire. Jean-Francois Hensgens est lui l'un des plus talentueux directeur de la photo belge (bien que moins connu que Benoit Debbie ou Manuel Dacosse): Go Fast, Banlieue 13 Ultimatum, Tête de turc, Le serpent aux mille coupures, bref un spécialiste pour filmer ce genre de film. Même en laissant le scénario de côté, force est de reconnaître que Tueurs est un uppercut autant sonore que visuel...

Des scènes d'action multiples et variées : Le polar ne se focalise pas sur les états d'âmes de ses personnages, préférant leurs actes. Mais intégrer deux scènes d'action dans ce genre de film n'est pas suffisant, ce qu' a oublié Michaël R. Roskam avec Le Fidèle qui n'a pas convaincu... Tueurs intègre bien entendu le passage obligé de l’exécution technique d'un braquage et aussi celui d'une poursuite de voitures (le minimum dans ce genre de film) mais il ajoute aussi une intrusion chronométrée dans un centre commercial, la chute d'un fourgon d'un pont, un peu de combats rapprochés, une confrontation dans un tunnel, une spectaculaire évasion de prison... Ici les scènes d'actions ne sont pas seulement un pic d'adrénaline dans le rythme du film, ce sont elles qui font avancer l'histoire, comme la séquence du début où la magistrate est tuée qui est autant spectaculaire que déterminante pour la couleur du film.

Un casting belge extra : On y voit Olivier Gourmet qui encore une fois bouffe l'écran de sa présence, mais ici son physique est affuté. Il est entouré d'autres pointures belges comme Bouli Lanners, Johan Leysen, Kevin Janssens, Tibo Vandenborre. Tueurs est bien un film de bonhommes. Cependant les femmes sont bien présentes tout au long de l'histoire. Même avec des rôles moins présents à l'écran, Natacha Régnier, tout comme la trop rare Anne Coesens, savent rendre leurs personnages marquants. On va se souvenir de la révélation Bérénice Baoo. Sans oublier Lubna Azabal, dont la riche filmographie (André Téchiné, Tony Gatlif, Jalil Lespert, Ridley Scott, Denis Villeneuve, Hiam Abbas, Garth Davis...) fait d'ailleurs d'elle l'actrice belge la plus internationale.

3 raisons d’aller voir La Villa de Robert Guédiguian

Posté par kristofy, le 29 novembre 2017

Un vieil homme fatigué est victime d’un grave malaise. Tellement inquiétant que ses derniers jours vont arriver. Alors ses proches vont se retrouver autour de lui au seuil de la mort, et surtout entre eux pour un constat nostalgique de leurs vies… « Tous ces hommes et toutes ces femmes ont un sentiment commun. Ils sont à un moment de leur vie où ils ont une conscience aiguë du temps qui passe, du monde qui change... Ils savent que leur monde disparaîtra avec eux... Ils savent aussi que le monde continuera sans eux... Sera-t-il meilleur, pire ? Grâce à eux, à cause d’eux ?... »

La Villa est le 20ème film réalisé par Robert Guédiguian, et une nouvelle fois, le décor est une calanque près de Marseille, où ses comédiens fétiches Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan et Jacques Boudet sont rassemblés et entourés de la génération suivante d’acteurs de la troupe comme Anaïs Demoustier, Robinson Stévenin ou Yann Trégouët. Les frères et la sœur, les parents, les amis, les amants, les voisins se retrouvent donc presque dans un huis-clos en bord de mer. C’est le moment de se faire des reproches, de confronter des convictions, peut-être de prendre un nouveau départ… Bref il faut faire le bilan.

Le temps qui passe : comme toujours chez Robert Guédiguian, le film est imprégné de nostalgie. Le capitalisme et l’individualisme, valeurs régnantes du présent, gagnent sur l’idéal de fraternité et de solidarité du passé. Les personnages s’en souviennent, et ils essaient de sauver les meubles et les apparences. Il se dégage un certain sentiment d’impuissance, mais faut-il s’en résigner ? Un court flashback sur l’insouciance de la jeunesse des personnages est en fait un extrait du film Ki lo sa ? tourné ensemble il y a déjà une trentaine d’année. Une petite audace narrative qui met en miroir deux époques et deux intentions de cinéma.

