Pedro Almodovar est notre nouveau Président. Celui de Cannes évidemment. 70e du nom, ce multi-primé sur la Croisette, insufflera sa folie movida et son drama mélo dans un Festival en fête. Ce sera aussi peut-être pour lui l'occasion d'annoncer son prochain film...



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MA STAR S'APPELLE ... MAURICE





Le secret
Après plus de 50 années d'existence dans le métier, Maurice Mcklewhite a forcément une recette magique pour continuer de travailler, de séduire le public, d'inspirer ses pairs. Maurice qui? Comment vous ignorez qui est Michael Caine???
Lorsqu'aux Oscars, à 67 ans, il avoue dans ses remerciements n'être finalement qu'un "survivant", il définit, ainsi, selon lui, la meilleure définition de sa profession, mais pas de son talent. "Mon rôle n'est pas de jouer, d'être une image - la vedette, le plus beau, le meilleur. Mon rôle est de refléter les émotions des gens. Je regarde les gens réagir dans les actus, c'est ça que j'essaie de retranscrire. Ils ne font pas des grimaces, ils ne sont pas dans la "sur-émotion". Mon rôle c'est d'être vous, le public. Vous devez vous reconnaître en voyant mon personnage. Je dois révéler vos secrets. C'est vous que je joue" expliquait-il dans sa leçon de comédien à la Cinémathèque Française, qui lui rendait hommage en 2005.
"J'ai toujours essayé d'être comme une personne réelle. Mon jeu ne fonctionne pas si vous ne croyez pas vous voir dans le miroir que je vous tend." Ce serait donc cela le secret de Michael Caine : "être nous, pas lui." Ce qui fait de lui un homme comme les autres, une star accessible, un acteur familier. Selon ses propres dires il l'aurait réussit véritablement une demi douzaine de fois sur la centaine de films qu'il a interprété. Mais il y a forcément davantage pour passer du gamin des rues surnommé "Le Prof" à Sir Michael Caine, de prolo à restaurateur pour la Haute Société, de soldat de la Reine à ce statut rare de comédien crédible, populaire, culte. Le Gene Hackman "british".

Les racines
Né en pleine dépression économique des années 30, Maurice Mclewhite a d'abord grandit dans un décor sordide digne des films de Mike Leigh - une chambre pour toute la famille, sans électricité ni wc. Poissonnier côté père (qui se ruine dans le vice du jeu), vendeuse de charbon côté mère (qui essaie de donner la meilleure éducation possible à ses deux fils). Il y a un troisième fils, David, qui vivra toute sa vie à l'hôpital pour cause d'épilepsie. Un secret bien gardé par leur mère, qui lui apprendra l'existence de ce frère il y a quelques années.
Cockney pur et dur (accent compris), ce titi londonnien va grandir durant la Seconde Guerre Mondiale à la campagne (femme et enfants évacués à Norfolk). L'adolescence ne sera pas paisible. Lui qui s'évade dans les livres et le cinéma, va accompagner une fille dont il est amoureux à un cours de théâtre. C'est évidemment le rideau rouge qui va lui tomber dessus, bien plus que le septième ciel. A 16 ans, il quitte le lycée. Son esprit rebelle coexiste mal avec l'ordre. Ironiquement, il devra respecter l'ordre en devenant soldat. Clairement la profession qu'il déteste le plus. Au moins a-t-il touché le pire. Mais comprenons qu'il était sans doute moins agréable d'être fusiller sur le front coréen que de rêver à Hollywood... A 20 ans, il revient à Londres, répond à une petite annonce du magazine The Stage et rejoint la Horsham Repertory Company, en tant qu'assistant régisseur. En une saison, il gravit les échelons jusqu'à obtenir des rôles importants dans un répertoire qui évoluait toutes les semaines... Il se fait engager au Théâtre Lowestoft de Suffolk. Il y croise une certaine Patricia Haines, sa première femme. Michael Caine est encore Michael Scott.
Sa vie romantique n'a rien de romanesque. "Je ne vais pas vous raconter avec combien de femmes j'ai couché parce que j'ai été un homme marié avec bonheur. J'ai toujours cherché à rester droit chez moi et à ne pas foutre le bordel chez les autres." "Je ne suis jamais sorti avec les femmes mariées. Je respecte la propriété des autres." Deux mariages, pas d'aventures, un homme heureux dans la fidélité, la stabilité et la continuité. Ce qui n'empêche pas à notre homme d'avoir ses petites faiblesses : grand amateur de vodka (jusqu'à deux bouteilles par jour à une époque), de clopes (80 quotidiennement avant qu'il n'arrête dans les années 70), de cigares (manie stoppée la veille de ses 70 ans)... Volutes et vapeurs éthyliques brouillent l'image de ce mari idéal, et le rend humain et sympathique. On n'en dira pas forcément la même chose de ses personnages.
