Troisième long de Debra Granik et 8 ans après son précédent film, la cinéaste revient avec Leave no trace. Sélectionné à la Quinzaine et à Deauville, le film est dans l'air du temps, entre choix de vie recluse dans la nature et confrontation à une civilisation moderne malade.



Avant l'aurore
Carnage chez les Puppets
Climax
Fortuna
Jour de paye!
L'amour est une fête
La nonne
Le poulain
Leave No Trace
Les Frères Sisters
Plongeons!
Vaurien
Victimes
Volubilis



Les Indestructibles 2
BlacKkKlansman
Mario
My Lady
Sauvage
Whitney
Guy



Ant-Man et la Guêpe
Come As You Are
Fleuve noir
The Guilty
Hotel Artemis
Hôtel Transylvanie 3: Des vacances monstrueuses
La saison du diable
Mamma Mia! Here We Go Again
Roulez jeunesse
Alive in France
Capitaine Morten et la reine des araignées
Détective Dee : La légende des Rois Célestes
Happiness road
Equalizer 2
Le monde est à toi
Le poirier sauvage
Mary Shelley
Mission: Impossible - Fallout
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Under the Silver Lake
Bonhomme
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Miracle à Santa-Anna
Shéhérazade
Harry Potter L'école des sorciers
Mademoiselle de Joncquières
Première année
Searching : Portée disparue






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La forme de l'eau (The Shape of Water)


/ 2017

21.02.2018
 



HISTOIRE D’EAU





On a inventé les corn flakes pour éviter la masturbation. Ça a échoué. »

Avec La forme de l’eau, Guillermo del Toro a retrouvé son génie de conteur d'histoire, qui semblait avoir un peu perdu depuis Le Labyrinthe de Pan. C’était il y a déjà dix ans, et, depuis, les films qui ont suivis - Hellboy 2, Pacific Rim, Crimson Peak… - ont manqué de cette formule magique qui nous plaisait tant. La forme de l’eau, sacré Lion d’or au Festival de Venise, renoue avec le mélange des genres, entre allégorie politique, romantisme poétique, noirceur humaine, thriller de l’âge d’or et science-fiction « vintage ». On y retrouve une créature légendaire, la bonté de petites gens face à la sauvagerie des puissants, et avec en prime une romance d’une autre nature.

Les quatre fantastiques

Le film débute avec une longue séquence d’exposition pour nous présenter son héroïne (Sally Hawkins, fabuleuse en jeune femme muette, rêveuse, douce et généreuse) depuis son réveil jusqu’à son lieu de travail : elle vit toute seule (mais sait se faire plaisir dans son bain) au dessus d’une salle de cinéma projetant des films vieux de deux ou quatre ans, elle aime regarder des comédies musicales sur le poste TV de son voisin, et semble très rassurée par ses habitudes répétitives. Elle est femme de ménage dans un centre de recherche scientifique. En quelque sorte handicapée pour les autres, elle n’a pour seuls amis que sa collègue noire (Octavia Spencer, dont il faudra un jour étudié l’étendue de ses regards), femme de ménage comme elle, et son voisin âgé, artiste, homosexuel et tout aussi solitaire (Richard Jenkins, parfait) qui dessine des affiches dont on ne veut plus à l’époque de la photo. Si on ajoute l’agent double russe (Michael Stuhlbarg, père idéal dans Call Me By Your Name, et ici savant prêt à trahir ses deux employeurs), cela donne un quatuor de personnes définies comme « incomplets », vivant seuls (ou tout comme), victimes de discrimination : la muette, la noire, le gay, l’étranger. C’est sans aucun doute là que réside la première grande force du film du cinéaste mexicain : il les anoblit et les héroïse, face à la bestialité primitive et réactionnaire de mâles blancs sexistes et racistes, arrogants et violents, prédateurs sexuels et frustrés par l’échec (superbement incarné par le personnage de Michael Shannon).

Conte flottant

Le film se déroule en fait aux Etats-Unis de 1962: il faut être conquérant et avoir la dernière des rutilantes Cadillac. En mettant en lumière des petites gens en manque de considération. Leur appartenance à une minorité construit un hymne à la différence. C’est une époque où la couleur de peau, l’homosexualité, l’érudition, le handicap, les idées de gauche sont encore culturellement des menaces pour la majorité des américains. Nous sommes en pleine guerre froide
Après la guerre d’Espagne dans L’échine du Diable ou le fascisme du Labyrinthe de Pan, Guillermo del Toro plonge cette fois son récit dans le contexte historique d’une certaine Amérique , permettant à son histoire d’avoir un ancrage bien réel pour donner une plus grande force et une belle véracité à son conte mythologique. Il oppose ainsi deux mythes : l’American Dream, dogmatique et impérialiste, bref assez stupide, et l’esprit des eaux et des forêts, une créature amphibie douée de pouvoirs surnaturels, trouvée au fin fond de l’Amazonie. Il y a quelque chose de Miyazaki dans cette imaginaire. Ce n’est pas la moindre des influences du réalisateur qui pioche aussi chez Spielberg, les Coen, King Kong, Cocteau…