L’utopie : il y a toujours cet idéal du "vivre-ensemble", et de s’ouvrir aux autres. C’était mieux avant, mais on peut essayer que ça ne devienne pas trop pire demain. La Villa est avant tout un mélodrame familial, délicat et humble, mais le film s’ouvre aussi à l’actualité du monde avec la crise des migrants. La noirceur n'est jamais loin de la lumière provençale. Il y aurait quelques réfugiés arrivés dans les environs dont des enfants, alors que faire ? C'est le prétexte au débat, aux enjeux, aux questionnements. Entre la mort et l'art, l'amour et la vie, le film est une tragédie intime et délicate. Guédiguian veut encore croire au pouvoir des fleurs. Plutôt que d'acheter une couronne mortuaire pour ses rêves.

Le fil d’Ariane : ce n’est pas seulement le titre d’un autre film de Guédiguian, sa muse Ariane Ascaride est le moteur principal de cette histoire : elle revient pour quelques jours se reconnecter à ses racines et un douloureux secret. Dans le film c’est une actrice de théâtre renommée et son charisme sur scène avait fait forte impression. Robinson Stévenin, jeune pêcheur à la vie simple, se passionne lui aussi pour le théâtre et malgré la différence d'âge, il s’imagine lui déclarer sa flamme… Une romance ("macronienne") inattendue serait possible, et c’est d’ailleurs un souffle d’air frais dans ce film lourd de mélancolie.

3 raisons d’aller voir Diane a les épaules

Posté par vincy, le 15 novembre 2017

Diane a les épaules est le premier long métrage de Fabien Gorgeart. Ses courts métrages s'intéressaient déjà à la parentalité. Le Sens de l’orientation, plusieurs fois sélectionné et récompensé, racontait ainsi l’histoire d’un homme stérile et n'osant pas le dire ; Un chien de ma chienne, avec Clotilde Hesme, suivait l'histoire de deux sœurs dont l'une vivait une interminable et épuisante grossesse.

Ici Diane (Clotilde Hesme de nouveau) a accepté de porter l’enfant de Thomas et Jacques, ses meilleurs amis. C’est dans ces circonstances, pas vraiment idéales, qu’elle tombe amoureuse de Fabrizio. Le choix va devenir compliqué.

C'est frais. Sensible assurément. Le film est une comédie légère, qui n'est pas exempte de gravité. Parce que le scénario et les acteurs sont dévoués à l'histoire, cela fait du film une comédie sociale enlevée où tout le monde lâche prise sans jamais lâcher son personnage. Le charme opère rapidement, avec une "cool attitude" et une justesse précise, une alchimie suffisamment rares pour être soulignée. Ça pétille, c'est émouvant et c'est solaire. Bref tant de finesse et de grâce, ça change des comédies françaises habituelles. Ne nous en privons pas.

"Etre enceinte et avoir un enfant, ça n'a rien à voir! Je le sais puisque je le vis!"

C'est chaud. Evidemment, ça touche à un sujet d'actualité "touchy" pour qui n'est pas "friendly". Pourtant le film évite tous les clichés sur le sujet. La GPA n'est qu'un prétexte pour explorer les nouvelles frontières entre amour et amitié et évoquer les nouveaux codes du couple. Bref c'est l'une des premières comédies intelligentes sur l’éclatement du modèle familial traditionnel. C'est aussi une jolie réflexion sur la maternité et la parentalité où le corps féminin est sans aucun doute l'inspiration première de cette histoire.

C'est vivifiant. Avec une actrice au corps plus androgyne - adolescent qui se retrouve avec un gros ventre de mamma, Fabien Gorgeart a raison quand il dit de Clotilde Hesme qu'elle "est à mi-chemin entre une héroïne rohmérienne et le Lieutenant Ripley. C’est notre Sigourney Weaver " Elle n'appartient à aucun genre, peut-être virile comme séductrice, amicale comme amoureuse. Sous-exploitée par le cinéma français, entourée ici d'une ribambelle de bons acteurs, elle prouve ici qu'elle peut passer du burlesque au dramatique, du vaudeville apparent à la comédie romantique. C'est une combattante et ça vaudrait bien une nomination aux César.

