3 raisons d’aller voir Une famille syrienne

Posté par wyzman, le 7 septembre 2017

Huit ans après Le Jour où Dieu est parti en voyage, le chef-op Philippe Van Leeuw repasse derrière la caméra. Pendant 1h26, il nous présente dans un huis-clos suffocant le quotidien d'une famille devenue atypique, confirmant la bonne forme du cinéma belge. Le film a reçu le Prix du public et le Prix Label Europa Cinémas à Berlin, où il était dans la sélection Panorama. A Angoulême, Une famille Syrienne est reparti avec le Valois de la mise en scène, le Valois du public et le Valois de la meilleure actrice pour Hiam Abbbass et Diamand Abou Abboud.

1. La guerre est invisible mais omniprésente. Dans la Syrie en guerre, une mère, ses enfants et leur grand-père tiennent bon, cachés dans leur appartement. Par solidarité, ils accueillent un couple et leur nouveau-né et tentent de garder espoir. Voilà pour le pitch. Si le film frappe c'est parce qu'avec précision, Philippe Van Leeuw montre la lourdeur d'un conflit. Les personnages attendent, tentent de se contenir et de se soutenir durant cette page de l'histoire qui dure. Intelligemment, le réalisateur belge laisse les soldats et les milices de l'autre côté de la porte, pour nous faire ressentir une promiscuité touchante et terrible à la fois.

2. Le scénario est en béton. On ne le dira jamais assez mais sans un bon scénario, un film ne peut pas être bon. Et avec Une famille syrienne, on frôle la perfection. En effet, si le synopsis du film peut faire redouter un projet dramatique et particulièrement difficile à regarder, il n'en est rien. Une famille syrienne est un drame qui s'intéresse frontalement et honnêtement au calvaire de ceux qui refusent ou ne peuvent pas fuir plutôt qu'aux tenants et aboutissants d'un conflit qui dure depuis maintenant 6 ans. Les dialogues sont justes et les rebondissements bien placés en plus d'être presque toujours imprévisibles.

3. La pédagogie d'Une famille syrienne réconforte. Très réaliste, le second long-métrage du Belge profite d'un véritable créneau : rares sont les films de fiction et européens qui traitent de ceux qui vivent au quotidien la guerre en Syrie. En ne montrant qu'à de petits moments ce qu'est l'enfer de la guerre et en se focalisant sur les épreuves que subissent les civils, Philippe Van Leeuw propose une œuvre didactique et prenante. Happé par cette histoire qu'il finit par s'approprier, le spectateur attend un rebondissement, un signe annonçant une quelconque résolution. Une famille syrienne ne fait jamais dans le larmoyant mais tire son épingle du jeu  par l'efficacité de l'ensemble. Une belle réussite.

Venise 2017 : Guillermo del Toro et les monstres de The Shape of Water

Posté par kristofy, le 1 septembre 2017

Avec The Shape of Water, Guillermo del Toro a retrouvé son génie de conteur d'histoire, qui semblait perdu depuis Le Labyrinthe de Pan, en mélangeant une fois de plus monstre de légende, innocence de l’enfance et cruauté de la guerre. C’était il y a déjà dix ans, depuis les films qui ont suivis, - Hellboy 2, Pacific Rim, Crimson Peak - ont manqué de cette recette magique qui nous plaisait tant. The Shape of Water, en compétition à Venise, renoue avec cette forme de conte merveilleux. On y retrouve une créature légendaire, la bonté de petites gens et la sauvagerie des puissants, avec en prime une romance.

Le film (qui sort en France le 17 janvier 2018) débute avec une longue séquence d’exposition pour nous présenter son héroïne (jouée par la fabuleuse Sally Hawkins) depuis son réveil jusqu’à son lieux de travail : elle vit toute seule, son appartement est au dessus d’une salle de cinéma, elle regarde des comédies musicales à la télévision, et elle est femme de ménage dans un centre de recherche scientifique. On va découvrir qu’elle est muette (une handicapée donc), qu’elle n’a pour seuls amis que son voisin âgé et tout aussi solitaire (Richard Jenkins) - il dessine des affiches dont on ne veut plus (un vieux donc) - et sa collègue (Octavia Spencer) femme de ménage comme elle (noire donc). Soit trois personnes qui sont victimes d’un manque de considération autour d’eux. Le film se déroule en fait aux Etats-Unis de 1962 : il faut être conquérant et avoir comme voiture une Cadillac. C’est l’époque de la ségrégation raciale mais aussi d'une homophobie culturelle (un gérant de restaurant le fera bien remarquer), et surtout c’est la guerre froide entre les américains et les communistes russes…

Guillermo del Toro accroche son récit dans un contexte historique (tout comme Le Labyrinthe de Pan ou L'Échine du Diable qui évoquaient la guerre d’Espagne), un ancrage bien réel pour donner une plus grande force de véracité à son histoire de monstre.

