Edward Norton se fait rare depuis Birdman et The Grand Budapest Hotel il y a 5 ans. Oh certes on l'a entendu dans Sausage Party et L'ile aux chiens. On l'a croisé dans Beauté cachée et il a fait un caméo dans Alita. Mais il faut dire qu'il écrivait, préparait, produisait, réalisait et jouait dans le film de sa vie, Brooklyn Affairs.



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EN APESANTEUR





La cinquantaine à peine passée, le cinéaste mexicain Alfonso Cuaron a franchit un cap. Propulsé dans les étoiles en un film : Gravity. Plus de 20 ans après avoir débuté son métier de réalisateur, le compatriote de Guillermo del Toro et Alejandro Gonzalez Inarritu a su s’imposer parmi les grands cinéastes de ce début de XXIe siècle avec des œuvres très variées.

Gravity a mis longtemps à se concrétiser. Sans doute la maturation nécessaire pour que Cuaron réalise un exploit cinématographique après avoir enchaîné un film mexicain culte, le meilleur épisode d’Harry Potter et un film d’anticipation plus que respectable. En 15 ans, il aura été l’auteur de 6 long métrages. Parallèlement , dans les années 2000, il aura produit six autres films : un thriller équatorien (Cronicas), un drame avec Sean Penn et Naomi Watts (The Assassination of Richard Nixon), un documentaire sur Hugues de Montalembert (Black Sun), le fantastique film de Guillermo del Toro (Le labyrinthe de Pan), le premier film de son fils Jonas (Ano una), et le joli film de son frère Carlos (Rudo y Cursi, réunissant les amis Diego Luna et Gael Garcia Bernal).

Universaliste

Alfonso Cuaron est ainsi : toujours occupé, perfectionniste, fidèle. Fils de scientifique, étudiant en philosophie et cinéma, il n’est pas étonnant que son œuvre soit un habile mélange de métaphysique et de précision technique. Il monte d’ailleurs lui-même la plupart de ses films. Mais ce serait déshumanisé ses histoires. Car, peu importe le genre – comédie, aventure, drame, SF… -, il porte un regard humaniste sur ses protagonistes, souvent traumatisés.
Dans Solo con tu pareja, un publicitaire « yuppie » tombeur de filles croit qu’il a le SIDA après avoir couché avec une infirmière irrésistible. Il est nommé pour 4 prix Ariel (Oscars mexicains). Et surtout, il cartonne au box office local. Avant cela il avait réalisé trois courts métrages d’études et une série TV.

Explorant différents genres, sans changer forcément de style, Cuaron, zigzague pour atteindre un objectif ultime : un film techniquement parfait et émotionnellement abouti. Ce fut souvent son problème : l’esthétique écrase, minore la narration. Depuis qu’il est enfant, il réalise des films, avec pour commencer une caméra super 8. A 12 ans, il s’introduit dans les studios Churubusco, à proximité du domicile familial, et observe comment les films sont tournés. De là, sa seule religion devient le cinéma. Certain que le 7e art peut élever le spectateur politiquement, idéologiquement, bien mieux que de la grossière propagande, il ne cherche pas à faire la révolution, même s’il a conscience qu’il a ouvert la voie au nouveau cinéma mexicain, achevant définitivement le cycle des vétérans usés qui plongèrent le Mexique dans les cinématographies marginales après le départ de Bunuel. Sa chance fut d’être « invité » par Hollywood, quand l’état de l’industrie cinématographique mexicaine disposait de très peu de moyens.

Espérances

Sydney Pollack l’engage alors pour réaliser un épisode de la série TV Fallen Angels. Hollywood l’attire forcément. Dès son premier court métrage, il avait décidé de le réaliser en anglais, ce qui lui fut reproché à l’époque. Pour lui le cinéma n’a pas de frontières. Dès son deuxième film, il tourne aux Etats-Unis. Engagé pour Addicted to Love, qu’il abandonnera finalement, il tombe amoureux d’un livre qu’il propose à la Warner. La petite princesse, sur un scénario de Richard LaGravenese, est un mélo, sans stars, qui flirte avec le fantastique. Une gamine est envoyée en internat quand son père est sur le front pour combattre les allemands durant la Grande guerre. Pour s’évader de sa condition peu joyeuse, la jeune fille va se rêver en princesse… Les critiques de Los Angeles décerne au réalisateur un prix Nouvelle génération tandis que les Oscars nomment la direction artistique et l’image. La petite princesse reste son film préféré à ce jour, celui qui éclaire aussi le mieux le choix de ses sujets, ses thématiques à venir.

Séduits, les studios lui proposent d’autres scénarios. Il refuse tout d’abord le remake de l’adaptation du classique de Charles Dickens, De grandes espérances. Mais se laisse convaincre par la Fox. Ce coup-ci, le budget est confortable, les stars au générique (Ethan Hawke, Gwyneth Paltrow, Anne Bancroft, Robert De Niro . La modernisation de l’histoire convainc peu, mais l’esthétique frappe les esprits. Après cet échec public, Cuaron décide de s’attaquer à des projets plus personnels. Aujourd’hui encore, il parle de ce film comme d’une leçon amère, et même comme de son pire film. Mais il reconnaît que c’est aussi avec ce film qu’il a le plus appris.

