J'veux du soleil pointe ses caméras sur les rond-points, pour écouter les "gilets jaunes" ou plutôt la classe moyenne occidentale de plus en plus précarisée. Un instantané d'une époque pour lutter contre la misère.



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 (c) Ecran Noir 96 - 19


  



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Moonlight


USA / 2015

01.02.2017
 



ACT LIKE A MAN





"Un jour, tu devras décider de qui tu as envie d'être. Personne ne pourra le décider à ta place."

Attention chef-d'oeuvre. Neuf ans après Medicine for Melancholy, le réalisateur Barry Jenkins revient avec une histoire intense et dramatique. Quasi autobiographique, Barry Jenkins a ici parfaitement su adapter la pièce "In Moonlight Black Boys Look Blue" de Tarell Alvin McCraney, lui conférant la dose de modernité nécessaire pour s'affranchir de l'œuvre originale. S’il est le film le plus récompensé de l'année, ce n’est pas pour rien : Moonlight fait d'ores et déjà partie de ces œuvres marquantes, troublantes et émouvantes qui reste imprégner longtemps dans nos esprits.

Triptyque

Découpé en trois parties, Moonlight nous présente Chiron alors même qu'il n'est encore qu'un enfant. Pourchassé par des camarades qui en ont fait leur souffre-douleur, il tente de s'en sortir, d'éviter les coups et plus important, de ne pas énerver sa mère Paula, accro aux drogues. Conscients de la sensibilité et de la fragilité du petit Chiron, Juan, un dealer au grand cœur, et sa petite amie Teresa décide de le prendre sous leur aile. Entre leçons de vie et cours de natation, Chiron (surnommé "Little") trouve en Juan, « grand frère » du ghetto, la figure paternelle qui lui manquait.

Deuxième acte. Chiron est désormais âgé de 16 ans et ne peut plus échapper au harcèlement de ses camarades, un en particulier. Maigre et nerveux, l'adolescent fait son possible pour se préserver et ne jamais laisser filtrer ce qu'il ressent pour son ami Kevin. Mais au cours d'une soirée passée sur la plage, les choses évoluent et pour la première fois, Chiron laisse ses désirs s'exprimer. Hélas, cette extase sera de courte durée. La cruauté des forts à l’égard de celui qu’ils devinent différent reprendra le dessus et déclenchera le drame de sa vie.

Troisième acte. Une décennie a passé et Chiron, handicapé sensoriel et abstinent, est désormais un gros dur, un dealer respecté, disposant d'hommes de main à la pelle. Il s’est musclé, a perdu sa fragilité apparente. Cette carapace corporelle lui permet d’enfouir son secret et ses sentiments. Bien que résolu à être seul, le quotidien de Chiron, qui se fait désormais appeler "Black", est à nouveau chamboulé par la réapparition de Kevin dans sa vie.

Pendant 111 minutes, c'est donc au difficile passage à l'âge adulte de Chiron - garçon désœuvré et triste, intelligent et taiseux - que l'on assiste, touchés et médusés à la fois. Un peu à la manière de Boyhood, même si, ici, on passe plutôt d’un cinéma de Spike Lee à une histoire de Ang Lee.
Plus que le portrait de ce jeune garçon, Barry Jenkins montre avec brio ce que cela veut parfois dire (et coûte) d'"être un homme" aujourd’hui. Particulièrement silencieux et réservé, Chiron représente parfaitement l'hypermasculinité attendue et demandée aux hommes noirs - sans jamais virer dans la caricature. Personnage comme on en écrit rarement, Chiron est une « mauviette » en apparence, un garçon trop sensible, qui apprend à muer pour survivre dans ce monde brutal. La virilité a ses codes, le passage à l’âge adulte ses propres rites, et la masculinité ses règles basiques. Le cinéaste s’amuse à les déconstruire pour en faire le portrait tout en nuances d’un homme étranger à ses stéréotypes, souffrant davantage d’être prisonnier de sa solitude et incapable de sortir de sa condition sociale.

Intense et intime

C'est avec énormément d'appréhension que l'on suit les péripéties de Chiron, souvent filmé de dos, comme s’il était poursuivi par le danger. Outre la très belle et discrète reconstitution des époques, le réalisateur fait évoluer sa manière de filmer au fil du récit : la caméra est tourbillonnante, le rythme vif et les couleurs saturées dans la première moitié, tandis que la seconde partie est plus assagie, plus sombre et plus posée, s’offrant même des séquences dramatiques (le rendez-vous avec la mère, les retrouvailles avec Kevin) sans artifices, sobres et prenant leur temps.