Cette histoire se déroule un jour où notre héroïne doit nettoyer un labo avec des traces de sang au sol et même deux doigts arrachés… Les militaires ont capturé un monstre qui est gardé ici dans le plus grand secret : il s’agit d’une grande créature amphibienne qui vit dans l’eau, avec une tête de reptile et des membres palmés (en fait très proche de L'Etrange créature du lac noir de Jack Arnold). Avec autant de curiosité que de naïveté, elle va proposer à la créature un œuf dur de son déjeuner, puis d’autres avec les gestes de son langage de muette. Elle lui fera même écouter des disques de jazz avec un électrophone... Elle est la seule à considérer la créature comme un être différent, et non pas comme un monstre à étudier comme les militaires. Parmi eux il y a le redoutable Michael Shannon qui après avoir torturé (une pratique de l’armée américaine controversée encore aujourd’hui…) le monstre à plusieurs reprises doit obéir à un général : l’ordre est donner de la tuer pour la faire disparaître. Cependant dans l’ombre œuvre un espion russe dont le réseau est intéressé par les capacités inconnues de la créature (on cherche comment envoyer un homme dans la Lune) et qui voudrait l’étudier de manière plus approfondie : cette femme de ménage muette arrive à communiquer avec le monstre ? La créature devient un enjeu de rivalité entre militaires américains et espions russes, mais en secret, elle devient surtout un séduisant ami pour la femme de ménage… Tandis que le monstre s’humanise progressivement au contact de la bonté de la femme, les hommes autour vont devenir des monstres ennemis prêt à tout.

On pourra bien faire quelques reproches à Guillermo del Toro, en premier celui étonnant d’être ici trop francophile avec un début au look un peu trop Amélie Poulain ou une scène de danse avec claquettes en noir et blanc beaucoup trop The Artist (le seul moment en trop qui aurait dû être coupé), mais bien peu en rapport avec ses nouvelles accentuations : il y a ici un peu de pastiche de film noir, un peu d’érotisme, et même un peu d’humour. The Shape of Water se révèle être une fable de monstre en surface qui révèle en fait la monstruosité de l'Homme en profondeur. C'est surtout un plaidoyer pour la différence, pour ceux qui ne sont pas comme les autres. Les Freaks tiennent ici leur revanche.

Ce qu’il faut savoir sur « I am not Madame Bovary » de Feng Xiaogang

Posté par MpM, le 5 juillet 2017

Flaubert en Chine

Le titre international est un peu abusif car dans le roman original de Liu Zhenyun (Je ne suis pas une garce, 2015), il est fait référence à Pan Jinlian qui est un personnage mythologique ayant conspiré avec son amant pour assassiner son mari. Son nom est désormais utilisé en Chine pour désigner une femme indigne, infidèle ou débauchée. L’utilisation du nom d’Emma Bovary est plutôt abusif, dans la mesure où l’héroïne de Flaubert tient plus de la femme fantasque empêtrée dans une vie monotone que de la dévergondée assoiffée de sang.

Fresque ironique

Le film se passe sur plus d'une dizaine d'années et met en scène l'héroïne Li Xuelian qui multiplie les procès pour recouvrer son honneur perdu. A l'origine de l'histoire, il y a un divorce blanc contracté par l'héroïne et son mari dans le but d'obtenir un deuxième logement. Mais l'homme volage en profite pour se remarier avec une autre. Bafouée et meurtrie, Li Xuelian se porte alors en justice pour faire reconnaître qu'il s'agissait d'un faux divorce. Son idée est de se remarier avec son ex-mari puis de divorcer à nouveau, cette fois-ci sans ambiguïté. Son combat est évidemment dérisoire, destiné à plonger le spectateur dans l'étonnant labyrinthe judiciaire chinois.

Satire sociale

Le film accompagne Li Xuelian dans des tribulations judiciaires qui oscillent entre l’absurdité et la farce. La jeune femme remonte en effet la hiérarchie locale (du juge au préfet) pour faire entendre ses doléances, et multiplie les procès et les recours. Ces rouages un peu grippés dévoilent le portrait d'une Chine en pleine mutation judiciaire dans laquelle les responsables sont terrorisés par une simple femme en quête de justice. Le film balance ainsi entre un registre volontairement comique (le harcèlement insidieux de l’héroïne envers les officiels devient une sorte de running gag, et son indéfectible ténacité en est presque comique) et une touche nettement plus sombre quand son acharnement la conduit en prison, et gâche toute son existence.

Cadre rond

En plus d’une esthétique très soignée qui évoque la peinture traditionnelle chinoise, Feng Xiaogang recourt à un cadre circulaire pendant presque la totalité du film. Ce procédé empêche évidemment tout gros plan sur les personnages, et donne le sentiment au spectateur d’être un voyeur observant chaque scène à travers un télescope. Comme l’héroïne, il n'a pas une bonne vision d’ensemble, puisque tout ce qui est hors du cercle lui échappe. C’est uniquement lorsqu’elle parvient à Pékin que son horizon s’élargit (momentanément), et avec lui le cadre.

Fan BingBing

C’est Fan BingBing, aperçue auparavant dans des superproductions chinoises comme Bodyguards and assassins ou Shaolin ainsi que dans l’univers des XMen (Days of future past) qui incarne avec justesse et vitalité le cette Antigone des temps modernes. Le drame qu’elle traverse, et dont on connaîtra seulement à la fin toutes les facettes, atteint physiquement le personnage qui n'est plus que l'ombre d'elle-même à la fin du film.

Récompenses

I am not Madame Bovary a reçu le prix de la critique internationale au Festival de Toronto et le Coquillage d'or du meilleur film ainsi que le coquillage d'argent de la meilleure actrice à San Sebastian. Il a également été distingué par trois Asian Awards dont meilleur film et meilleure actrice et par le Golden horse de la meilleure actrice.