De 1954 à 1964, il incarnera tous les rôles de figurants, seconds rôles, amants trompés, petits commerçants, chevaliers ou prisonniers... "D'abord je choisis les grands rôles, et si aucun ne vient, je choisis les plus médiocres, et si aucun ne vient, je choisis ceux qui payent le loyer." Son agent lui avait demandé de changer de nom : en voyant l'affiche d'Ouragan sur le Caine (avec Bogart), il opte spontanément pour son pseudo actuel. Il tournera une centaine de drames TV, autant de pièces éphémères et un hit sur les planches : "The Long and the Shot and the Tall" Mais rien de remarquable en dix ans de carrière. A 30 ans, il a tourné des scènes coupées ou des personnages d'arrière plan. Sans le sou, il galère, hébergé chez John Barry (le compositeur) ou partageant sa piaule avec Terence Stamp.

La séduction
Deux mètres de distance et vingt secondes d'hésitation vont redistribuer les cartes. Lors du casting pour une grosse production américaine se déroulant en Afrique du Sud, Michael Caine ne correspond pas tout à fait au rôle de l'Officier Henry Hook qui échoit à James Booth. Dépité, l'acteur repart. Mais avant d'arriver à la porte de sortie, le cinéaste, Cy Endfield lui demande s'il peut jouer un officier aristocrate britannique. Caine hérite ainsi d'un personnage aux antipodes de ses origines. Zulu, avec en fin de générique un royal "Introducing Michael Caine", date de 1964. Les producteurs américains étaient dubitatifs sur son jeu. Pourtant, les mains dans le dos, un phrasé très subtil et un regard presque hautain installe très rapidement son charisme au milieu du champ de bataille. Il imitait le Prince Philippe. Et reste encore aujourd'hui persuadé que plus on est haut dans la hiérarchie, moins on bouge, moins on parle vite.Il adaptera cette démarche pour la plupart de ses films, suivant ainsi le conseil de John Wayne : "Parle doucement, lentement et pas trop". Le film lui permet d'intéresser le producteur des James Bond, Harry Salzman, qui lui propose l'opposé de 007, l'espion sans nom imaginé par l'écrivain Len Deighton. Michael Caine, après s'être choisi son nom de scène va trouver l'identité du personnage charnière de sa carrière : Harry Palmer. Les producteurs américains, toujours eux, ont eu quelques soucis avec l'approche de Caine : un espion qui fait la cuisine, n'est-ce pas un homosexuel? L'acteur va aussi imposer les lunettes (a priori un accessoire tue glamour). Le succès de The Icpress file sera au rendez-vous, de Cannes (où il est en compétition) aux deux sequels qui suivront. Politiquement incorrect, le personnage va comme un gant au comédien. L'année suivante, logiquement, la paire se transforme en brelan d'as.
Il va devenir l'incorrigible, l'irrésistible, l'irréductible séducteur Alfie. Tombeur de ces dames créé par Terence Stamp sur les planches. Caine relève le défi (alors que le script est considéré comme tabou sur certains sujets). Mais surtout il va imposer un style, mélange d'ironie et d'impertinence, de modernité dans le jeu et de candeur dans le regard. Dépassé par l'amour, il est romantique et libidineux, amoral et arrogant, touchant et dévergondé. Il prouve là l'étendue de son jeu. Enfantin et flegmatique, volubile et tragique, il donne de la profondeur à la superficialité et allège naturellement les moments les plus sombres. Nonchalant, Caine met sa patte, en un rôle, au 7ème art. Il a l'humour noir et le meurtre froid à fleur de peau, ou l'humour à froid et le film noir dans le sang. Impassible? Dénué d'émotions? Ou au contraire, désinvolte et sérieux, consciencieux et retenant une rage contenue, qui, lorsqu'elle explose, surprend d'autant plus. L'acteur n'aurait jamais pu séduire avant les années 60. Si Caine, héritier des Gabin, Grant, Mitchum et autres Holden, a pu s'affirmer si vite, si bien, c'est aussi parce que le cinéma qui l'enrôle, comme il engage Hackman ou Connery, a changé. Dans la veine d'A bout de souffle et du discours poétique et décalé incarné par Belmondo, Alfie s'adresse à la caméra, rend le spectateur complice, interagit avec un magnétisme évident, exquis. Il n'a ni le physique des beaux mecs glorifiés par Hollywood, ni le prestige des comédiens shakespeariens (Laurence Olivier). Mais il va être leur égal. En pleine révolution pop, tandis que le cinéma britannique est en train de bousculer son esthétique et ses influences, il va incarner des