Passions

Il revient au Mexique pour écrire et réaliser Y Tu Mama Tambien (littéralement Et ta mère aussi !). En langue espagnole, le film parvient à séduire les américains avec plus de 2 millions d’entrées. Mais il s’agit surtout d’un énorme carton au Mexique, avec le plus gros démarrage au box office pour un film local à l’époque. Il révèle les comédiens Gael Garcia Bernal et Diego Luna. Ce road-movie emblématique d’un Mexique en mutation, entre insouciance et drame, a surtout créé la polémique avec ses dialogues crus et son contexte sexuellement explicite. Ce mix entre liberté sexuelle et critique socio-politique séduit largement cinéphiles et critiques. Cuaron et son frère sont nommés à l’Oscar du meilleur scénario, le film cité aux Golden Globes, les critiques de New York s’emballent en le distinguant avec un prix du meilleur film en langue étrangère, les deux comédiens reçoivent le prix Mastroianni des jeunes talents au festival de Venise où les deux frères Cuaron sont récompensés par le prix du meilleur scénario. Avec Amores Perros à la même période, le cinéma mexicain contemporain renaît avec force et vitalité.

De quoi convaincre la Warner d’embaucher Cuaron pour reprendre le flambeau de la franchise Harry Potter. Le cinéaste est proche de lancer la production des Fils de l’homme. Mais comment refuser un tel projet populaire ? Les deux premiers films réalisés par Chris Columbus ont été d’énormes succès publics mais la critique restait très réservée. Surtout, les personnages grandissants, il fallait donner un autre ton à la franchise pour qu’ils évoluent avec leur public. Ainsi Cuaron se voit diriger l’énorme machinerie : Harry Potter et le prisionnier d’Azkaban. Comme nous l’écrivions à l’époque : « un cinéaste peut faire la différence. Ce troisième Harry Potter possède la touche de magie nécessaire pour être un cran au dessus des autres : plus court, plus adulte, plus dynamique. En fait, plus qu'un tour de magie, il quitte le monde l'enfance, et ses platitudes. Il s'aventure davantage dans les tourments de l'adolescence et quelques fragments de réalité nous permettent de découvrir un Harry Potter plus actuel, en prise directe avec le monde des Moldus. » Avec Cuaron, Potter devient plus fantastique, l’humour grivois s’invite par surprise, les livres de Rowling sont moins simplifiés et plus fidèles avec leur part de noirceur. Il reste encore maintenant comme le meilleur film de la série. Hélas, ce fut aussi l’un des moins profitable : des 8 films, il est le seul à avoir rapporté moins de 850 millions de $ dans le monde.

Encore plus sombre, son film Les fils de l’homme, adaptation d’un roman de P.D. James, avec Clive Owen, le consacre parmi les plus brillants cinéastes de la décennie. Si le film n’emporte peut-être pas le succès escompté, il lui permet d’être nommé personnellement à l’Oscar du meilleur montage et celui du meilleur scénario adapté. Au Festival de Venise, Cuaron récolte le prix Laterna Magica. Cette vision apocalyptique d’un futur proche où le monde est devenu stérile a des airs de film noir hitchcockien. Pour la première fois, il synthétise ses connaissances philosophiques avec un sujet scientifique. Ses deux « origines » lointaines. Froidement et sublimement, Cuaron filme la dévastation et la solitude de manière prenante, prémices à son chef d’œuvre Gravity.

Au 7e ciel

Comme pour mieux se ressourcer, il préfère produire, réaliser une publicité sur l’autisme et quelques courts métrages documentaires, qui croisent là aussi regards scientifiques et philosophiques sur les grands sujets de notre début de millénaire. Puis en 2007, plus rien. Le vide sidéral.

Trois ans pour réfléchir à Gravity. Le syndrome de Kessler va apporter le déclic. Son fils, Jonas, va transformer l’histoire en drame personnel. La sortie d’Avatar va le convaincre de ses choix et possibilités technologiques. Durant trois autres années, Cuaron va se lancer dans cette aventure démente : traduire visuellement, le plus correctement possible, l’espace. Donner une sorte de suite à 2001 de Kubrick, ultime référence. Comme Les fils de l’homme, Gravity explore la possibilité d’une renaissance, comme dans tous ses films, le personnage principal doit combattre puis guérir ses propres démons. Il veut recréer la sensation d’apesanteur. Avec son allié de toujours, le chef opérateur Emmanuel Lubezki, il multiplie les prouesses techniques : caméra à l’intérieur du casque de l’astronaute, plans virevoltants à 360°, décors entièrement numériques, éclairages de haute précision pour que les mouvements restent cohérents avec la lumière du soleil, création d’outils jamais utilisés… 4 ans pour écrire, développer, tourner un film où chaque jour Cuaron et son équipe devaient affronter des problèmes, s’interroger sur la finalité même du film, avancer dans un tunnel en espérant voir la lumière. A cela s’ajoute une formidable direction d’actrice (il a trouvé en Sandra Bullock la partenaire idéale) et un usage de longs plans séquences qui sont l’une de ses marques de fabrique, en quête de fluidité, de continuité ou de dramatisation. Le résultat, en qualité, est époustouflant, bluffant même les critiques les plus blasés au Festival de Venise où il fait l’ouverture. Le public américain suit : Gravity devient un de ces phénomènes rares où le cinéma est encore passionnant, et peut détourner des millions de spectateurs du petit écran ou du web en matière de divertissement.