3 raisons d’aller voir Ex Libris, The New York Public Library

Posté par vincy, le 1 novembre 2017

En compétition au dernier Festival de Venise, et reparti injustement sans aucune distinction, Ex Libris, The New York Public Library est le dernier documentaire du vétéran Frederick Wiseman, qui célèbre ses 50 ans de cinéma cette année, à qui l'on doit des immersions tentaculaires dans de sublimes institutions comme L'Opéra de Paris, La Comédie française ou la National Gallery. Cette fois-ci il plonge dans le réseau des bibliothèques publiques de New York.

Un portrait de l'Amérique. Sans voix off ni interviews ni commentaires, le film montre la diversité ethnique, sociale, générationnelle des usagers de ces bibliothèques, et tous les corps de métiers (et autant de compétences) qui sont nécessaires au fonctionnement de celles-ci. C'est un condensé du pays qui nous ait ainsi offert, des "stars" comme Elvis Costello et Patti Smith, aux petites mains qui numérisent, classent, ou trient les livres et les archives en passant par les animateurs, les pédagogues et les dirigeants. Davantage qu'une histoire de visages, il s'agit aussi d'une histoire de "village". Tout s'y croise: le social (aide aux immigrants, aux handicaps, aux chômeurs), le culturel (concerts, expositions), le personnel (selon ce que l'on recherche), l'économie (du besoin de mécènes aux contraintes des financiers publics), l'éducatif (pour les petits comme pour les plus grands)...

Un film très politique. Frederick Wiseman l'affirme. L'élection de Donald Trump a influé sur son montage. A travers ce tableau d'un lieu emblématique fréquenté par 17 millions de personnes chaque année, on voit bien que le cinéaste a cherché une antidote à cette Amérique de Trump. D'abord en valorisant le travail (la noble mission même) des bibliothécaires et archivistes qui ne cessent de s'adapter à leur époque, notamment avec l'accès numérique, et aux populations, parfois précaires ou délaissées par la mondialisation. Ensuite en laissant la parole à des artistes et des écrivains engagés ou des conférenciers qui fouillent les racines d'une Amérique en quête d'identité, à commencer par les questions liées aux Afro-américains et à l'esclavagisme ou celles sur la lutte des classes et le rapport aux dominants. Enfin, en rappelant qu'une bibliothèque est un pilier de la démocratie - c'est un accès à la connaissance ouvert à tous donc un rempart à l'ignorance -, en décryptant les contraintes financières dépendant à la fois des agendas publics locaux et nationaux et des attentes pas forcément d'intérêt général des mécènes et donateurs privés, il prouve si besoin est qu'une bibliothèque d'envergure mondiale comme une filiale de quartier sont des des lieux de service public (les derniers?) nécessaires à la "communauté".

Un objet cinématographique unique. D'une durée de 3h20, cette épopée particulièrement bien rythmée pour ne jamais s'ennuyer, si richement variée pour nous passionner, est un film singulier, avec ses réflexions, ses dialogues et ses respirations. C'est un grand documentaire sur le fond. Mais en ne cherchant jamais à séduire par la forme - à l'inverse d'un Michael Moore par exemple - il révèle aussi son intégrité. Du début à la fin, sans morale dictée, mais non sans subjectivité, Ex Libris, The New York Public Library prend le temps de faire le tour d'un espace multiforme, où l'on circule d'un plan à l'autre sans avoir l'impression d'avoir bougé.

3 raisons d’aller voir Logan lucky

Posté par wyzman, le 25 octobre 2017

Quatre ans après le décevant Effets secondaires, Steven Soderbergh met sa retraite sur pause pour repasser derrière la caméra, le temps d'un film de casse pas comme les autres - mais un peu quand même.

L'histoire. Les frères Logan ne sont pas très futés mais décident de monter le casse du siècle : empocher les recettes de la plus grande course automobile de l'année. Pour ce faire, ils ont besoin du meilleur braqueur de coffre-fort du pays : Joe Bang. Malheureusement, celui-ci est en prison… Après Ocean's Eleven Twelve et Thirteen, Steven Soderbergh est donc de retour avec un film de braquage. Plutôt réussi, Logan Lucky a le mérite d'osciller parfaitement entre film de génie et film sur la bêtise humaine. Car en plus d'être un film de casse, Logan Lucky est une comédie tordante, excellente, centrée sur trois énergumènes plus stupides les uns que les autres et dans laquelle on apprend que l'on peut faire des explosifs avec des bonbons en forme d'oursons et du sel (allégé, si possible). Sans vous révéler la fin, force est de reconnaître que l'ensemble plaît par l'envie qu'il suscite de retrouver les personnages pour un second volet encore plus délirant.

