Choi Eun-hee, légende du cinéma coréenne, s’éteint (1926-2018)

Posté par vincy, le 23 avril 2018

Née le 20 novembre 1926 en Corée (à l'époque japonaise), la star et légende du 7e art coréen Choi Eun-hee est morte le 16 avril dernier en Corée du sud à l'âge de 91 ans.

L'existence de Choi Eu-hee est divisée en deux parties. Elle fut d'abord la star des films de son mari, le réalisateur Shin Sang-ok, dans les années 1950 et 1960. Mais en 1978, lors d'une visite à Hong Kong où on lui propose de créer une école d'art dramatique. A l'époque, son étoile palissait dans son pays et ses affaires allaient mal. Dans la colonie britannique de Hong Kong, on lui propose de rencontrer un directeur de studio dont la villa est située à Repulse Bay. En fait, elle sera kidnappée, transférée sur un cargo et se retrouve en Corée du nord une semaine plus tard.

La Corée du nord, à l'époque, le régime est dirigé par le dictateur Kim Il-sung, père de Kim Jong-il, cinéphile et cinéaste amateur, qui veut faire de la Corée du nord une puissance cinématographique mondiale. Elle est reçue comme une Reine. Mais son enlèvement n'était qu'un subterfuge pour attirer son ex-mari, Shin Sang-ok, qui la recherche activement. Ils sont divorcés depuis deux ans, mais ses studios sont en faillite et le régime sud-coréen fait la vie dure aux artistes. A son tour, il passe à Hong Kong en juillet de la même année. Il sera lui aussi enlevé. Plus désobéissant, il connaîtra les prisons du pays. Il ne sera libéré qu'en 1983, où il retrouvera enfin Choi Eun-hee. Ils se remarient.

De là commencera leur nouvelle carrière, une série de film nord-coréens dans les années 1980, entre divertissements populaires et histoires dramatiques, pas toujours à la gloire du pouvoir. Réellement respectés par Kim Jong-il, ils créent avec des moyens inédits et une certaine liberté dans le choix des sujets. En 1986, ils parviennent, lors d'un voyage à l'étranger, à s'échapper et demander l'asile aux Etats-Unis. Ce destin a été raconté dans un documentaire Les Amoureux et le Despote, présenté à Sundance en 2016.

Si le régime nord-coréen a tant voulu le couple au service de sa propagande, c'est bien parce que Choi Eun-hee était extrêmement populaire.

De 1947 à son kidnapping, elle ne cessera de tourner. Co-fondatrice avec son mari-réalisateur de Shin Film, elle a joué dans plus de 130 films dont A Flower in Hell en 1958 et The Houseguest and My Mother en 1961. Elle a été successivement la seule star à être coréenne, sud-coréenne et nord-coréenne. Les Oscars coréens lui ont décerné un prix pour l'ensemble de sa carrière en 2006, et l'association coréenne des critiques de films lui a fait le même honneur deux ans plus tard. Elle avait déjà reçu deux Oscars coréens pour Evergreen Tree en 1962 et The Sino-Japanese War and Queen Min the Heroine en 1965. Elle a aussi reçu le Prix de la meilleure actrice au Festival de Moscou en 1985 pour son rôle dans Salt, son dernier film en tant qu'actrice.

Le cinéma brésilien perd Nelson Pereira dos Santos (1928-2018)

Posté par vincy, le 22 avril 2018

Le cinéaste brésilien Nelson Pereira dos Santos est mort le 21 avril à l'âge de 89 ans. Né le 22 octobre 1928, il est considéré comme le père du mouvement Cinema Novo. Il a aussi été le premier réalisateur élu à l'Académie brésilienne des lettres, en 2006.

A ses débuts, il a été journaliste avant de découvrir la Cinémathèque française à Paris et de rencontrer Henri Langlois. Il tourne alors son premier court documentaire, Juventude en 1950, un portrait des jeunes communistes est-allemands. Dès 1954, avec Rio, 40 Graus, il dépeint la réalité sociale de son pays, inscrite dans une histoire mouvementée et une pauvreté omniprésente, que ce soit dans les métropoles ou les zones rurales du Nordeste. Il rompt ainsi avec un cinéma brésilien coloré, entre romances et comédies. Inspiré du néoréalisme italien, faisant la jonction avec la Nouvelle Vague française, le Cinema Novo, durant près de vingt ans, aura comme figure de proue des réalisateurs aussi prestigieux que Carlos Diegues, qui sera à Cannes le mois prochain, Ruy Guerra, et Joaquim Pedro de Andrade.

Les grands festivals européens n'ont jamais cessé de présenter son œuvre. A Cannes, il est en compétition avec Sécheresses (Vidas secas) en 1964, son film le plus emblématique d’après le roman éponyme de Graciliano Ramos. Il présentera sur la Croisette L'aliéniste en 1970, L'amulette d'Ogum (O Amuleto de Ogum) en 1974 et Mémoires de prison (Memórias do Cárcere), toujours adapté d'un roman de d’après Graciliano Ramos, et présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs en 1984. Le film obtient le prix FIPRESCI. Sa dernière visite cannoise est hors compétition avec La musique selon Antonio Carlos Jobim en 2012.

A Berlin, il est quatre fois en compétition avec Fome de Amor en 1968, Qu'il était bon, mon petit Français!, film historique aux allures de documentaires, sur les débuts de la colonisation du Brésil (1971), La boutique aux miracles (Tenda dos Milagres) (1977) et La troisième rive du fleuve (A Terceira Margem do Rio) (1994).