tueurs glaçants, voleurs sentimentaux, originaux de toute nature, ... Il explore son style sarcastique, sa désillusion (pour ne pas dire une forme de désenchantement précurseur qui le rend si "contemporain" encore maintenant), cette distanciation qui traverse si bien le temps, et rend toute justification psychologique vaine face aux actes, jugés par eux-mêmes. L'affect n'a pas de place, et quand il se laisse piéger par la violence de cette déshumanisation, il devient cruel, hargneux, désespéré, hurlant, le vague S.O.S d'un terrien en détresse. Harry Palmer apprend "à cacher ce qu'il ressent." Le paradoxe de son incarnation est bien d'en faire de même dans chacun de ses films. La gloire
Il enchaîne avec des films inégaux. Retenons Gambit (Un hold-up extraordinaire), avec Shirley MacLaine, comédie dont les frères Coen aimeraient faire en remake, Hurry sundown, qui ne vaut que pour son casting et Otto Preminger derrière la caméra. Dirty Play, film de guerre assez cynique. Et dans le même genre Battle of Britain, tout autant plein de testostérone et de patriotisme, en plus spectaculaire et moins rugueux. The Magus, intéressant script cérébral pour Caine, Quinn et Bergen. Il alterne films britanniques et productions américaines, petits budgets et gros cachets. Il travaille car il aime ça. Il diversifie ainsi sa filmographie. Palette large. Eclectisme intriguant. Pourtant quelque chose l'empêche de prendre un envol à l'image d'un Sean Connery. De Sica en fait pourtant un bel étranger dans un de ses films; il est notoirement célèbre avec la série des Palmer. L'ambivalence a un coût. Il ne peut pas jouer les tricheurs et les pervers sans en payer le prix. Reste que les années 60 s'avéreront les plus passionnantes cinématographiquement.
En 1969, il double Redford et devient Charlie Croker dans le thriller à cascades, The Italian Job. Du grand art dans le domaine. Un immense hit, composé de répliques légendaires et de cette poursuite en Mini Cooper qui sera reprise dans le remake. Rigolons un peu puisque ce film qui base sa mise en scène sur la conduite en voiture, est interprété par une star qui n'apprendra à conduire que dans les années 80! Le triomphe sauve l'acteur de trois années sans grand intérêt pour le cinéphile (ce qui ne signifie pas que le cinéphage n'y prennent pas son pieds).
On continue cependant de l'enrôler dans des films à canons pas très canons. Parfois, comme avec Too late The Hero (de Robert Aldrich), on frôle la métaphore pacifiste anti Vietnam déguisée en conflit de seconde guerre mondiale. Les castings sont internationaux : Omar Sharif, Curd Jürgens... Toute une époque dans laquelle le jeu de Michael Caine, sans être écorché dans son essence, ne fait pas d'étincelles.
1971 marque du coup un tournant. Il produit son premier film. Même film qui sera le dernier d'un certain cinéma british. L'échec public et critique - joli coup du sort, avec le temps il deviendra l'une des références de sa filmo - de Get Carter. Caine est Jack Carter, tueur brutal. A cheval entre la violence des films d'une nouvelle génération de cinéastes américains (Scorsese, Peckinpah, ...) et la destruction des valeurs qui allait envahir notre société. Si le temps a sauvé le film, il ne faut pas sous estimé la prestation impeccable de son acteur principal. Cynique à souhait, pas franchement sympa, Michael Caine parvient malgré tout à en faire un héros de cinéma, un personnage presque abstrait où la définition de la critique reconnue Pauline Kael prend tout son sens : "Michael Caine ne nous montre pas la technique de l'acteur, mais nous laisse seuls, nous spectateurs, face aux sentiments du personnage." A nous de juger.

L'homme qui voulu être soi
Il est malgré tout étonnant qu'en 1972 le comédien ait tourné avec si peu de grands noms parmi les cinéastes, et dans de nombreux films regardables mais oubliables. Cela peut expliquer le profond malentendu sur la carrière du Monsieur ou même le jugement a posteriori de son travail, pourtant loin d'être monolithique. Souvent les films profitent d'un bon bouche à oreilles. Cependant, comparé à certains de ses confrères, nul chef d'oeuvre "officiel" pour blinder dans le marbre son nom au Panthéon du cinéma. L'artisan qu'il est dérange par ses choix, sans doute. Il est en phase avec ces assassins, ces soldats, ces monstres. Car il en est, dans la vie réelle, l'exact opposé.