I am not your Negro : la fabrique de la discrimination raciale

Posté par vincy, le 9 mai 2017

Ce mercredi sort en salles I am not your Negro (Je ne suis pas votre nègre), documentaire maîtrisé et passionnant réalisé par Raoul Peck. En VO la voix est celle de Samuel L. Jackson, en VF, le spectateur aura celle de JoeyStarr. Sophie Dulcad distribution a prévu une sortie modeste sur moins de 20 copies, mais avec plusieurs séances événementielles (avec débats le plus souvent) dans des cinémas franciliens notamment à partir du 10 mai.

Une flopée de prix

Le documentaire vadrouille de festivals en festivals depuis sa première à Toronto en septembre dernier, ce qui lui a permis d'être nommé aux Oscars et aux Independent Spirit Awards en février dans la catégorie du meilleur documentaire. Depuis son prix du public dans la catégorie docu à Toronto, il a glané plusieurs prix. A la dernière Berlinale, il a remporté le prix du public dans la section Panorama et une mention spéciale du jury œcuménique. Le public l'a aussi récompensé au Festival de Chicago, au Festival des Hamptons, au festival de Portland et au Festival de Philadelphie (où le film a aussi reçu le prix du jury). Les critiques de Los Angeles, San Francisco et ceux de Dublin l'ont sacré meilleur documentaire. L'Association des documentaristes lui a décerné le prix du meilleur scénario. A Thessalonique, le film a été distingué par le prix Amnesty International. Aux USA, distribué par Amazon studios, il a récolté 7M$ de recettes, soit le 4e meilleur score pour un docu depuis début 2016.

Très bon score sur Arte

Arte a déjà diffusé le documentaire dans version française il y a deux semaines. La chaîne culturelle s'est ainsi offert la cinquième meilleure audience annuelle avec 650000 téléspectateurs, auxquels se sont ajoutés 380000 visionnages en rattrapage, soit le record mensuel pour Arte+7.

Pourquoi ce documentaire est-il si intéressant? Le pitch est assez sobre: "À travers les propos et les écrits de l’écrivain noir américain James Baldwin, Raoul Peck propose un film qui revisite les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours de ces dernières décennies. Une réflexion intime sur la société américaine, en écho à la réalité française. Les mots de James Baldwin sont lus par JoeyStarr dans la version française et par Samuel L. Jackson dans la version américaine."

La suite d'un roman inachevé

En fait, Raoul Peck, maniant les archives comme un chef d'orchestre assemble les instruments pour rendre harmonieux une partition, décode la manière dont l'identité afro-américaine s'est construite, et comment elle s'est retrouvée marginalisée, discriminée, et attaquée dans une Amérique qui n'a pas su quoi faire de ses descendants d'esclaves. Pour cela il prend un témoin, James Baldwin, écrivain et intellectuel noir et homosexuel, et trois figures mythiques du combat des droits civiques: Medgar Evers, mort le 12 juin 1963, Malcolm X, mort le 21 février 1965 et Martin Luther King Jr., mort le 4 avril 1968. "Les trois ont été considérés comme dangereux parce qu’ils levaient le voile sur le brouillard de la confusion raciale" explique le réalisateur.

James Baldwin voulait écrire sur ces trois hommes dans ce qui serait son dernier ouvrage, Remember This House, inachevé. Ecrivain prolifique et considéré comme un observateur précis et lucide de la société américaine, il avait anticipé la montée des communautarismes et des tensions sociales. Plus surprenant, il se désolait dans les années 1960 qu'il faille attendre au moins 40 ans pour avoir un Président noir à la Maison-Blanche (l'Histoire lui aura donné raison). Il pointait du doigts les gestes visibles et les non-dits de la société à l'encontre des minorités. Il parlait déjà d'identité.

L'image fantasmée des noirs d'Amérique

"J’avais honte d’où je venais. J’avais honte de la vie dans l’Eglise, honte de mon père, honte du blues, honte du jazz, et bien sûr honte de la pastèque. Tout ça, c’était les stéréotypes que ce pays inflige aux Noirs : que nous mangeons tous de la pastèque et que nous passons notre temps à ne rien faire et à chanter le blues, et tout le reste, j’étais vraiment parvenu à m’enfouir derrière une image totalement fantastique de moi qui n’était pas la mienne, mais l’image que les Blancs avaient de moi" expliquait-il au début des années 1960.

En mélangeant politique, histoire, psychologie et humanisme, sa réflexion, et on le constate tout au long du documentaire au fil de ses interviews ou en écoutant ses textes, n'est pas seulement visionnaire et ne résonne pas seulement avec justesse: elle décrypte minutieusement comment l'Amérique fabriquait une société discriminante, raciste, violente. Et ça n'a pas changé depuis 40 ans. Les incidents et accidents continuent. Les émeutes et les manifs sont toujours là. La fracture n'est pas résorbée. "Le plus consternant est que toutes ces choses ne seraient peut-être pas aussi terribles si, lorsque vous vous retrouvez devant des Blancs pleins de bonne volonté, vous ne vous rendiez pas compte qu’ils ne savent rien de tout cela, et n’en veulent rien savoir" résumait l'écrivain.