Il adaptait souvent des romans pour trouver ses histoires. Depuis le débit des années 200, il était retourné au documentaire. Son regard critique sur la société, parfois cruel, avec des images à la lumière crue et une caméra tenue à l'épaule, illustrait la vivacité des personnages dans un monde souvent désolé. Intellectuel et engagé (très à gauche), sa dernière fiction, Brasilia 18% (2006) explorait la corruption politique, le meurtre de témoins et le blanchiment de monnaie dans une société brésilienne pourrie. Douze ans plus tard, son sujet est toujours d'actualité. Il dénonçait les injustices et accompagnaient les mouvements de la jeunesse, oscillait entre cinéma abstrait et humour séducteur. Mariant littérature et cinéma, Nelson Pereira dos Santos était sans doute un peu utopiste...

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Cannes 70 : 2012, l’année du Brésil
Cannes 2016: Cinema Novo remporte le Prix de L’Oeil d’or du meilleur documentaire

Vittorio Taviani doit mourir sans Paolo (1929-2018)

Posté par vincy, le 15 avril 2018

C'est l'un des grands duos fraternels du cinéma, avec les Dardenne et les Coen. Les Frères Taviani, récompensés dans les plus grands festivals, ont signé quelques uns des plus beaux films italiens des années 1960 aux années 2010. Vittorio, l'aîné, né en 1929, est mort le 15 avril à l'âge de 88 ans, laissant son cadet de deux ans, Paolo, seul.

Entre cinéma engagé et style néo-réaliste, les deux frères ont réalisé une œuvre aussi poétique que philosophique et littéraire, psychanalytique qu'historique, sur un monde politique en mutation, une société en transformation, en quête d'un idéal souvent inatteignable. Conteurs hors-pairs (Contes italiens, leur dernier film ensemble, en est une belle démonstration), ne cherchant jamais la chaleur d'un esthétisme séduisant, leur cinéma est souvent sans concession. Ils ont vécu, ensemble, pour le cinéma, comme d'autres se vouent à une foi.

Les Frères Taviani ont signé des films marquants comme Padre Padrone, Palme d'or à Cannes, La nuit de San Lorenzo, Grand prix du jury à Cannes, César doit mourir, Ours d'or à Berlin, Kaos, contes siciliens. Pour l'anecdote, Padre Padrone fut le premier film a remporter la Palme d’Or, alors que Roberto Rossellini était président du jury (quel beau symbole de transmission) et le Prix de la critique internationale. Sa sélection provoqua pourtant un scandale public lors du festival de Cannes puisque le film, tourné en 16mm, était destiné pour la télévision. C'était il y a 40 ans...

Ils auscultaient l'Italie, sous toutes ses coutures, avec des "affinités électives" pour ce Mezzogiorno et ses îles italiennes écrasées par la pauvreté et le soleil. Leur cinéma dur et épuré, cruel et parfois surréaliste et même fantastique, s'est aussi prolongé dans le documentaire avec le si bien intitulé Un autre monde est possible. De la ruralité sarde à une prison romaine, il y a chez eux, un instinct de révolte et un envie de faire exister, de montrer les fantômes d'un monde ignoré.

"Nous ne voyons pas comment nous pourrions travailler l’un sans l’autre expliquaient-ils, ajoutant "Tant que nous pourrons mystérieusement respirer au même rythme, nous ferons des films ensemble."

Vittorio a pourtant du laisser Paolo réaliser en solitaire Une affaire personnelle, sorti l'an dernier. Ils avaient écrit à quatre mains le scénario. Une histoire de résistance, encore et toujours.

Milos Forman on the Moon (1932-2018)

Posté par vincy, le 14 avril 2018

Requiem. Milos Forman, de son vrai nom Jan Tomáš Forman, est mort le 13 avril à l'âge de 86 ans. Né le 18 février 1932 en Tchécoslovaquie, le réalisateur et scénariste avait été adoubé dans le monde entier par de multiples récompenses.

Son premier film, L'as de pique a obtenu un Léopard d'or au Festival international de Locarno. En 1971, Taking Off reçoit le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes. Cinq ans plus tard avec Vol au-dessus d'un nid de coucou, il est oscarisé pour le film et la réalisation. L'Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur lui revient une nouvelle fois en 1985 pour Amadeus. A Berlin, il est sacré par un Ours d'or pour Larry Flynt. Man on the Moonlui vaut l'Ours d'argent, toujours à Berlin, du meilleur réalisateur.

Trois fois nommé au César du meilleur film étranger (Vol au dessus d'un nid de coucou, Hair, Amadeus) et une fois dans la catégorie meilleur réalisateur (Valmont), il a été honoré pour l'ensemble de sa carrière à Karlovy Vary en 1997, aux Directors Guild of America Awards en 2013 et par un Prix Lumière au Festival Lumière de Lyon en 2010. Il y avait dit: "L'Histoire ne s'écrit pas avant ou après Jésus-Christ mais avant ou après Lumière."

Toute sa vie avait été dédiée au 7e art, avec exigence, audace, ambition. Milos Forman n'a réalisé que 13 longs métrages en 45 ans. Mais il a laissé des œuvres aussi marquantes que populaires, peuplées d'héros aussi subversifs qu'insolents, dévastés par leur folie ou leur passion, se brûlant les ailes à l'approche de leurs rêves. La lumière qu'ils cherchaient cramaient immanquablement leur esprit. Les films de Milos Forman exposaient des personnages charismatiques qui finissaient en fantômes.