Durant le film, il y a des plans où la dramaturgie est intense, si puissante qu’il n’y a pas besoin de paroles. Dans ces silences (où la musique est primordiale), les jeux de regards et les gestes suffisent. Jenkins a suffisamment confiance dans son matériau pour se permettre quelques plans allégoriques et même des ellipses narratives qui allègent une histoire qui évite ainsi tout pathos. La scène dans le restaurant, avec les deux protagonistes, a même l’atmosphère d’un film de Wong Kar-wai (doublé d’une musique très Almodovarienne). C’est un film de son temps, dans la forme comme dans le fond.
Au-delà de cette mise en scène très référencée et se permettant des variations inattendues, Moonlight est avant tout un film sur l’identité. Etre noir, être gay. Double peine ? Perdu dans un univers où violence et drogue ravagent tout, ce petit bout d'homme (au début du film) a le don d'émouvoir. Comme lui, le spectateur s'interroge. Est-il gay ? Va-t-il survivre à l'homophobie ambiante ?

Conçu comme un film sur la recherche d'identité (à chaque âge le garçon change de nom comme s’il s’agissait de trois hommes différents) et l'acceptation (de soi), Moonlight est ce que l'on appelle communément un film nécessaire. Nécessaire dans la mesure où jamais le cinéma semi-indépendant américain ne s'était intéressé aussi franchement à la dimension queer dans la communauté noire. Car oui, Moonlight est un film queer, avant même de penser à être un film noir ou gay. La différence ? Elle est tout simple. Moonlight s'intéresse à l'orientation sexuelle de Chiron sans jamais que celle-ci ne soit explicitement identifiée. Et malgré un héros, un casting, un réalisateur, un scénariste et une équipe afro-américaine, Moonlight s'affranchit sans problème de la question raciale. Sans doute parce qu'il n'y a pas que dans la communauté noire américaine que l'homophobie fait des victimes. Il s’autorise même une moquerie à l’égard des esprits fermés avec quelques dialogues bien écrits, renvoyant les homophobes à leur bêtise.

Pudique et bouleversant

Bien évidemment, il est difficile de rester de marbre face à la pudeur de l'ensemble. Si les rapports humains sont importants, le film de Barry Jenkins montre à quel point leur absence a été formatrice pour Chiron. Il faut attendre la toute fin pour qu'il s'exprime verbalement sur ce qu'il ressent, sur ce qu'il est - mais l'attente en vaut la peine (comme dans Carol de Todd Haynes : le dernier plan vous étreint les tripes par son évidence, sa simplicité et sa concision). Devenus grands, la dynamique entre Chiron et Kevin n'est plus la même. La vie a passé, ils assument leurs erreurs. De là à s’aimer (l’un et l’autre, ou soi-même), il y a un pas. Car, loin d'être un film romantique, Moonlight dépeint cette jolie relation amoureuse et amicale avec ce qu'il faut de franchise et de non-dits pour la magnifier. Jamais nous ne sommes manipuler : tout est cohérent.

Porté par les deux trios d'acteurs incarnant Chiron et Kevin à travers le temps (casting impeccable), il faut bien reconnaître que le tandem final (Trevante Rhodes et André Holland) emporte tout. Magnétiques, les regards que s'échangent les deux hommes sont craquants et ont tendance à davantage signifier que tout le reste. Perdus dans leur volonté de rester virils, les deux acteurs n'ont jamais été aussi beaux que lors de cette ultime scène dans l'appartement de Kevin, quand ils se rendent à l'évidence. Dix années ont passé depuis cet acte sensuel sous la lumière de la lune, depuis cette horrible tragédie qui les a éloignés, mais l'attirance est intacte. En tout cas la tendresse qui les lie normalise leur relation si particulière. Ils redeviennent les garçons qu’ils étaient, au temps de l’innocence. Lui et Lui.

En trois points de suspension

L'autre star du film c'est bien évidemment Mahershala Ali. Déjà vu dans Les 4400, Hunger Games, House of Cards et Luke Cage, cet acteur de 42 ans est actuellement en train de tout rafler aux cérémonies de remise de prix. En pôle position pour l'Oscar du meilleur second rôle, on risque de beaucoup en entendre parler après Moonlight. Mais n'oublions pas d'évoquer le duo d'actrices Naomie Harris (Paula)/Janelle Monae (Teresa). Diamétralement opposées, les deux livrent ici une performance qui n'est pas passée inaperçue. Beau dans tous les sens du terme, le casting a déjà été salué aux Critics Choice Awards.

Pour le reste, on retiendra le talent de Barry Jenkins, un réalisateur dont le prochain projet est désormais très attendu et la photographie de James Laxton. Solaire et poétique, celle-ci est à son paroxysme lors de cette séquence sur la plage où Chiron et Kevin adolescents se laissent aller dans les bras de l'autre. Enfin, impossible de ne pas évoquer la bande originale composée Nicholas Britell. Éclectique et passionnée, elle devrait vous faire rêver pendant un moment.

Sociologiquement et historiquement, le passionnant Moonlight est sans conteste un film qui fait date. Sa beauté et son humanité, sa dureté et sa sensibilité .placent ce film très haut dans les étoiles.
 
wyzman

 
 
 
 

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