Un docu aussi visuel que politique

Raoul Peck démontre ainsi le chaos cyclique qui perturbe la bonne relation entre les communautés, revient sur les racines du mal et décortique l'aspect structurel toujours présent qui entraîne une défiance régulière entre l'Amérique WASP et les afro-américains. Le réalisateur expérimente ainsi un propos très politique avec un formalisme complexe. C'est un puzzle qu'il compose, explosant les codes narratifs classiques du documentaires pour en faire un film plus expérimental, très esthétique, qui met en valeur James Baldwin, ses opinions et leur liens avec l'Histoire américaine. Il s'autorise à insuffler une liberté de pensée, à inviter de la musique et de l'humour, à dramatiser en ne masquant rien de la brutalité, de l'exploitation, des assassinats et des injustices d'un peuple à la fois victime et combattant.

I am not your Negro est aussi visuel que philosophique, sonore que pédagogique. Il se réapproprie toute la culture "noire", des clichés aux malentendus, des icônes aux erreurs historiques. Il "monte" et "découpe" son récit emblématique tout en démontant et coupant les préjugés idéologiques. Il colorise des archives et passe en noir et blanc des images plus modernes. Il trouble notre vision chronologique pour mieux assumer l'unité de temps et de lieu d'un phénomène qui dure depuis plus de deux siècles. De la même manière, les archives sont diversifiées, de programmes télévisés populaires à des interviews et débats plus costauds en passant par des extraits de films hollywoodiens. Ce montage "kaléidoscopique, frénétique et poétique", comme un mix de DJ revisitant des airs connus, permet évidemment de ne pas rendre ce film ennuyeux. Loin de là. Une heure et demi, ça semble presque court.

Insécurité raciale

Outre l'intelligence de l'ensemble, le prosélytisme bienvenu, et la force de son propos, I am not your Negro fait indéniablement écho aux antagonismes sociaux actuels en Occident. "Ce n’est pas tout ce que vous avez pu me faire qui vous menace. C’est tout ce que vous avez fait à vous-même qui vous menace" écrivait-il. Il précisait même : "J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination, est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances." En renvoyant les bourreaux à leur propre misère, il avait compris que le problème des exclus était moins le leur que celui des excluants. Critique insatiable des pouvoirs dominants et supérieurs (religions, blancs, politiques...), il interpellait notre insécurité culturelle dans Le jour où j'étais perdu : La vie de Malcolm X:
"Pourquoi ne demandez-vous pas aux Blancs, qui sont vraiment entraînés à la violence, ce qu’ils pensent de tous les Noirs innocents qu’ils tuent ? Quand un jeune blanc tue, c’est un problème « sociologique ». Mais quand un jeune Noir tue, vous êtes prêts à construire des chambres à gaz. Comment se fait-il que vous ne vous inquiétiez jamais quand les Noirs se tuaient entre eux ? Tant que l’on massacrait les Noirs de sang-froid, tant qu’on les lynchait, vous disiez : « les choses s’arrangeront »."

Romain Duris se mue en icône virile dans « Cessez-le-feu »

Posté par wyzman, le 19 avril 2017

Au fil des années, Romain Duris est devenu une "icône". Mais de quoi au juste ? Nous pourrions dire de la masculinité mais ce serait sans doute trop subjectif. Évoluant habilement entre comédies populaires et films d'auteur, il fait aujourd'hui partie de ces rares acteurs français à ne pas s'être brûlé les ailes à un moment donné et que l'on retrouve à chaque fois avec un plaisir loin d'être coupable. Depuis le début de cette décennie, Romain Duris est ainsi de tous les bons films, grands ou petits.

Wannabe caméléon

Si la plupart d'entre nous pense à Cédric Klapisch dès lors qu'il est question de Romain Duris, n'oublions pas que si l'on enlève son doublage pour Raiponce c'est L'Arnacœur de Pascal Chaumeil qui lui a offert son plus gros carton au box-office français : 3,7 millions d'entrées. Un score qui fait rêver d'autant plus en 2017. Sensuel et versatile, il semble aujourd'hui tout à fait normal de dire que Romain Duris peut tout jouer (et même danser).

Bourreau des cœurs donc dans L'Arnacoeur puis avocat frustré - "homo occidentalus" - dans L'Homme qui voulait vivre sa vie, il se mue en assureur obsédé par la compétition dans Populaire avant de finir en amant maudit dans l'adaptation de L’Écume des jours. Un chapitre final avec le fameux Cédric Klapisch (Casse-tête chinois) et Romain fait sensation chez François Ozon. Dans Une nouvelle amie, l'acteur de 42 ans incarne en effet David, jeune père veuf qui tombe en dépression avant de retrouver une forme de liberté dans le travestissement. Transgression de la masculinité, qui se confond ainsi avec la maternité. Avec Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz et François Ozon himself au casting, Une nouvelle amie ne manque pas de faire du bruit à sa sortie et permet à Romain Duris de décrocher une nomination aux César, la cinquième.

Que ce soit dans le téléfilm Démons, la comédie Un petit boulot - en prolo qui franchit la ligne rouge avec un certain humour noir pour survivre - ou le drame La Confession, dans les pas de Bébel, il continue de faire ce qu'il fait le mieux : retenir l'attention du spectateur avec un personnage central, fort, singulier. Une présence, un sourire, un regard. Il en faut parfois peu pour que son jeu élève le projet en question. Même lorsque ce dernier s'avère un peu bancal, comme le thriller Iris de Jalil Lespert.