Ses trois premiers films, tchèques, sont dans la veine de la Nouvelle Vague française. Loin du style américain qui va l'imposer parmi les plus grands cinéastes du XXe siècle. L'as de pique, récit initiatique sur un jeune homme qui ne trouve pas sa place dans la société, dévoile à la fois son talent pour la comédie et son appétit pour l'anticonformisme. Il poursuit une trilogie amorcée la même année en 1963, avec le court métrage Concours, et qui s'achèvera en 1965 avec Les amours d'une blonde. Là aussi, il s'intéresse à un personnage, une jeune femme, qui n'aspire pas aux mêmes désirs que les autres. Plus romantique, le film dépeint déjà un monde où les conventions et les mensonges parasitent les idéaux.

Il ira bien plus loin dans sa critique du système communiste qui régit les pays d'Europe de l'Est avec Au feu les pompiers!, satire incisive qui se voit sélectionnée à Cannes en 1968, alors que le Festival va être interrompu. Ce brûlot politique lui vaut une violente polémique dans son pays. L'allégorie n'est pas comprise. Alors que le Printemps de Prague est saccagé par les chars soviétiques, il profite alors de la promotion du film en Occident pour passer à l'Ouest. Son destin deviendra américain.

En 1971, il signe son premier film occidental, Taking Off, qui s'inscrit dans la lignée du Nouveau cinéma américain, aux côtés de Scorsese, Hopper et Coppola. Un film brut sur le divorce entre deux générations - les parents et les enfants - où chacun retrouve sa liberté par l'éloignement. Une fugue pas si mineure, même si elle est à l'ombre des films qui vont suivre. A commencer par Vol au dessus d'un nid de Coucou.

Ce huis-clos en hôpital psychiatrique, avec Jack Nicholson, Louise Fletcher, Danny DeVito et Christopher Lloyd, et 5 Oscars au final, a été avant tout un immense succès public, devenant une référence dans la pop culture contemporaine. En France, en 1976, il a attiré 4,8 millions de spectateurs. Forman explore le monde des "dérangés", ceux qu'on ne montre jamais. Considéré comme l'un des grands films américains du XXe siècle, ce Coucou s'avère aussi fascinant dramatiquement que poignant émotionnellement. Les performances des comédiens y est pour beaucoup. Le symbolisme politique aussi: difficile de ne pas voir dans cet enfermement et cette aliénation collective (et les traitements de chocs réservés aux "malades") la manière dont le communisme écrase la liberté et la singularité des individus. Hormis le personnage de Nicholson, personne ne résiste aux traitements de l'infirmière incarnée par Fletcher. Seul un "fou" résiste, vainement, fatalement.

Avec le pop-broadway Hair, en 1979, le cinéaste s'attaque à la comédie musicale la plus emblématique des seventies, mélange d'utopie hippie et de bataille contre un système imposant des règles de vie. Là encore, Forman aime les résistants, les Hommes libres, et en profite poru critiquer une dictature (ici, celle de l'argent). La mise en scène est aussi efficace qu'inventive. Il débute là une trilogie musicale, qui se prolonge avec Ragtime, autour du jazz et des afro-américains, autres persécutés. L'injustice est au cœur de l'intrigue, tout comme le racisme. Une fois de plus, Forman s'intéresse à celui dont les droits sont niés.

Mais c'est avec Amadeus, en 1985, que Forman va entrer dans la légende en s'attaquant à Mozart. Il rencontre ici "son" personnage. Fougueux, anticonformiste, génial: un chien dans un jeu de quilles. Il déforme le biopic en "thriller psychologique". Transforme le fameux "Requiem" de Mozart en séquence de haute tension, où trahison et injustice se mêlent. Des éclats du jeune prodige, on ne retient finalement que sa lente agonie et la fosse commune. Une fois de plus le "système" a détruit un homme qui n'était pas dans la "norme". Les fidèles de Mozart ont crié à la trahison historique. Mais Milos Forman a toujours revendiqué qu'il s'agissait d'une fiction inspirée de la vie du musicien. Ce que l'on retient, outre l'immense succès du film (4,6 millions de spectateurs en France), c'est bien ce passage de la lumière à l'obscurité, de l'enchantement au crépuscule, d'un homme qui n'a jamais pu être respecté, être à sa place, comme tous les "héros formaniens".

Tous ces êtres qui voient leurs rêves et leur liberté butés contre un mur construit par les dominateurs et les résignés. Ainsi Valmont, sa version des Liaisons dangereuses, qui a le malheur de sortir quelques mois après le film de Stephen Frears, et de souffrir de la comparaison. Pourtant le film n'est pas raté. Le scénario coécrit avec Jean-Claude Carrière est même d'une belle subtilité. Frears a opté pour le romantisme et les manigances. Forman préfère la cruauté et l'ethnologie d'une aristocratie là encore destructrice.

Après cet échec, le réalisateur attend 7 ans avant de revenir au cinéma, avec un film radicalement différent, et pourtant s'inscrivant dans la même filiation, entre libertinage et conventions. Larry Flynt n'est autre que l'histoire du fondateur du magazine Hustler, concurrent de Playboy. L'immoralité face à la vertu. Le personnage, sur une chaise roulante, en profite pour faire, déjà, un plaidoyer contre une Amérique dogmatique et impérialiste. Mais si Flynt semble proche de Valmont, le film est davantage la succession de Hair, entre pacifisme et liberté sexuelle et liberté d'expression.