Le casting. L'une des forces de Logan Lucky réside bien évidemment dans son casting. Ce n'est pas tous les jours que Channing Tatum se mue en père désespéré, qu'Adam Driver joue un vétéran qui a perdu un bras et que Katie Holmes brille en Américaine white trash. Mais le plus gros tour de force nous vient de Daniel Craig, celui que l'on retrouvera en 2019 pour son cinquième James Bond. Dans Logan Lucky, le Britannique de 49 ans donne vie à Joe Bang, un braqueur franchement cinglé mais qui lui donne l'opportunité de dévoiler un peu plus ses talents comiques. Et l'acteur n'y va pas de main morte car si Channing Tatum a le rôle principal de Logan Lucky, Daniel Craig en est clairement la star. Charismatique et imposant, celui que l'on a découvert dans Lara Croft : Tomb Raider en 2001 donne le "la".

Steven Soderbergh. Après le plutôt mauvais Effet secondaires, le réalisateur américain avait dit qu'il prendrait sa retraite. Celle-ci n'a pas duré si longtemps que ça et c'est tant mieux pour nous. Malgré un joli budget de 29 millions de dollars, Logan Lucky n'en a rapporté que 43 dans le monde. Mais peu importe. A l'instar de Michael Bay avec No Pain No Gain, Steven Soderbergh s'autorise ici un kiff total, un long-métrage avec lequel il se fait plaisir, parvenant même à déjouer les codes du film de casse tout en s'y accrochant comme personne. Sa caméra est fluide, les dialogues percutants et l'action extrêmement rapide. Bien qu'il soit parfois difficile de tout suivre, le final continue de l'asseoir comme l'un des cinéastes les plus talentueux et intrigants de  sa génération.

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3 raisons d’aller voir Une famille syrienne

Posté par wyzman, le 7 septembre 2017

Huit ans après Le Jour où Dieu est parti en voyage, le chef-op Philippe Van Leeuw repasse derrière la caméra. Pendant 1h26, il nous présente dans un huis-clos suffocant le quotidien d'une famille devenue atypique, confirmant la bonne forme du cinéma belge. Le film a reçu le Prix du public et le Prix Label Europa Cinémas à Berlin, où il était dans la sélection Panorama. A Angoulême, Une famille Syrienne est reparti avec le Valois de la mise en scène, le Valois du public et le Valois de la meilleure actrice pour Hiam Abbbass et Diamand Abou Abboud.

1. La guerre est invisible mais omniprésente. Dans la Syrie en guerre, une mère, ses enfants et leur grand-père tiennent bon, cachés dans leur appartement. Par solidarité, ils accueillent un couple et leur nouveau-né et tentent de garder espoir. Voilà pour le pitch. Si le film frappe c'est parce qu'avec précision, Philippe Van Leeuw montre la lourdeur d'un conflit. Les personnages attendent, tentent de se contenir et de se soutenir durant cette page de l'histoire qui dure. Intelligemment, le réalisateur belge laisse les soldats et les milices de l'autre côté de la porte, pour nous faire ressentir une promiscuité touchante et terrible à la fois.

2. Le scénario est en béton. On ne le dira jamais assez mais sans un bon scénario, un film ne peut pas être bon. Et avec Une famille syrienne, on frôle la perfection. En effet, si le synopsis du film peut faire redouter un projet dramatique et particulièrement difficile à regarder, il n'en est rien. Une famille syrienne est un drame qui s'intéresse frontalement et honnêtement au calvaire de ceux qui refusent ou ne peuvent pas fuir plutôt qu'aux tenants et aboutissants d'un conflit qui dure depuis maintenant 6 ans. Les dialogues sont justes et les rebondissements bien placés en plus d'être presque toujours imprévisibles.