Icône virile

Cette semaine, Romain Duris récidive dans le très bon Cessez-le-feu d'Emmanuel Courcol, un drame historique centré sur Georges, un soldat rongé par ses mauvais souvenirs de la Première Guerre mondiale qui se réfugie en Afrique. Si le film dispose d'un casting plus qu'impressionnant (Grégory Gadebois, Céline Sallette, Maryvonne Schiltz, Julie-Marie Parmentier), c'est encore une fois Romain Duris qui fascine. Très attiré par la masculinité de son personnage, Romain Duris reconnaît avoir effectué un travail similaire à celui d'Une nouvelle amie pour entrer dans la peau du personnage. Avec la même coach, il a ainsi tenté de "trouver la manière d'être imposant et d'exprimer le vécu de Georges sans mots." Ça tombe bien, c'est amplement réussi.

A l'image de son personnage dans Cessez-le-feu, Romain Duris semble constamment en mouvement, toujours prêt à apprendre de ses erreurs. Et si le film d'Emmanuel Courcol n'en connaît pas, c'est un pur hasard car Georges l'anti-héros est loin d'être un personnage facile dans ce scénario casse-gueule. Mais Cessez-le-feu traite avec brio des traumatismes de soldats revenus du front. Le film passionne et trouble. Georges finira-t-il sa vie là où il peut fuir ses problèmes ? Combien de temps dureront encore ses cauchemars ? Ses souvenirs cesseront-ils un jour de le hanter ? Le cinéma a souvent traité de la Première Guerre mondiale, de l'horreur du conflit, du désastre humain qu'elle a causé, mais rarement de ces traumatismes qui ont balafré physiquement une génération (La chambre des officiers) ou psychologiquement (comme ici, à la fois remuant et tendre).

Au Burkina Faso, au Sénégal et à Nantes, la caméra d'Emmanuel Courcol capture parfaitement l'aura d'un Romain Duris complètement habité par son personnage. Il impose une certaine puissance, une détermination qui fait de ce soldat paumé, de ce "revenant", un homme entre deux mondes, absent des présents et à cause d'une guerre encore trop présente. Démarche alourdie, voix plus grave, plus profonde et gestes précis pour celui qui a débuté dans Le Péril jeune et qui se transforme cette semaine en véritable icône virile de 2017. Outre le fait d'incarner un homme, un "vrai", Romain Duris prouve à ceux qui en doutaient encore qu'il peut être tous les hommes de notre vie et de notre imaginaire.

On l'attend en survivant pour Dans la brume, le prochain film fantastique d'Erick Zonca, Fleuve noir, et face à Isabelle Huppert dans Madame Hyde.

3 bonnes raisons de voir « Pas comme des loups »

Posté par wyzman, le 12 avril 2017

Parce qu'il s'intéresse à des jumeaux vivant en marge de tout (ou presque), le nouveau film documentaire de Vincent Pouplard, Pas comme des loups, qui sort aujourd'hui dans nos salles mérite mieux qu'une simple critique.

Le synopsis est original

Roman et Sifredi ont à peine 20 ans. Entre exclusion et marginalité, ils vivent en mouvement, ils inventent leur vie, leur langage, leurs codes. Et cela fonctionne à merveille. En moins d'une heure, Vincent Pouplard parvient à donner vie à une notion mal connue, la marginalité. De manière très convaincante, Vincent Pouplard dépeint une nouvelle forme de fougue adolescente, bouillonnante mais réfléchie, vive mais durable.

Les sujets valent le détour

Roman et Sifredi sont des marginaux, certes. Mais ils sont loin d'être les asociaux que l'on pourrait redouter de rencontrer. Loin des clichés attendus et redoutés, ces deux frères apparaissent rapidement comme deux êtres humains qui, les antécédents n'aidant pas, ont décidé de fuir les normes d'une société qui ne voulait pas les comprendre. Sans trop jouer sur leur gémellité, Vincent Pouplard montre à quel point ces sujets, ces deux acteurs one-shot sont avant tout des survivants et des individus différents mais complémentaires.

La séquence finale

Le film décolle pour ne plus jamais revenir sur terre lors d'une scène que beaucoup pourraient trouver banale. Assis par terre dans une rue, Roman et Sifredi discutent de la vie, de la volonté, de la manière dont la société a tendance à enfermer les gens dans une boîte. A ce moment-là, le spectateur se retrouve face à un mode de pensée qui, s'il lui échappait auparavant, prend désormais tout son sens. On ne peut être d'accord avec eux, leur reprocher leur prise de distance avec la société mais pas leur manque de lucidité. Ils ont choisi leur mode de vie, assument leur réflexion et sont deux personnages réels que l'on aurait eu du mal à inventer.

Pas comme des loups sort aujourd'hui dans toute la France.

3 bonnes raisons de craquer pour Stratton

Posté par wyzman, le 5 avril 2017

Disponible en VàD dès aujourd'hui et en DVD/Blu-Ray le 3 mai, Stratton est l'un de ses nombreux films dont on ne parlera pas assez mais qui vaut tout de même le détour. Afin de rendre justice à Simon West, le réalisateur, voici 3 bonnes raisons de craquer pour son neuvième long-métrage.