De même Man on the Moon, son film suivant, en 1999, pourrait être considéré comme une suite logique à Larry Flynt: le portrait d'un Américain pas comme les autres, qui a dynamité à sa hauteur un système. Mais le film, qui donne à Jim Carrey l'un de ses plus grands rôles (avecThe Truman Show et Eternal Sunshine of the Spotless Mind), se relie davantage à Amadeus: l'histoire d'un prodige qui se perdra dans son miroir. Car, le comique Andy Kaufman, comme Mozart, est mort précocement à l'âge de 35 ans. Et comme pour Amadeus, Forman déforme la réalité, insuffle un ton et une esthétique qui n'en font pas un biopic mais bien un drame cinématographique. On se rapproche même de la folie de McMurphy dans Vol au dessus d'un nid de coucou: "You're insane, but you might also be brilliant" dit-on sur le comédien adepte de l'absurde.

Malgré la légèreté apparente ou le rythme percutant des films de Forman, tous transmettent un mal-être indéniable et sont teintés de pessimisme. "L'humour jaillit d'une crevasse qui s'est ouverte entre ce que les choses prétendent signifier et ce qu'elles sont en réalité. Rien ni personne n'est dispensé du comique qui est notre condition, notre ombre, notre soulagement et notre condamnation", écrit son ami Milan Kundera à son propos.n Il n'y a pas de bonheur heureux. L'insoutenable légèreté de l'être, ce titre conviendrait si bien à Milos Forman...

En 2006, avec Les fantômes de Goya, coécrit avec Carrière une nouvelle fois et avec Javier Bardem et Natalie Portman, il creuse un peu plus le sillon de son œuvre sur les artistes en bout de course, épuisés par leur(s) création(s), contournant, se rebellant ou fuyant toujours ceux qui cherchent à les étouffer. Son ultime film, réalisé dans son pays natal, Dobre placená procházka (A Walk Worthwhile), est un retour aux sources, au théâtre, en musique, et à Prague. Milos Forman a accepté aussi d'être acteur en 2011. On l'avait déjà vu dans La Brûlure (Heartburn) de Mike Nichols et Au nom d'Anna (Keeping the Faith) d'Edward Norton. Il sera une dernière fois à l'écran chez Christophe Honoré, en ex-amant de Catherine Deneuve dans Les Bien-aimés.

Jamais dupe, toujours critique, surtout à l'égard des modèles et des dogmes, aussi minutieux que lucide, le cinéma de Forman a analysé les enchainements des mécaniques politiques ou historiques qui tuent l'individualité. Dans ses films, il met en lumière des personnages fragiles et libres, ne manquant jamais de panache, criant, chantant, jouant, provoquant, où les gestes sont grandiloquents, l'excentricité grandiose, le courage artistique.

Cinéaste européen sans frontières, refusant l'oppression, il a préféré la liberté et la vulnérabilité qui l'accompagne, la folie et le trouble de l'identité qui peut s'inviter, pour construire une œuvre non pas iconoclaste, bien au contraire, mais surprenante. Il voulait nous botter les fesses, nous pousser à hurler, nous montrer qu'il fallait se battre. Ainsi, son cinéma peut-être qualifié d'énergique. Même si, sur la fin, on sentait davantage de nostalgie et de mélancolie. La passion selon Milos. Celle de nous conduire, comme un chef d'orchestre, à jamais nous laisser abattre.

"Si vous aviez vécu, comme moi, plusieurs années sous le totalitarisme nazi, puis 20 ans de totalitarisme communiste, vous réaliseriez certainement à quel point la liberté est précieuse, et combien il est facile de perdre votre liberté" rappelait-il.

« Les ailes du silence » pour Jacques Higelin (1940-2018)

Posté par vincy, le 6 avril 2018

jacques higelin jappeloup daniel auteuil

Le chanteur, compositeur et poète Jacques Higelin est mort ce 6 avril des suites d'une longue maladie. Il avait 77 printemps. "C’était un artiste absolu, dont le talent se déclinait à l’infini : auteur, compositeur, interprète, comédien, écrivain, Jacques Higelin était un poète merveilleux qui avait conquis le cœur des mélomanes comme des cinéphiles" explique Frédérique Bredin, présidente du CNC. "Son univers lyrique et flamboyant, sa sensibilité à fleur de peau, son caractère généreux et passionné nous manqueront terriblement" ajoute-t-elle en guise d'hommage.

Né le 18 octobre 1940, Jacques Higelin a d'abord commencé sa carrière comme comédien. A 19 ans il tourne dans Nathalie, agent secret d'Henri Decoin et La Verte Moisson de François Villiers. Ses rôles sont secondaires. Durant les sixties, on le croise quand même dans Bébert et l'Omnibus d'Yves Robert, Concerto mécanique pour la folie ou la folle mécamorphose de Julien Duvivier, Les Saintes chéries : Ève au volant de Jean Becker, Par un beau matin d'été de Jacques Deray, Sept jours ailleurs de Marin Karmitz et Erotissimo de Gérard Pirès.

Alors que sa carrière musicale s'envole, mélange de pop et de rock, de chanson à textes et de prestations scéniques virevoltantes, il tourne moins. On le repère malgré tout dans Elle court, elle court la banlieue de Gérard Pirès, L'An 01 de Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, Un autre homme, une autre chance de Claude Lelouch, Contre l'oubli de Chantal Akerman et René Allio, Un homme à la mer de Jacques Doillon, À mort la mort ! de Romain Goupil, qui tournera en 2008 un documetaire sur le chanteur, Higelin en chemin. Il prête sa voix au beau film d'animation de Jacques-Rémy Girered, La Prophétie des Grenouilles, réalise avec Lyonel Kouro un court métrage Le rêve. Et finalement apparaît dans un succès populaire en 2013, son ultime film, avant que la maladie ne l'éloigne de la lumière, Jappeloup de Christian Duguay.