3. La pédagogie d'Une famille syrienne réconforte. Très réaliste, le second long-métrage du Belge profite d'un véritable créneau : rares sont les films de fiction et européens qui traitent de ceux qui vivent au quotidien la guerre en Syrie. En ne montrant qu'à de petits moments ce qu'est l'enfer de la guerre et en se focalisant sur les épreuves que subissent les civils, Philippe Van Leeuw propose une œuvre didactique et prenante. Happé par cette histoire qu'il finit par s'approprier, le spectateur attend un rebondissement, un signe annonçant une quelconque résolution. Une famille syrienne ne fait jamais dans le larmoyant mais tire son épingle du jeu  par l'efficacité de l'ensemble. Une belle réussite.

Venise 2017 : Guillermo del Toro et les monstres de The Shape of Water

Posté par kristofy, le 1 septembre 2017

Avec The Shape of Water, Guillermo del Toro a retrouvé son génie de conteur d'histoire, qui semblait perdu depuis Le Labyrinthe de Pan, en mélangeant une fois de plus monstre de légende, innocence de l’enfance et cruauté de la guerre. C’était il y a déjà dix ans, depuis les films qui ont suivis, - Hellboy 2, Pacific Rim, Crimson Peak - ont manqué de cette recette magique qui nous plaisait tant. The Shape of Water, en compétition à Venise, renoue avec cette forme de conte merveilleux. On y retrouve une créature légendaire, la bonté de petites gens et la sauvagerie des puissants, avec en prime une romance.

Le film (qui sort en France le 17 janvier 2018) débute avec une longue séquence d’exposition pour nous présenter son héroïne (jouée par la fabuleuse Sally Hawkins) depuis son réveil jusqu’à son lieux de travail : elle vit toute seule, son appartement est au dessus d’une salle de cinéma, elle regarde des comédies musicales à la télévision, et elle est femme de ménage dans un centre de recherche scientifique. On va découvrir qu’elle est muette (une handicapée donc), qu’elle n’a pour seuls amis que son voisin âgé et tout aussi solitaire (Richard Jenkins) - il dessine des affiches dont on ne veut plus (un vieux donc) - et sa collègue (Octavia Spencer) femme de ménage comme elle (noire donc). Soit trois personnes qui sont victimes d’un manque de considération autour d’eux. Le film se déroule en fait aux Etats-Unis de 1962 : il faut être conquérant et avoir comme voiture une Cadillac. C’est l’époque de la ségrégation raciale mais aussi d'une homophobie culturelle (un gérant de restaurant le fera bien remarquer), et surtout c’est la guerre froide entre les américains et les communistes russes…

Guillermo del Toro accroche son récit dans un contexte historique (tout comme Le Labyrinthe de Pan ou L'Échine du Diable qui évoquaient la guerre d’Espagne), un ancrage bien réel pour donner une plus grande force de véracité à son histoire de monstre.

Cette histoire se déroule un jour où notre héroïne doit nettoyer un labo avec des traces de sang au sol et même deux doigts arrachés… Les militaires ont capturé un monstre qui est gardé ici dans le plus grand secret : il s’agit d’une grande créature amphibienne qui vit dans l’eau, avec une tête de reptile et des membres palmés (en fait très proche de L'Etrange créature du lac noir de Jack Arnold). Avec autant de curiosité que de naïveté, elle va proposer à la créature un œuf dur de son déjeuner, puis d’autres avec les gestes de son langage de muette. Elle lui fera même écouter des disques de jazz avec un électrophone... Elle est la seule à considérer la créature comme un être différent, et non pas comme un monstre à étudier comme les militaires. Parmi eux il y a le redoutable Michael Shannon qui après avoir torturé (une pratique de l’armée américaine controversée encore aujourd’hui…) le monstre à plusieurs reprises doit obéir à un général : l’ordre est donner de la tuer pour la faire disparaître. Cependant dans l’ombre œuvre un espion russe dont le réseau est intéressé par les capacités inconnues de la créature (on cherche comment envoyer un homme dans la Lune) et qui voudrait l’étudier de manière plus approfondie : cette femme de ménage muette arrive à communiquer avec le monstre ? La créature devient un enjeu de rivalité entre militaires américains et espions russes, mais en secret, elle devient surtout un séduisant ami pour la femme de ménage… Tandis que le monstre s’humanise progressivement au contact de la bonté de la femme, les hommes autour vont devenir des monstres ennemis prêt à tout.