C'est un bon film de série B

Alors que l'on ne parlera aujourd'hui que de Power Rangers, A bras ouverts, Les Schtroumpfs et le village perdu (et avec un peu de chance, Les Mauvaises herbes), Stratton s'offre une sortie en VàD qu'il mérite parfaitement. Centré sur les péripéties de John, un agent des forces spéciales britanniques, Stratton représente tout ce que l'on aime dans les films de série B. Pas de grosse star, pas de gros moyens, pas de grosse promo. Mais cela fonctionne. Car loin d'être le film de l'année, Stratton fait le boulot et s'avère être un bon divertissement pour tous les amateurs de films de lutte anti-terroriste sans prise de tête. Les ressorts scénaristiques sont certes usés, mais peu importe. Simon West s'en sort quand même très bien. Après l'affreux Joker, il parviendrait presque à nous réconcilier avec son cinéma lourdingue - en attendant son prochain blockbuster ?

Le casting vaut le coup d’œil

Qu'on se le dise, les acteurs de Stratton seront difficilement nommés aux prochains Oscars. Eh oui, composé de visages familiers, le casting de Stratton regorge d'acteurs souvent secondaires dans d'autres plus grosses productions. Rôle-titre, Dominic Cooper est passé par Need For Speed et Dracula Untold avant d'atterrir dans Warcraft : Le Commencement l'an dernier. Star de Teen Wolf, Tyler Hoechlin a fait un petit tour par Supergirl avant d'être coupé au montage de Cinquante nuances plus sombres. Connu pour son rôle de Drago Malefoy dans la saga Harry Potter, Tom Felton joue actuellement les seconds couteaux dans la saison 3 de The Flash. Star de Humans, Gemma Chan était récemment à l'affiche des Animaux fantastiques. Enfin, après des apparitions dans 90210 : Beverly Hills : Nouvelle génération et Ma Vie avec Liberace, le visage d'Austin Stowell est venu marquer le Whiplash de Damien Chazelle et le Pont des espions de Steven Spielberg.

Aucune suite n'est requise

A un moment où même les pires films sont envisagés sur le long terme (on ne citera personne, rassurez-vous), cela fait toujours plaisir de voir un film d'action tel que Stratton qui se suffit à lui seul. Largué par sa copine au début du film, John finit par retrouver quelqu'un qui lui plaît vraiment après. Lorsqu'un membre de l'équipe s'en va, un remplaçant entre en scène. Les méchants sont appréhendés. Bref, Stratton nous épargne le sentiment de frustration inhérent aux sagas et se regarde avec un certain plaisir. Plus encore, le film n'a pas pour vocation de faire naître en nous l'envie d'une suite tout en restant agréable. Et c'est désormais si rare dans les "grosses" productions anglo-saxonnes que cela méritait d'être signalé.

5 raisons de ne pas aller voir Going to Brazil

Posté par redaction, le 23 mars 2017

Going to Brazil est un film signé Patrick mille, en salles depuis hier. A la vue du film, ona préféré ne pas perdre trop de temps. Le pitch est digne, comme souvent ces derniers temps, d'un article de magazine féminin, mixé avec le concept désormais très recherché du Very Bad Trip: "La folle aventure de trois copines invitées au mariage de leur meilleure amie au Brésil (hello Babysitting 2, non mais franchement on a combien d'amis qui ont les moyens de faire leur mariage au Brésil?!, ndlr). À peine arrivées à Rio, elles tuent accidentellement un jeune homme trop insistant (oh le méchant autochtone! Le harcèlement mérite-t-il une peine capitale?!, ndlr). Dès lors, tout s'emballe...!"

Bon déjà dans le dossier de presse, on avait un peu peur. Le comédien - cinéaste Patrick Mille, qu'on aime plutôt bien, se justifiait à coup de clichés: "Je voulais tourner à l’étranger, et je suis fou de Rio et du Brésil, qui me fascine depuis que je suis petit. J’aime les Brésiliens, leur musique, leur cinéma, leur Histoire, bien sûr leur football donc je suis allé trouver Dimitri Rassam, et je lui ai dit : c’est une comédie avec des filles, il leur arrive des bricoles , et c’est au Brésil. C’est comme ça que j’ai vendu mon film". Petite pensée aux scénaristes qui triment pour vendre leur belle histoire au fin fond du Cotentin.

Il choisit donc un casting sexy, plus jeune que dans la première version du script. Vanessa Guide, Alison Wheeler, Margot Bancilhon et Philippine Stindel ont l'avantage d'être très jolies, drôles, et pas chères.

Cependant, comme on vous l'a promis, on a décidé de vous dire pourquoi ce film ne mérite guère qu'on s'y attarde. On peut toujours y voir du énième degré dans certains gags ou certaines séquences: l'ensemble laisse un arrière-goût désagréable pour les 5 raisons suivantes.

1. Cette manie de mal jouer sur les clichés. Les Brésiliens aiment la chirurgie et l'Amérique du Sud est connue pour ses histoires de corruption. Le film ne va pas plus loin que ça et joue avec des stéréotypes datés en espérant que ça va rendre le scénario un peu plus crédible. Sauf qu'au final, on se dit que ça se passe certes au Brésil mais que l'histoire aurait pu être transposée n'importe où ailleurs, tant qu'il y a une plage, des jeunes gens beaux et riches et de la corruption !