Du jour où notre charmante héroïne aux allures de Blanche-Neige doit nettoyer un labo scientifique avec des traces de sang au sol et deux doigts arrachés, deux films se tournent autour comme la double hélice de l’ADN. La romance entre la belle innocente (curieuse et intrépide) et la créature divine d’un côté, la lutte entre le sauvetage et la destruction de la « bête ». Difficile de rester insensible à la liaison entre Elisa, l’orpheline, et le Monstre, prisonnier. D’autant que Del Toro accentue la suavité de leurs rapports avec des airs de jazz et le langage des signes. Le paroxysme sera atteint quand leurs corps fusionneront dans une magnifique séquence aquatique.

En fait, de par sa différence (liée à une mutilation qui lui sera bien utile au final), elle est la seule à considérer la créature comme un être humain, et non pas comme un ennemi d’Etat. Quand Shannon torture, Hawkins soigne. Tandis que cette « étrangeté » devient un enjeu de rivalités entre militaires américains et espions russes, elle se mue aussi en un amant désirant, s’humanisant progressivement au contact de la femme de ménage, qui apprend à l’apprivoiser. Del Toro utilise un procédé classique où l’Homme apparaît plus monstrueux que sa proie.

Un labyrinthe d’émotions

La forme de l’eau est nourri en fait de quantités d’influences diluées dans ce nouveau conte. Il y a ici un peu de pastiche de film noir des années 40, un peu d’hommage au film de monstre des années 50 (comme L'Etrange créature du lac noir de Jack Arnold), et même une touche d’érotisme transgressif à propos du désir féminin comme on commençait à le filmer durant les années 60… Si à plusieurs moments l’ambiance du film nous semble familière c’est pour faire de cette histoire quelque chose de possiblement réel. Guillermo del Toro a toujours été moins intéressant dans le fantasque déconnecté de la réalité (Pacific Rim, Crimson Peak) et se révèle bien plus passionnant quand son imaginaire est une déformation de la réalité (L'Échine du Diable, Le Labyrinthe de Pan).

Visuellement, le réalisateur a été très inspiré, notamment dans ses séquences oniriques. Il a choisi une forme de sobriété dans les plans, pour une meilleure efficacité et fluidité qui servent son récit. Mieux, il parvient à une maîtrise de son découpage, magnifiquement souligné par les variations musicales d’Alexandre Desplat, permettant de passer de séquences dramatiques à des scènes plus profondes, de dialogues approfondissant la psychologie à l’action pure et simple, d’instants touchants à des plans furtivement gores (attention aux amoureux des matous). La dérision n’est pas absente (qu’elle soit blasphématoire ou moqueuse).
Crescendo, il nous amène à un final plein de suspens digne des films noirs d’après guerre, où l’évasion de la créature est construite comme un divertissement jubilatoire (et qui ne manque pas d’humour). Mais il s’autorise aussi une belle liberté lorsque Elisa déploie sa voix et s’offre une jolie valse glamour en noir et blanc pour déclarer son amour ou une poésie sexo-romantique sur fond de Gainsbourg (« La javanaise »). Cette liberté contribue à un film riche en émotions et intelligent. Sa mise en scène, toujours humble, sensible, mais assurée, rappelle en cela celles de James Cameron avec son Titanic ou de Peter Jackson avec son Seigneur des Anneaux : la narration, savamment écrite, dicte le rythme.

Le bleu est une couleur du désir

La peur de l’autre et la différence conduisent ainsi le film à diviser le monde entre ceux qui ne font rien et ceux qui agissent. Ce combat, qui se dédouble avec la lutte entre le bien (au sens moral) et le mal (au sens politique), révèle, finalement, le triomphe des invisibles, ces bonniches insoupçonnables, ces « nettoyeuses de pisse ». La classe méprisée prend sa revanche sur la classe dominante. Progressivement, par petites giclées ou coulées, le sang s’invite dans cette guerre larvée, froide comme le sang d’un reptile. Mais l’eau, elle aussi, monte progressivement, d’un simple bain à la noyade, comme pour laver les péchés.

La forme de l’eau est une fable, où le monstre n’est qu’en surface, puisque c’est la monstruosité de l'Homme qui habite les profondeurs. C'est un plaidoyer pour la différence, pour ceux qui ne sont pas comme les autres. Les « Freaks » sont non seulement chics, mais deviennent ici les héros d’une grande et sublime histoire d’amour. La Loi du plus fort ne peut pas être plus forte que l’amour.
 
Kristofy

 
 
 
 

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