On pourra bien faire quelques reproches à Guillermo del Toro, en premier celui étonnant d’être ici trop francophile avec un début au look un peu trop Amélie Poulain ou une scène de danse avec claquettes en noir et blanc beaucoup trop The Artist (le seul moment en trop qui aurait dû être coupé), mais bien peu en rapport avec ses nouvelles accentuations : il y a ici un peu de pastiche de film noir, un peu d’érotisme, et même un peu d’humour. The Shape of Water se révèle être une fable de monstre en surface qui révèle en fait la monstruosité de l'Homme en profondeur. C'est surtout un plaidoyer pour la différence, pour ceux qui ne sont pas comme les autres. Les Freaks tiennent ici leur revanche.

Ce qu’il faut savoir sur « I am not Madame Bovary » de Feng Xiaogang

Posté par MpM, le 5 juillet 2017

Flaubert en Chine

Le titre international est un peu abusif car dans le roman original de Liu Zhenyun (Je ne suis pas une garce, 2015), il est fait référence à Pan Jinlian qui est un personnage mythologique ayant conspiré avec son amant pour assassiner son mari. Son nom est désormais utilisé en Chine pour désigner une femme indigne, infidèle ou débauchée. L’utilisation du nom d’Emma Bovary est plutôt abusif, dans la mesure où l’héroïne de Flaubert tient plus de la femme fantasque empêtrée dans une vie monotone que de la dévergondée assoiffée de sang.

Fresque ironique

Le film se passe sur plus d'une dizaine d'années et met en scène l'héroïne Li Xuelian qui multiplie les procès pour recouvrer son honneur perdu. A l'origine de l'histoire, il y a un divorce blanc contracté par l'héroïne et son mari dans le but d'obtenir un deuxième logement. Mais l'homme volage en profite pour se remarier avec une autre. Bafouée et meurtrie, Li Xuelian se porte alors en justice pour faire reconnaître qu'il s'agissait d'un faux divorce. Son idée est de se remarier avec son ex-mari puis de divorcer à nouveau, cette fois-ci sans ambiguïté. Son combat est évidemment dérisoire, destiné à plonger le spectateur dans l'étonnant labyrinthe judiciaire chinois.

Satire sociale

Le film accompagne Li Xuelian dans des tribulations judiciaires qui oscillent entre l’absurdité et la farce. La jeune femme remonte en effet la hiérarchie locale (du juge au préfet) pour faire entendre ses doléances, et multiplie les procès et les recours. Ces rouages un peu grippés dévoilent le portrait d'une Chine en pleine mutation judiciaire dans laquelle les responsables sont terrorisés par une simple femme en quête de justice. Le film balance ainsi entre un registre volontairement comique (le harcèlement insidieux de l’héroïne envers les officiels devient une sorte de running gag, et son indéfectible ténacité en est presque comique) et une touche nettement plus sombre quand son acharnement la conduit en prison, et gâche toute son existence.

Cadre rond

En plus d’une esthétique très soignée qui évoque la peinture traditionnelle chinoise, Feng Xiaogang recourt à un cadre circulaire pendant presque la totalité du film. Ce procédé empêche évidemment tout gros plan sur les personnages, et donne le sentiment au spectateur d’être un voyeur observant chaque scène à travers un télescope. Comme l’héroïne, il n'a pas une bonne vision d’ensemble, puisque tout ce qui est hors du cercle lui échappe. C’est uniquement lorsqu’elle parvient à Pékin que son horizon s’élargit (momentanément), et avec lui le cadre.

Fan BingBing

C’est Fan BingBing, aperçue auparavant dans des superproductions chinoises comme Bodyguards and assassins ou Shaolin ainsi que dans l’univers des XMen (Days of future past) qui incarne avec justesse et vitalité le cette Antigone des temps modernes. Le drame qu’elle traverse, et dont on connaîtra seulement à la fin toutes les facettes, atteint physiquement le personnage qui n'est plus que l'ombre d'elle-même à la fin du film.

Récompenses

I am not Madame Bovary a reçu le prix de la critique internationale au Festival de Toronto et le Coquillage d'or du meilleur film ainsi que le coquillage d'argent de la meilleure actrice à San Sebastian. Il a également été distingué par trois Asian Awards dont meilleur film et meilleure actrice et par le Golden horse de la meilleure actrice.