2. Les personnes principaux sont des femmes mais c'est sexiste et misogyne. Le film explique que : 1) si tu te fais larguer, c'est forcément de ta faute (si tu es une femme) ; 2) pour être épanouie, il faut que tu baises et donc que tu sois baisée par un mec (le sexe lesbien n'étant apparemment pas une option) ; 3) les Françaises sont des cochonnes donc on peut tout faire avec elles, elles seront toujours partantes — même dans le cas d'un viol ; 4) si un mec te largue c'est sans doute parce que tu baisais mal ; 5) en cas de grossesse, ton corps est avant tout un réceptacle qui n'est plus tien mais appartient au père de l'enfant (surtout s'il est riche).

3. C'est souvent raciste. Oh ce racisme est légèrement et bien dissimulé. Mais nous n'avons pas manqué les multiples blagues raciales qui ne sont pas forcément drôles et les rares filles de couleur dans le film sont réduites à des rôles de pseudo militaires qui sont aussi des esclaves sexuelles.

4. La scène musicale est mal introduite, mal jouée et mal mise en scène. La bande de filles arrive dans une maison pleine de monde et leur hôte se lance dans un grand numéro de transformisme qui amène à une scène pro-partouze. Et comme si ça ne suffisait pas, le playback de la scène est absolument dégueulasse !

5. Il y a un mauvais traitement des corps. Les femmes sont nues pour signifier du désir sexuel, la nécessité de se reproduire ou d'arriver à la jouissance (du côté de l'homme) alors que les rares hommes nus le sont juste pour évoquer une forme d'état naturel, de retour à un mode de vie simple.

Berlin 2017: Les insoumis d’Aki Kaurismäki

Posté par vincy, le 14 février 2017

Deuxième volet de sa trilogie sur les ports et de l'immigration, après Le Havre, L'autre coté de l'espoir (The Other Side of Hope) signe le retour du plus singulier des cinéastes contemporains, Aki Kaurismäki. Le film est en compétition à la 67e Berlinale.

Dans le port d'Helsinki, un cargo livre du charbon, d'où sort un réfugié syrien, clandestin. Cette même nuit, un VRP qui vend des chemises fait sa valise, pose son alliance et ses clefs devant sa femme, en bigoudis, médusée et s'en va. On se doute bien que leur itinéraire va un jour se croiser...

Evidemment, le style du cinéaste finlandais n'a pas bougé d'un iota. Il se permet de mixer le burlesque et le drame, le conte tragique et une ironie cocasse, le désenchantement et l'espérance, le social et l'humain. Son film est un concentré d'humanisme brut où l'on rit, où l'on chante (du blues, comme une incantation), où l'on a aussi des abrutis de racistes qui ne sont pas tendres.

Mais ce ne serait pas juste de résumer cette œuvre bienveillante et touchante à ces quelques qualificatifs. Car, comme pour Le Havre, le film est profondément engagé. Il cherche à ouvrir les esprits. Mais il veut surtout montrer, sans être démonstratif, qu'il ne faut pas être résigné face aux montées de nationalisme, xénophobie, populisme et autres replis sur soi.

L'autre coté de l'espoir est un acte de résistance par la solidarité. Des gens s'entraident malgré les pourris (suprémacistes bêtes et méchants, bureaucrates aveugles, patrons voyous, ...). Ils contournent les lois, ne demandent rien en échange, font leur petit business entre eux, à l'écart du chaos du monde et des règles absurdes. L'humain reprend le dessus, avec une simplicité désarmante. Les anti-héros de Kaurismäki sont des insoumis à leur manière. Ils payent leurs impôts, cherchent à bien faire leur boulot, mais rechignent à devenir des salauds au service de puissants qui ont débranché leur cœur.

Avouons que ça fait un bien fou, même si le film est teinté d'une mélancolie tendre plus que l'émotion ne nous étreint. On peut trouver ça naïf. On peut admirer une fois de plus cette direction artistique vacillant entre nostalgie des fifties-sixties américaines et réalisme coloré d'une époque sans joie. Mais le talent du réalisateur est de nous rendre ces "losers" attachants comme jamais. Il se moque de l'époque, s'amuse avec nos travers, nous fait rire avec des dialogues gratinés, nous enchante avec son style à la Jacques Tati. Et pourtant il nous parle de la guerre en Syrie, de ces gens fuyant les guerres, traversant les frontières, seuls au monde, de la nécessité à rencontrer l'autre.

Alors oui, c'est une autre facette de l'espoir, celle des rêveurs. Et comme dans tous les rêves, le film se déroule selon un principe classique: le récit est attendu mais chaque séquence est inattendue. Aki Kaurismäki propose ainsi des scènes de la vie ordinaire qui ne se déroulent jamais comme le cinéma les imagine, comme le réel les construit. Non, chez lui, rien ne se passe vraiment comme prévu. C'est le plus malin qui domine le plus fort. C'est le plus fragile qui s'en sort. C'est toujours la bonté qui l'emporte sur l'égoïsme. C'est l'âme et les actes qui remplacent la morale et les lois.

Si on aime indiscutablement les mises en scène du réalisateur, on reconnaît qu'on succombe indéniablement à ses propos. Il y a quelque chose de Robin des bois dans son cinéma. Il pend les riches pour sauver les pauvres...

