Laissez bronzer les cadavres est à la frontière du western, du polar et du giallo italien, avec geysers de sang, imagerie érotique, attente lourde et séquences solaires et moites. Et rien que pour ça, il faut aller le voir!



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Blade runner 2049


USA / 2017

04.10.2017
 



LA REPLICANTE EST L'AVENIR DE L'HOMME





"- Vous vous en passez très bien.
- De quoi ?
- D’une âme.
"

On a la nette impression, lorsque commence Blade runner 2049, que les scénaristes Hampton Fancher et Michael Green se sont comportés en gardiens du temple. Le (long) texte explicatif qui ouvre le film révèle ainsi un monde qui n’a guère changé, et une intrigue qui tourne toujours autour des mêmes éléments : un chasseur solitaire chargé d’éliminer les réplicants récalcitrants qui représentent une menace pour l’être humain (le vrai), une riche société toute puissante qui défend ses propres intérêts, des autorités qui veulent faire respecter l’ordre actuel coûte que coûte, une forme d’esclavage moderne qui asservit des millions d’êtres traités comme des machines.

Suite polie

Alors que le premier volet jouait sur l’ambiguïté de la nature du héros Rick Deckard (comme une sorte de contre-sens au texte de Philip K. Dick, d’ailleurs), cette suite polie renverse la situation en faisant du nouveau héros un réplicant à la recherche de sa part d’humanité. Dans les deux cas, bien sûr, la question est moins de savoir qui est quoi (ce n’est d’ailleurs plus vraiment ce qui préoccupe le personnage de Blade runner 2049 qui fait passer le fameux test de classification à un seul individu pendant tout le film) que de comprendre ce qui fait de chacun ce qu’il est. Une question fondamentale, métaphysique, écrasante, qui hantait du début à la fin le roman, et qui est à l’écran une nouvelle fois réduite à quelques allusions binaires et même une punchline digne de la propagande la plus éhontée. Peut-être parce qu’il est impossible au cinéma de saisir ce qui fait l’essence de l’humanité sans enfoncer des portes ouvertes ou tomber dans la caricature. C’est donc seulement dans de toutes petites choses que l’on peut trouver ce grand souffle existentiel présent chez K. Dick. Lorsqu’une réplicante, par exemple, murmure comme pour elle-même l’expression « plus humains que les humains », renvoyant le spectateur à la frontière étroite, presque insaisissable, qui existe entre les deux formes d’individus. Mais la plupart du temps, les actes des personnages veulent tant parler pour eux-mêmes (la sollicitude de la petite amie virtuelle, le sens du sacrifice du héros…) qu’ils en deviennent juste terriblement démonstratifs.

Fulgurances esthétiques

Au-delà de la banalité de ses enjeux scénaristiques, qui réduisent la grande quête intime du héros en une sous-intrigue vite rattrapée par une chasse à l’homme hyper classique, doublée d’une mission de sauvetage sans originalité, Blade runner 2049 séduit pourtant par ses partis pris esthétiques d’une fulgurance telle qu’ils font oublier à peu près tout le reste. On a presque le sentiment que les scènes dialoguées sont des intermèdes sans grande importance entre deux plans séquences à couper le souffle (image facile, certes, mais à prendre au sens propre, tant elles nous laissent en apnée, stupéfaits par tant de beauté). On aime les plans du début dans des territoires agricoles déserts en camaïeu de gris, on aime les plans monumentaux sur la ville grouillante, on aime même l’abus de filtres jaunes-orangés dans la séquence du désert. Peut-être est-on tout simplement sous hypnose, incapables de détacher nos yeux de cette démonstration de force cinématographique dans laquelle la partition lancinante et désespérée de Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch joue un rôle essentiel.

Effets de manche

Mais Denis Villeneuve ne semble pas vraiment savoir quoi faire de tant de beauté. Alors il la gâche avec des passages sentimentaux sans intérêt (et interminables), des effets de manche, des scènes d’action rebattues. Même la plus belle scène du film, celle du combat qui se déroule sous des trombes d’eau, sorte d’apocalypse diluvien dont personne ne devrait sortir indemne, est criminellement sous-employée par le scénario qui en fait une séquence d’action ultra-convenue dans son déroulement et ses rebondissements. C’est exactement à ce moment-là que Denis Villeneuve passe définitivement à côté du grand film qu'il semblait, un moment, vouloir esquisser. A la place, il s’enlise au contraire dans un canevas ultra balisé qui combine sans beaucoup d’imagination la filiation et le sacrifice, le destin individuel et l’avenir de l’Humanité. Les acteurs, heureusement, sont remarquables, à commencer par Ryan Gosling, plus christique que jamais, et Harrison Ford en grande forme, qui parvient même à ménager les rares moments d’humour du film. Ils font passer à eux seuls les ficelles les plus indigestes du récit, bien que leur grand face-à-face soit particulièrement mal écrit.

Ecartelé

Il est assez évident que Blade runner 2049 est, comme cela arrive si souvent, écartelé entre deux mouvements contraires : d’un côté les ambitions artistiques du projet (réelles) et de l’autre le principe de réalité économique (incontournable). C’est un peu comme s’il était ainsi le résultat de compromis incessants entre les deux parties, lui offrant ses plus beaux moments de contemplation et de neurasthénie, et lui imposant en parallèle ses afféteries, ses personnages secondaires caricaturaux (à commencer par celui de Jared Leto qui semble ne plus pouvoir enlever son costume de Jocker) et ses réponses un peu simplistes aux questions les plus existentielles. Inutile de préciser quel courant a gagné, surtout si l’on considère que tout, dans ce deuxième volet laissé en suspens, semble appeler une suite.

Il faut l’avouer, on frémit un peu à l’idée de voir transformés l’univers crépusculaire et la tonalité purement désespérée de Blade runner en franchise comme les autres. Toutefois, on serait malgré tout assez curieux de voir le tournant que pourrait prendre un troisième film, notamment dans le cas probable d’un affrontement moins larvé entre humains et réplicants. Blade runner 2049 insiste trop sur le racisme anti-robots qui touche le personnage principal (jusque dans sa propre équipe) pour que l’on n’ait pas envie d’y voir un parallèle flagrant avec d’autres formes de ségrégation et d’ostracisme actuels. En 1982, certains avaient reproché au film de laisser triompher le suprématisme blanc (et humain, donc). Qu’en serait-il aujourd’hui ?
 
MpM

 
 
 
 

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