Cinéaste sans frontières

Méprisé par les institutions cinématographiques mexicaines après des années de tension au début de sa carrière, Cuaron savoure sa revanche grâce à Hollywood. Universaliste, il se fiche désormais des étiquettes : « je pense que les êtres humains sont nés avant qu’on ne leur donne des passeports » s’amuse-t-il. Le mexicain est persuadé que le cinéma a encore la force de séduire les spectateurs. Ami de James Cameron, il est, comme lui, convaincu qu’en utilisant une image propre au cinéma, avec un format spectaculaire, un montage rythmé, des plans séquences hypnotisants, le spectateur peut être immergé, sensoriellement, dans n’importe quel drame. Alternant les grands angles et la caméra à l’épaule, maîtrisant les effets visuels et spéciaux comme peu de cinéastes, il est assez logique qu’Hollywood lui propose des films comme L’Odyssée de Pi (qu’il refusera par manque de temps) ou Speed Racer.

Cuaron a besoin d’avoir son film dans la tête avant un tournage. Peu adepte de la multiplication des prises, préférant une préparation minutieuse, il préfère les tournages efficaces aux atermoiements improvisés. Fortement influencé par le cinéma italien (Le voleur de bicyclette comme Mort à Venise), il avoue qu’il lui a fallu digérer des centaines de films très différents, d’Altman à Godard, avant d’avoir le courage de se placer derrière une caméra. Mais Cuaron essaie toujours de retrouver une forme d’insouciance inatteignable en voulant réaliser des films qu’il aurait voulu voir (ou faire) avant d’entrer à l’école du cinéma où il a étudié. Paradoxalement, il confie que chaque film n’est qu’une étape vers un autre, en essayant de ne pas répéter les erreurs du précédent. Les vertus de l’apprentissage de l’adulte se confrontent alors au désir innocent de l’adolescent.
Sans doute pour cela que toutes ses réalisations sont imprégnées par un seul message : l’espoir. Un Mexique meilleur dans Y tu mama tambien, la survie dans Gravity et Les fils de l’Homme, la fin de la guerre dans La petite princesse, jusqu’au titre même de l’un de ses films, De grandes espérances. L’Homme est certes prisonnier d’un environnement (l’espace, une société sans reproduction possible, un pensionnat, une fatalité génétique, une souffrance intérieure…) mais il peut s’en échapper, il doit pouvoir croire qu’une autre finalité est possible. Chez lui, il n’y a rien de religieux dans ce précepte – il n’est pas catholique – mais le dogme est bien présent. Tout comme il l’est dans Babel de son compatriote Inarritu ou dans Le Labyrinthe de Pan, qu’il a produit. Mais il réfute toute idéologie dans ses films, ce qui explique tous les doutes qui portent ses personnages principaux, et parfois toutes les contradictions qu’il leur fait traverser.

Pour le reste, le cinéaste a son caractère, sachant ignorer les pressions des studios (et parfois sciemment quand ils veulent lui faire modifier une séquence ou le montage). « Faire un film c’est comme essayer de créer une chanson sous la douche alors qu’une centaine de personnes chantent autour de vous. Vous devez vous concentrer sur votre air. » Nul ne doute aujourd’hui qu’il a sa propre petite musique, reconnaissable entre toutes. Ni baroque ni jazzy ni même symphonique. Une composition claire, simple, et spectaculaire. Parfois sombre, désespérante et même déprimante. Mais toujours lumineuse. Un peu comme cette terre autour de laquelle tourne Bullock dans Gravity, perdue dans un cosmos infiniment noir, éclairée par un soleil lointain, à distance d’une planète rassurante.

Cette même planète qu’il a filmé numériquement était finalement sa seule limite géographique : tel un cartographe, il en avait sillonné plusieurs territoires, sans papiers d’identité. Passant de la « fantasy » pour enfants au « classique littéraire », de la science-fiction orwellienne au road movie générationnel. Il filme d’ailleurs les espaces comme peu de cinéastes de sa génération. Pour lui, seule l’histoire compte, comme un paysage et son relief reste l’objet principal du géographe. De là, il s’évade comme sa petite princesse et commence à imaginer quel film cela deviendra. Parions que son éclectisme et son refus d’être « catalogué » lui permettront de continuer à filmer en toute liberté.

vincy


 
 
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