Berlin 2017: La splendeur et l’obsession selon James Gray

Posté par vincy, le 14 février 2017

On ignore pourquoi The Lost City of Z n'est pas en compétition à la Berlinale. Un manque de confiance des producteurs? Ou la volonté de Dieter Kosslick, le directeur du Festival, de ne pas écraser la concurrence avec cette œuvre épique et magnifique?

Changements de casting

Hors compétition, l'adaptation du livre de David Grann arrive enfin sur les écrans. Sept ans que le projet serpentait. En 2010, Brad Pitt confirmait qu'il allait s'embarquer dans cette aventure. Trois ans plus tard, sa société de production, Plan B, qui possède les droits d'adaptation, annonçait un changement d'acteur : Benedict Cumberbatch était désormais chargé d'incarner l'explorateur Percy Fawcett. La production se lance en fin en 2015, mais Cumberbatch n'est plus disponible, occupé à jouer les Doctor Strange. Charlie Hunnam le remplace.

Il est frappant de voir à quel point l'acteur ressemble à Brad Pitt dans ses premiers films (Et au milieu coule une rivière, Sept ans au Tibet). Même blondeur, même charme, même candeur, même fêlure.

A l'ombre des Maîtres

James Gray lui aussi a mis ses pas dans ceux de ses pairs. David Lean, Stanley Kubrick, John Huston... A chaque plan, sublimé par Darius Khondji (Fincher, Jeunet, Haneke, Allen, ...), un de leurs vieux films nous revient en mémoire. On ne boudera pas ce plaisir cinéphilique mais cela resterait un film à références plutôt qu'un film de référence.

Hors, si le cinéaste nous éblouit avec cette histoire qui mêle le portrait d'une caste anglaise, l'horreur de la première guerre mondiale et l'aventure exploratrice en terre inconnue, avec ce qu'il faut d'action, de périls mais aussi d'anthropologie et d'ouverture aux autres, c'est parce qu'il transcende d'autres confrères qui ont essayé ce genre de film. Citons Bob Rafelson avec Aux sources du Nil ou Roland Joffé avec son Mission. Plus proche de nous, on pourrait évoquer Martin Scorsese et son Silence, où une certaine pesanteur et surtout un discours unilatéral plutôt en faveur des Jésuites occidentaux nous conduisaient à avoir des réserves. James Gray a su bien mieux manier les séquences intimistes et d'autres plus contemplatives, la longue durée des multiples voyages et le sens du spectacle.

Vingt ans de quête

On se doit alors de trouver une autre filiation: le cinéaste britannique Hugh Hudson. Car avec Greystoke (1984) et Altamira (2016), plusieurs thèmes similaires (jusqu'aux débats houleux entre savants sur ces ethnies "primitives" qu'on déclassaient de l'échelle de la civilisation) se croisent dans The Lost City of Z. Là où Hudson échouait à chaque fois à flirter avec une grande œuvre faisant dialoguer la nature et l'Homme, les différences et les ressemblances, l'esprit de curiosité et le désir de conquête, James Gray y parvient.

Le spectateur pourra toujours se laisser envoûter par les décors somptueux, se laisser séduire par ce personnage hors-du-commun, prêt à tous les sacrifices pour atteindre son rêve, se laisser porter par ce récit sur vingt ans où la mort, l'amour et la vie s'entremêlent. The Lost City of Z est bien plus que cela.

Existentiel

L'obsession presque égoïste de Percy Fawcett, motivée par sa capacité à comprendre la jungle et à être humble devant ses habitants d'un autre temps, révèle à quel point un désir peut mener à une forme de folie qui faut mériter de vivre. Peu importe l'issue, c'est bien le parcours qui compte. Faire un film, peindre un tableau, composer une musique, écrire un livre suffit à rendre l'existence plus intense, et ce, même si le résultat n'est pas à la hauteur des attentes ou ne vaut aucune reconnaissance.

Le film est ainsi une glorification de l'ethnologie et de l'anthropologie, avec sa part de mystère et de mystique, où l'homme est seul face à lui-même, préférant risquer sa vie à avoir vu l'invisible plutôt que de se laisser vivre dans le confort du vécu. L'homme est pareil, partout, qu'il soit Indien ou Anglais, géographe ou soldat, pourri par les honneurs, les richesses ou sincère dans sa quête illuminatrice.

Jungle Fever

James Gray a du expurger de la violence pour des questions de classification américaine. Il a retiré du scénario les conséquences de la dernière expédition des Fawcett. Il nous laisse dans la brume tropicale de cette jungle (avec ce formidable plan de son épouse sortant de la Royal Geographical Society, par une serre, où les plantes rappellent la jungle).

Le cinéaste avait demandé à Francis Ford Coppola des conseils pour tourner dans la jungle (si le film se déroule entre la Bolivie et le Brésil, le tournage a eu lieu en Colombie): "N'y vas pas" lui a répondu le réalisateur d'Apocalypse Now, répétant ainsi le conseil que lui avait donné Roger Corman.

On ne peut-être qu'heureux de voir que Gray, comme son héros Fawcett, a désobéi. Sans doute poussé par un rêve obsessionnel et splendide qui le dépassait et dont il a su retranscrire toute la démesure. La cité d'or et de maïs est perdue, mais le réalisateur y a trouvé son plus joyau: l'inspiration.