Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



C’est un Philippe van Leuuw comblé que l’on croise à Paris quelques jours seulement avant la sortie de son premier long métrage, Le jour où Dieu est parti en voyage. Ce directeur de la photographie reconnu (La vie de Jésus de Bruno Dumont, Le dernier des fous de Laurent Achard, Les bureaux de Dieu de Claire Simon…) vient en effet de recevoir le prix "Nouveaux réalisateurs" au 57ème Festival international de Donostia-San Sebastián et ne rencontre que de l’enthousiasme sur son passage…
Ecran Noir : Comment allez-vous à moins d’une semaine de la sortie du film ?





Philippe Van Leeuw : Je suis ravi. Ce qui me plait le plus, c’est qu’au fil des rencontres, des commentaires ou des critiques, je ne croise qu’une compréhension extrêmement fine du film. J’ai eu tellement peur pour ce personnage difficile, car il y a si peu de choses et elles sont si ténues… Mais apparemment, j’ai été juste sur ce personnage, et donc j’ai réussi mon travail.

EN : Justement, en sachant que ce serait un film difficile, avez-vous envisagé un moment de lui donner une autre forme ?

PvL : Absolument pas. J’ai vu plusieurs documentaires sur le sujet du Rwanda et certains portaient en eux une émotion véritable. Il y avait des témoignages bouleversants. Mais ils étaient dans la relation d’événements passés. Ces personnes étaient déjà dans l’après, dans la reconstruction. Moi, j’avais le désir de retrouver l’instant présent du génocide et d’être à la première personne. Je devais faire une fiction.

EN : Pourquoi justement vouloir parler du génocide rwandais ?

PvL : A cause du Rwanda en lui-même. J’ai été choqué par les images de massacres qu’on a vues au début du génocide puis qui ont disparu. On voyait les coopérants évacués en camion et sur le bord des routes, des masses de cadavres, comme une rivière. Ca m’a choqué. Et puis il faut dire que depuis l’enfance, je me suis beaucoup interrogé sur l’holocauste. Avant le Rwanda, j’avais l’impression qu’on était arrivé à la théorisation et à la sacralisation de la notion de génocide. Le Rwanda, je l’ai pris en pleine figure. C’était très concret. Sur la place publique. On était tous témoins et impuissants. Et ceux qui pouvaient faire quelque chose n’ont rien fait. Il y avait là un immense sentiment d’injustice. En plus, j’ai rencontré à l’époque des coopérants qui avaient été évacués de Kigali. Ils m’ont raconté comment ils avaient caché la baby-sitter de leurs enfants dans le plafond de la maison. Ils étaient dévastés par ce qu’ils avaient fait. Cette culpabilité a rejailli sur moi et j’ai gardé cette femme en moi. En imaginant quel avait pu être son parcours, je me suis rendu compte qu’il y avait une possibilité. Et là, c’est devenu indispensable. J’aurais déplacé des montagnes pour que le film existe.

EN : Et alors, il a fallu en déplacer beaucoup ?

PvL (Il rit) Je savais que vous alliez poser la question… L’Afrique n’intéresse pas grand monde. Le sujet est douloureux, relativement rébarbatif. Au départ, c’était difficile mais le scénario était toujours bien accueilli partout. C’est vrai, on a passé trois années difficiles. Mais lorsque l’on a eu le CNC, le reste a été exemplaire : la fondation Gan, la Belgique (en entier : Wallons et Flamands)… Quand l’énergie est là, il suffit de ne pas renoncer.

EN : Vous avez tourné le film au Rwanda…

PvL : Oui, c’était essentiel de tourner sur place. Il y a un paysage très spécifique au Rwanda. Et puis c’est une démocratie stable. Nous avons été encadrés de manière exemplaire, chaleureuse, enthousiaste. En plus, je voulais que Jacqueline soit incarnée par une rescapée du génocide. Il fallait que ce soit une femme qui a toujours vécu dans le pays. Qu’elle puisse construire son personnage à partir de ça. J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai rencontré beaucoup de femmes qui m’ont raconté leur parcours. J’ai écouté des choses terrifiantes… Ruth [Nirere] s’est détachée du lot. Elle a une expressivité fantastique. On m’a raconté que pendant la semaine de commémoration, lorsqu’elle chante, elle fait pleurer 2000 personnes. Je voulais ce charisme-là.

EN : Vous n’avez pas été gêné par le fait qu’elle soit assez connue au Rwanda en tant que chanteuse ?

PvL : En dehors du Rwanda et de l’Afrique de l’Est, elle n’est pas connue. Et puis, moi, rien ne me gênait. Elle aurait été actrice, ça ne m’aurait pas gêné non plus. Ce qui m’a intéressé, c’est ce qu’elle pouvait transmettre de sa propre douleur. En plus, Ruth est assez extravertie, donc elle avait des facilités face à la caméra.

EN : Combien de temps a duré le tournage ?

PvL : Huit semaines, mais j’y suis resté huit mois. J’ai fait mes repérages moi-même et une partie de l’équipe était rwandaise également. Par exemple, parmi les figurants, ce sont vraiment des Tutsis qui jouent les victimes et des Hutus qui font les agresseurs. Tous étaient très enthousiastes, très désireux de participer au film pour témoigner. Les hommes qui interprètent les agresseurs ont entre 20 et 30 ans, ils ont pu être témoins du génocide mais n’y ont pas participé. Or, pour eux aussi, c’est un traumatisme, une souffrance.

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