Il a aussi écrit la musique du film La bande du Rex de Jean-Henri Meunier (1980). En 2013, dans son (avant-dernier) album Beau Repaire, figure un duo avec Sandrine Bonnaire, "Duo d'anges heureux".

Père du chanteur Arthur H, du comédien et réalisateur Kên Higelin et de la chanteuse et comédienne Izïa Higelin, inspiré par le jazz, Boris Vian, Charles Trenet et Léo Ferré, ses chansons ont traversé les décennies. Il n'était pas un faiseur de tubes (hormis peut-être "Champagne", "Poil dans la main", et "Tombé du ciel") mais remplissait les salles, les petites comme les grandes. Incontestablement, c'était l'un des artistes les plus créatifs du paysage musical français, alliant les contraires, de Didier Lockwood à Brigitte Fontaine, de Téléphone à Youssou n'dour, de Bernard Lavilliers à Jeanne Cherhal.

Isao Takahata (1935-2018) a rejoint le tombeau des lucioles

Posté par MpM, le 6 avril 2018


C'est peut-être le réalisateur qui nous a fait le plus pleurer, avec son bouleversant Tombeau des lucioles, l'histoire de deux orphelins livrés à eux-même dans le Japon de le fin de la deuxième guerre mondiale. Isao Takahata, grand maître de l'animation japonaise, est mort ce jeudi 5 avril à l'âge de 82 ans, laissant derrière lui dix longs métrages et plusieurs séries télévisées. L'une de ses particularités, qui était devenue sa grande force, est qu'il ne dessinait pas ses films, et en confiait l'animation à ses collaborateurs, ce qui lui permettait une totale liberté de ton, d'univers et de techniques.

Ce grand amateur de littérature française, qu'il avait étudiée à l'Université de Tokyo, vouait une passion particulière à Jacques Prévert, dont il admirait notamment le travail de scénariste. C'est d'ailleurs en découvrant La Bergère et le Ramoneur de Paul Grimault, écrit par le poète, qu'il décide de s'engager dans la voie du cinéma d'animation. En 1959, il rejoint la Tôei, un jeune studio japonais qui a alors l'ambition de concurrencer Disney.

Il co-réalise son premier long métrage en 1968 avec Hayao Miyazaki  : Horus, prince du soleil, une épopée médiévale et allégorique qui ne reçoit pas le succès escompté. Le studio se concentre alors sur les séries télévisées, et Takahata et Miyazaki travaillent notamment ensemble à Heidi, Marco et Anne, la maison aux pignons verts, ce qui ne les empêche pas de réaliser Panda petit panda pour un autre studio en 1972. Le film, destiné aux plus petits, raconte avec humour et douceur la rencontre de Mimiko, une petite fille très énergique, avec une famille de pandas qu'elle accueille chez elle.

Isao Takahata réalise ensuite Kié la petite peste (1981) et Goshu le violoncelliste (1982). En 1985, il fonde avec Hayao Miyazaki le studio Ghibli, qui deviendra une référence mondiale du cinéma d'animation. Son premier film réalisé au sein de Ghibli en 1988 sera aussi son plus gros succès : Le tombeau des lucioles, adaptation d'une nouvelle semi-autobiographique écrite en 1967 par Akiyuki Nosaka, est salué dans le monde entier. Ses choix esthétiques réalistes et sa poésie déchirante en font un classique universel.

Suivront Souvenirs goutte à goutte (1991), Pompoko (1994) qui reçoit le Cristal du meilleur long métrage à Annecy, et Mes voisins les Yamada (1999). Ce dernier ne rencontre pas son public, Takahata se met alors en retrait du studio, jusqu'à son dernier film, Le conte de la princesse Kaguya, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2014.

Inspirée d’un conte populaire datant du Xe siècle, considérée comme l'un des textes fondateurs de la littérature japonaise, cette jolie fable distille beaucoup de moments tendres et joyeux, dans une nature à la pureté originelle. Cette joie espiègle correspondant à l'enfance est troublée par la nécessité, pour l'héroïne, de se conformer à ce que son père, et la société, attendent d'une jeune fille de bonne condition. Le film se transforme alors en une célébration des beautés de la vie terrestre, avec une pointe de nostalgie qui donne à l'époque l'impression que Takahata signe une oeuvre-testament.

Son cinéma sensible, qui questionne la relation ambivalente de l'homme avec la nature, souligne le temps qui passe et observe les interactions au sein de la famille, possède une petite musique intérieure inimitable qui nous manquera.

Le charme discret de Stéphane Audran s’envole (1932-2018)

Posté par vincy, le 27 mars 2018

Elle était l'actrice chabrolienne par excellence. Stéphane Audran, née Colette Dacheville le 8 novembre 1932; s'est éteinte le 27 mars à l'âge de 85 ans. A l'affiche de deux films oscarisés (Le charme discret de la bourgeoisie, Le festin de Babette), Prix d'interprétation à Berlin (Les biches), à San Sebastian (Le boucher), aux Bafta britanniques (Le charme discret..., Juste avant la nuit) et César du meilleur second-rôle féminin (Violette Noziere), la comédienne était l'une des figures emblématiques du cinéma français des années 1960 et 1970.

