Damien Chazelle retrouve Ryan Gosling pour un biopic bipolaire: First Man est à la fois un drame intime et un ballet spatial. Immersif dans les étoiles et intériorisé sur terre, le film démontre une ambition cinématographique à l'écart du formatage hollywoodien.



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 (c) Ecran Noir 96 - 18


  



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3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance (Three billboards outside Ebbing, Missouri)


/ 2017

17.01.2018
 



UN VILLAGE AMÉRICAIN





« - Lâche tes BD et sors-moi le dossier Hayes.
- Angela ou Mildred ?
- Il n’y a pas d’affaire Mildred Hayes !
»

Bienvenue à Ebbing, petite bourgade tranquille du Missouri où il ne se passe d’habitude pas grand-chose. Depuis que l’autoroute a été construite il y a une trentaine d’année, à l’entrée de la ville il y a trois grand panneaux publicitaires en bois délabrés où des publicités pour des couches culottes se désagrègent. Ils sont juste à côté de la résidence de Mildred Hayes, une femme fatiguée, énervée, incapable de se résigner à la mort de sa fille, contrainte de faire exploser sa colère. Elle décide donc de placarder trois messages sur ces panneaux : sur fond rouge tout le monde peut y lire “violée et tuée, aucune arrestation, pourquoi shérif Willoughby ?” Mildred ne supporte plus le silence depuis l’assassinat de sa fille Mildred, et ces trois panneaux vont faire beaucoup de bruit dans la petite communauté de Ebbing, paisible en apparence…

« Plus on expose une affaire au public, plus on a de chance de la voir résolue.»

Le cinéaste britannique Martin McDonagh continue une nouvelle fois de s’amuser avec les codes du polar ( Bons baisers de Bruges côté européen et avec Sept psychopathes pour les clichés américains, soit deux comédies pleines de personnages azimutés et de dialogues ciselés qui étaient comme une déconstruction parodique). Ici, il détourne le film noir et le western (la musique et ses ralentis, les duels, l’enquête foireuse, la dérision teintée de cynisme) qui a fait le succès de cinéastes comme les Coen. Car Three Billboards… est un vrai polar, à sa manière. Il repose sur un drame humain déchirant, le deuil impossible d’une femme à propos de la mort de sa fille violée. La force de cette histoire est de débuter des mois après cette atrocité et de s’achever avec des points de suspension. Autrement dit un récit qui raconte ce qu’il y a entre deux parenthèses (l’avant, pas forcément joyeux mais acceptable) et l’après (incertain et flou). Ce parcours initiatique ne vise qu’une chose : trouver son chemin pour sortir de l’enfer. Cette quête d’apaisement trouvera une issue surprenante entre deux âmes torturées, violentes, et prêtes à répandre le sang. De la culpabilité, des regrets, pas mal de blessures physiques et psychologiques et aucune rédemption ni pardon.

Mais Martin McDonagh montre aussi une Amérique provinciale, divisée entre ses traditions et le changement : des policiers racistes et incapables, des médias opportunistes et peu scrupuleux, des habitants qui préfèrent taire les violences conjugales, d’autres qui s’évadent avec l’alcool ou les joints, une violence latente permanente. Les affiches ne sont que le déclencheur d’une réaction en chaine époustouflante. Le cinéaste nous régale avec une galerie de portraits hallucinés (un dentiste gras, un prêtre hypocrite, un nain romantique, un ex-mari possessif, soit autant de crétins possibles…) qui en prennent tous pour leur grade et des dialogues percutants (brutalités policières racisme politiquement incorrect, désenchantement du couple…), et surtout avec un casting de choix. Woody Harrelson comme toujours vigoureux sera aussi attendrissant, Sam Rockwell est absolument fabuleux en abruti détestable qu’on parvient à aimer, et Frances McDormand, à peine maquillée, retrouve là un premier rôle où elle prouve encore une fois qu’elle est une actrice formidable avec un spectre de nuances et de sentiments impressionnant.

Certes le film est provoquant avec un humour savoureux et ravageur (c’est tout de même une sorte de ‘rape & revenge’) mais son histoire est avant tout le combat d’une mère en deuil contre la société (la police fainéante, les citoyens passifs, sa famille qui fait comme si de rien n’était) et qui croit encore en la justice, quitte à être elle-même hors-la-loi. Les contradictions sont au cœur de la narration, où chacun est à la fois monstrueux et bienveillant, pris à son propre piège (ce qui permet quelques rebondissements jouissifs) et pervertis par son pouvoir. Tout est dans le langage, cru, grossier, violent, exposant sans ménagement l’hypocrisie des mots, pour mieux dénoncer les sales pensées qu’ils véhiculent. De belles images (la rencontre avec la biche, les trois panneaux qui brûlent…) n’y feront rien : la férocité de la langue, la force même de l’héroïne, la succession d’échecs qui ponctue l’histoire ne font que mettre en relief cette incapacité à exprimer leurs pensées, surtout quand elles sont ignobles de vérité.

« Si on se retrouve sans des flics vaguement racistes, on se retrouvera avec des flics qui n’aiment pas les pédés. »

Cette outrance (scénario, dialogues, interprétations) détonante n’est pas la seule à nous interpeller. Au-delà du pétage de plomb qui va assez loin et illustre la violence et la brutalité sous-jacente de chacun, le film a gagné une autre tonalité plus prémonitoire et plus explicite avec les conséquences de l’Affaire Weinstein. La campagne web #MeToo qui a suivi pour dénoncer des agressions sexuelles a démontré une volonté de voir les coupables de harcèlement et agressions sexuelles, désignés et punis : or, cette femme, avec ses trois panneaux d’affichage de sa ville, ne veut pas autre chose : le nom du criminel et la sanction qui va avec. La démesure de cette fiction se mesure désormais à la réalité. La comédie grinçante se mue en un drame dévastateur.

Paradoxalement, malgré cet esprit insolent, provocateur, parfois délirant, et surtout cruel, le film coche toutes les cases du politiquement correct, de la représentation des minorités à la punition infligée à ceux qui ne sont pas sur le bon chemin (dénonciation, torture, tabassage…). Tout le monde paye le prix de ses crimes. Ce consensualisme est presque ce qu’il y a de plus dérangeant. Comme s’il fallait malgré tout une morale. Mais au final, Martin McDonagh s’en sort par une jolie pirouette. Il ne rachète personne. Son épilogue est suffisamment fin et ouvert, humain et tendre, inattendu et touchant pour que le film surprenne jusqu’au bout. Avec cette fin fondée sur la réconciliation et une forme de sagesse, il rejette toute idée de fin hollywoodienne et binaire. La vie est injuste, elle peut nous enrager, mais il faut l’accepter et trouver sa voie malgré les horreurs qu’elle placent sur notre chemin. C’est là que son film prend toute sa dimension terriblement humaniste : il y a une faible marge entre résilience et résignation.
 
Kristofy

 
 
 
 

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