Au delà de cette beauté (rousse, blonde ou brune selon les rôles) qui captait si bien la lumière, de ses yeux verts hypnotiques et de sa voix reconnaissable entre mille, elle avait un talent réel à composer des personnages éclectiques dans des univers souvent dramatiques, avec cette distance un peu froide qui lui était propre. ESi elle a tourné en 1959 avec Eric Rohmer, dans Le signe du lion, c'est bien sa rencontre avec Claude Chabrol (décédé en 2010) qui forgea son destin cinématographique. C'est Gérard Blain qui organisa le rendez-vous. Elle obtient alors un petit rôle dans Les cousins (1959). Chabrol et elle entament une relation amoureuse, qui sera fusionnelle à l'écran.Il lui fera tout jouer, séductrice, angoissée, calme, douce, criminelle... La bourgeoise idéale. Ensemble, ils tournent Les bonnes femmes, Les Godelureaux, L'œil du malin, Landru, Marie-Chantal contre le docteur Kha, La ligne de démarcation, Le scandale.... Pas souvent les meilleurs films du réalisateur, et souvent des échecs financiers. En 1968, avec Les biches, avec Jean-Louis Trintignant, reçoit un Ours d'argent à Berlin. Audran est enfin remarquée comme actrice et Chabrol renaît. Il l'enrôle ensuite pour La femme infidèle et surtout Le boucher, avec Jean Yanne (1970), film noir sous tension sur un amour impossible. Chabrol continue ainsi sa filmographie avec sa première muse (avant Huppert): Meurs filmographies semblent indissociables: La rupture, Juste avant la nuit, Les noces rouges, Folies bourgeoises, Les liens du sang, Violette Nozière durant les années 1970, puis plus sporadiquement ensuite avec Le sang des autres, Poulet au vinaigre, Jours tranquilles à Clichy, Betty et L'ivresse du pouvoir.

Stéphane Audran, épouse de Jean-Louis Trintignant dans les années 1950, en concubinage avec Claude Chabrol à partir de 1959 (et mère de Thomas Chabrol) avant de se marier puis de divorcer en 1980, a connu ses plus grands rôles quand elle s'est émancipée de son pygmalion. La comédienne a été à l'affiche de nombreux films moyens signés pourtant Jacques Pinoteau, Jean Delannoy, Philippe Labro... Mais avec les reconnaissances pour Les biches et Le boucher, son élégance et son magnétisme ont séduit Luis Bunuel (Le Charme discret de la bourgeoisie), une histoire de repas impossible entre notables. La gastronomie, thème chabrolien par excellence, va aussi être son porte-bonheur. Ce film lui ouvre les portes des grands cinéastes et du cinéma anglo-saxon. Dans les années 1970, elle tourne avec Orson Welles (dans l'inachevé The Other Side of the Wind, bientôt restauré et complété), Samuel Fuller (Un pigeon mort dans Beethoven Street, Au-delà de la gloire, Les voleurs de la nuit), une adaptation internationale d'un Agatha Christie (Dix petits nègres) et surtout Claude Sautet (Vincent, François, Paul… et les autres, où elle est la femme d'Yves Montand, qu'elle quitte).

Dans un registre plus populaire on la voit chez Michel Audiard et Georges Lautner, dans La cage aux folles 2 et 3. Ces vingt dernières années, elle apparaît dans des comédies oubliables comme Arlette, Belle-Maman, J'ai faim, Ma femme d'appelle Maurice... En 1981, elle retrouve Huppert, sa partenaire de Violette Nozière dans Coup de Torchon de Bertrand Tavernier, épouse de Noiret policier devenu assassin. Parmi les films qui ont marqué sa carrière, on note aussi Mortelle randonnée de Claude Miller, Les saisons du plaisirde Jean-Pierre Mocky, et La fille de Monaco d'Anne Fontaine, son dernier film il y a dix ans.

Mais Stéphane Audran s'est offert un chant du cygne somptueux, avec une autre grande bouffe, Le festin de Babette (1987) de Gabriel Axel. C'est sans doute son dernier grand rôle, mais aussi l'un des plus beaux. En cuisinière renommée fuyant une France répressive dans un Danemark austère, elle brille à la lumière des bougies, accomplissant des merveilles avec la nourriture: elle habite littéralement ce film, sélectionné à Cannes et oscarisé l'année suivante.

Ce qui plaisait chez Audran, c'était son jeu subtil, jamais dans l'effet ou la surdramatisation. Sa sincérité transperçait l'écran. Actrice discrète, elle revendiquait cette sobriété. Pas étonnant alors que ce démystificateur de Chabrol ait trouvé en elle toutes les facettes de la femme, qu'elle soit infidèle ou sans amour, vulgaire ou fatale, garce ou vulnérable. Honnête (et engagée), mal exploitée par le cinéma français, l'actrice restera l'une de ces incarnations d'une France en mutation, à la fois enracinée et libérée, classique et moderne, "pompidolienne" en quelque sorte.

L’acteur japonais Ren Osugi est mort (1951-2018)

Posté par vincy, le 22 février 2018

L'acteur japonais Ren Osugi est mort le 21 février 2018 à l'âge de 66 ans d'une attaque cardiaque. Figure récurrente du cinéma de Takeshi Kitano, il avait été de plusieurs de ses films comme les beaux Kids Return et Hana-bi, mais aussi dans Sonatine, mélodie mortelle, Aniki mon frère, Dolls, Glory to the Filmmaker, Achille et la tortue, Takeshis, Getting Any? et Outrage coda ( l'an dernier). Il avait été nommé comme meilleur second-rôle aux Awards of Japanese Academy pour Hana-bi. Le Festival de Yokohama lui avait décerné un prix du meilleur second-rôle pour l'ensemble de ses films de la saison 1997-1998.

Ren Osugi a aussi tourné régulièrement avec Takashi Miike (Ley Lines, Audition, Dead or Alive 2, MPD Psycho, Zebraman) et Kiyoshi Kurosawa (Cure, Licence to live, Charisma, Loft). Second-rôle à la filmographie impressionnante, on l'a aussi vu chez des cinéastes connus comme Yoichi Sai (Inu Hashiru), Hirokazu Kore-eda (Maborosi), Masayuki Suo (Shall we dance?), Sabu (Monday, Blessing bell, Ten no Chasuke), Yoji Yamada (Le Samouraï du crépuscule)...

Sa carrière de près de 45 ans, aussi bien sur le petit que le grand écran, l'a mené à jouer les yakusas, les pères de famille comme les chauffeurs de taxi ou les gérants d'hôtel. Très populaire dans l'archipel nippon, il avait cette capacité de passer en un instant du rire au drame, de l'idiot à l'autoritaire, de l'amoureux au mélancolique.

Décès d’Idrissa Ouédraogo (1954-2018): Ouagadougou en deuil

Posté par vincy, le 18 février 2018

Un des grands cinéastes africains est mort dimanche 18 février. Le réalisateur et producteur Idrissa Ouédraogo avait 64 ans, a annoncé l'Union nationale des cinéastes du Burkina dans un communiqué transmis à l'AFP. Réalisateur de dix longs métrages et d'une vingtaine de courts métrages, segments, séries télévisées documentaires, Idrissa Ouédraogo a été récompensé du Prix du meilleur court-métrage au FESPACO (Poko, 1981), du Prix Georges Sadoul (Yam daabo, 1986), d'un Prix FIPRESCI (Yaaba, 1989) et d'un Grand prix du jury au Festival de Cannes (Tilaï, 1990) et d'un Ours d'argent au Festival de Berlin (Samba Traoré, 1992) parmi ses multiples récompenses reçus de Tokyo à Melbourne en passant par Venise ou Milan. Tilai avait aussi été couronné par le Grand prix du Fespaco en 1991.

"Dans les années 90, j'avais montré deux de ses films : Yaaba et Titaï, pas parce qu'il était burkinabé mais parce qu'ils étaient beaux. Hier, Idrissa Ouedraogo a fermé les yeux pour de bon, au moment où se couchait le soleil qui a illuminé son oeuvre" a tweeté Gilles Jacob, ancien Président du Festival de Cannes.

Né le 21 janvier 1954 à Banfora (à l'époque en Haute Volta), et après ses études à l'université de Ouagadougou et à l'Institut africain d'études cinématographiques, Idrissa Ouédraogo a lancé en 1981 sa propre structure de production (Les films de l'Avenir) et entre à la Direction de la Production Cinématographique du Burkina-Faso.

Il poursuit sa formation en Russie puis à l'Idhec (ancienne Fémis) et à la Sorbonne en France. Après plusieurs courts et documentaires, il réalise son premier long, Yam Daabo (Le choix), récit sur l'exil d'un paysan du région pauvre du Sahel et sa part de sacrifices. Il a déjà posé les bases de son cinéma-vérité, mélange de documentaire et d'intimité, où les drames semblent être naturellement intégrés au quotidien. A cette époque, il expliquait: "Je déplore que l'image du tiers monde et de l'Afrique en particulier, véhiculée au cinema, à l'étranger et même par certains cinéastes africains, soit trop souvent exclusivement liée a la misère des hommes. La joie, l'amour, la haine, le combat optimiste qui sont des éléments universels, ne doivent pas être exclus."

Avec Yaaba (Grand-mère), il fait le lien entre un enfant joyeux et une vieille femme rejetée par les siens. Il fait le portrait des us et coutumes de sa région natale. Cette histoire initiatique est là encore l'occasion de montrer ce qui fait l'homme: son courage et sa lâcheté, sa bonté et ses conflits, une forme de bonheur toujours encadrée par un environnement violent.

Mais c'est avec Tilaï qu'il acquiert ses lettres noblesses et devient un cinéaste majeur. Il filme un dilemme tragique: un fils revient dans son village et apprend que son père a pris pour deuxième femme celle qui lui était promise. Entre traditions ancestrales et sentiments éternels, le réalisateur brise plusieurs tabous: le fils va avoir une liaison "incestueuse" avec cette deuxième épouse, autrefois sa fiancée. Le déshonneur atteint toute la famille et le père met fin à ses jours, tandis que l'un des frères est chargé de tuer le "maudit". La transgression est au cœur de ce beau film dont le titre signifie La Loi. Entre silences, soupirs, cris, honneurs et désirs, avec simplicité, Idrissa Ouédraogo continue d'explorer les liens flous qui unissent l'amour et la haine. Les paysages du Nord du Burkina Faso, aussi beaux qu'aride, brutaux que fascinants, étaient le parfait cadre de ses histoires, parlées dans la langue mooré du peuple Mossi. Le réalisateur aimait conserver et transmettre cette authenticité.

C'est ce qui, finalement, est en commun à travers toutes ses œuvres. "C'est un baobab qui s'est effondré", a réagi le comédien burkinabè Gérard Sanou, repris par l'AFP. "Il a raconté la vie de gens ordinaires, plantant sa caméra dans les zones rurales plutôt que dans les villes, il a su rendre la beauté des zones sahéliennes", explique Abdoulaye Dragoss Ouédraogo, cinéaste et professeur d'ethnologie visuelle à l'université de Bordeaux.

"C'était le maestro du cinéma burkinabè. C'est douloureux, une perte inestimable pour nous et pour l'Afrique toute entière", a déploré Rasmané Ouédraogo, l'un des principaux acteurs du film Tilaï. Pour le cinéaste et documentariste burkinabè Michel Zongo, "il a inspiré toute une génération de jeunes cinéastes africains. Il a réussi à partager nos histoires avec le monde".

Samba Traoré, sorti en 1993, coscénarisé avec Santiago Almigorena, s'aventure dans le film noir, où le héros à qui tout semble sourire, a construit son bonheur - un mariage et un bar - après un hold-up. Dès lors, le cinéaste continuera de s'ouvrir à d'autres cadres: les angoisses d'un jeune africain arrivé en France dans Le cri du cœur (avec Richard Bohringer), le rêve d'une vie meilleure pour deux amis du Zimbabwe (Kini et Adams), une fresque historique tragique dans La colère des Dieux, un drame sur les injustices et les inégalités sociales dans Kato Kato, ou encore le film collectif sur les attentats du 11 septembre avec un segment de 11'09'01.

La tragédie était sa matière, qu'elle soit signée d'un auteur antique grec ou de Césaire. Mais on se souviendra aussi de son engagement pour l'Afrique, son aspiration à l'émancipation d'un cinéma subjectif décolonisé. "Aujourd’hui le cinéma africain doit se poser beaucoup de questions sur la manière de faire des films avec les nouvelles technologies pour qu’elles soient compétitives, sur la manière de faire des films qui viennent de nous-mêmes, du fond de nous-mêmes. Quand on regarde tous les films qui sortent, je cherche ce que le continent peut apporter aux autres, surtout au sud du Sahara. Quand j’étais gamin, on me racontait plein de contes, les mythes africains, la mythologie, il y a plein de choses intéressantes que le monde ne connaît pas, et cinématographiquement qui auraient été très belles. Je sais pas si c’est par complexe, et pourquoi on n’arrive pas à donner aux autres quelque chose de vraiment propre à nous, notre passé même historique, la colonisation qui était brutale, sauvage."

"Le cinéma c’est un regard sur les choses, les êtres de la vie, un regard philosophique" disait-il, se désolant que la génération suivante n'ait pas pris le relais et que la sienne soit écartée des plateaux.

Dorothy Malone s’envole (1924-2018)

Posté par vincy, le 21 janvier 2018

L'actrice américaine Dorothy Malone, âgée de 93 ans, est décédée vendredi 19 janvier à Dallas. Malone a été l'une des rares actrices à travailler durant plus de 50 ans à Hollywood avec plus de soixante films au compteur. Après quelques petits rôles chez Michael Curtiz (Nuit et jour), Howard Hawks (Le grand sommeil) ou Raoul Walsh (One sunday Afternoon, elle commence à se faire un nom dans les années 1950 après le succès de la Fille du désert du même Walsh.

Elle enchaîne les films, les genres, les styles. Belle et élégante, aussi à l'aise dans le film noir que dans la romance, le western ou la comédie, on la voit dans L'Homme du Nevada (The Nevadan) de Gordon Douglas, Du plomb pour l'inspecteur (Pushover) de Richard Quine, Artistes et Modèles de Frank Tashlin ...En 1954 la brunette passe blonde platine. Et sa notoriété explose. En 195, après une série de films médiocres, avouons-le, elle s'impose grâce au chef d'œuvre de Douglas Sirk, avec Rock Hudson, Lauren Bacall et Robert Stack, Ecrit sur du vent. Dans ce quatuor amoureux et malheureux, elle incarne une femme nymphomane, riche et auto destructrice . Ce qui lui vaut l'Oscar du meilleur second-rôle féminin (et une nomination aux Golden Globes). Elle tourna avec le même cinéaste l'année suivante La Ronde de l'aube (The Tarnished angels).

Vedette des années 1950 ( L'homme aux mille visages avec James Cagney, Une femme marquée, Quantez, leur dernier repaire), la comédienne aura moins de choix cinématographiques dès le début des années 1960 (on soulignera sa prestation remarquable dans El Perdido (The Last sunset) de Robert Aldrich). Elle tourne alors pour la télévision (Les incorruptibles, L'homme de fer, Les rues de San Francisco, Vegas...).

Populaire et aimable, elle avait le don pour troubler le spectateur, allumer le plus insensible mâle partenaire, et pourtant... derrière cette image de jeune femme bien élevée mais pas dupe, elle avait survécu à la mort de ses deux sœurs et de son frère. Son dernier rôle au cinéma, et celui qui parlera aux plus jeunes générations, est celui d'Hazel Dobkins, une amie de Catherine Tramell dans Basic Instinct de Paul Verhoeven. Une vieille dame digne et chic qui a quand même été une criminelle psychopathe ayant tué toute sa famille.

Dorothy Malone était réputée pour ses yeux bleus magnifiques, mais n'a pas pas eu les films qu'elle méritait. D'ailleurs, c'est avec la série Peyton Place qu'elle a conquis sa popularité et aussi touché ses plus importants revenus. Mariée deux fois (dont la première fois avec un ex de Ginger Rogers, le français Jacques Bergerac, avec qui elle a eu deux enfants), elle vivait une retraite paisible, s'occupant de ses petits-enfants.