Pour les archivistes, il tourne avec Elizabeth Taylor, Natalie Wood, Delphine Seyrig, James Mason, Mickey Rooney, Sydney Poitier... Mais les années 70 manquent de tourner au fiasco sans deux exceptions, ses deux meilleurs films ou presque, qui plus est. En 1972, le grand Joseph L. Mankiewicsz rassemble Laurence Olivier et Michael Caine dans Sleuth (Le Limier), thriller intense. Deux générations d'acteur, deux manières de jouer, de voir leur responsabilité, leur statut dans le milieu. Sir Olivier, un jour, dit à Michael Caine qu'il pensant avoir à faire à un assistant et qu'en fait il avait trouvé un partenaire. Le compliment fut le plus beau reçu par Caine. Il était affranchit. Finie la jeunesse dans les faubourgs. C'était Vivien Leigh qui lui avait appris l'accent américain (en lui faisant répéter à longueur de journées "Four Door Ford". C'est "Larry" qui lui donna son envol, sa confirmation, l'ultime honneur. On a tous besoin d'une reconnaissance un jour ou l'autre. Caine peut remercier Finney et Bates d'avoir refusé le rôle. Il rencontre sa deuxième (et dernière) épouse cette année là, une mannequin d'origine indienne pour les cafés Maxwell. Un tournant qui le conduit à une deuxième paternité, 17 ans après sa première fille.
A l'opposé de sa vie tranquille, on l'abonne quand même aux rôles de justiciers dans des environnements peu sexy. Les scripts ne sont pas toujours à la hauteur et il passe à côté de tous les grands projets de l'époque, préférant les séries B façon Don Siegel ou les films de genre plutôt diffusés à la télé vers minuit. Il croise quand même Joseph Losey dans une échappée vers la comédie dramatique. Mais c'est John Huston qui le sauve de son marasme cinématographique. Lui au Georges V à Paris. Le cinéaste au Prince de Galles. Les deux palaces sont voisins. Ils se rencontrent spontanément. Huston lui propose de jouer avec Connery et Plummer dans L'homme qui voulut être roi. Rudyard Kipling et John Huston, le cocktail est explosif : les personnages grandioses, le film sensationnel. Triomphe qui reste, en plus, dans les mémoires, réunissant deux des comédiens les plus charismatiques de leur génération, et les deux seuls britanniques restant, à date, intacts dans le respect des cinéphiles.
Mais les apparitions mémorables vont se raréfier et s'espacer. S'il a accès à des productions non négligeables, les grands films lui échappent encore. Des bons divertissements au mieux (notamment The Eagle has landed). Attenborough le noie dans son entreprise intéressante - Un pont trop loin, dans la veine du Pont de la Rivière Kwaï, mais sans le génie de Lean - avec Connery, Bogarde, Hopkins, Caan, Hackman, Redford... Caine confirme sa place parmi l'élite du cinéma anglo-saxon. Il vole toujours haut, sans trop se faire plumer. Mais les passerelles ne se construisent pas avec les nouvelles générations d'auteurs, avec ce cinéma social britannique qui se dessine, ni même avec les blockbusters hollywoodiens qui profitent avant tout à de nouveaux visages venus d'ailleurs...
Et Caine s'en fout. Il n' jamais snobé un rôle, n'a jamais été prétentieux face aux choix. A partir de 1978, la qualité baisse, indéniablement. La fin des années 70 annonce ses pires désastres artistiques; même les aficionados du comédien préfèrent oublier Ashanti, Dressed to Kill (pourtant un De Palma), qui lui vaut sa première nomination aux Razzie Awards, The Island, Beyond the Poseidon adventure (suite sans intérêt malgré Sally Field au générique)... Les films d'horreur, le genre de truc introuvable même en VHS, font sombrer sa cote.
Pourtant qui sait qu'il fut le premier rôle d'un des premiers films d'Oliver Stone? Qu'il joua dans un improbable film de John Huston aux côtés de Stallone, Pelé et Von Sydow? Qu'il a retrouvé Olivier dans un improbable faux James Bond (The Jigsaw man)? Comment en moins de 5 ans peut-on passer de fausse divinité chez John Huston aux abîmes du celluloïd?

Le pré-retraité
En 1982, Caine remonte la pente. Sidney Lumet mélange auteur de polar et criminel en puissance. Dans Deathrap (Piège mortel), Caine s'amuse de nouveau. Même si la scène du baiser avec Christopher Reeve aura conduit l'acteur, rongé par les regrets, a refusé toute séquence homo par la suite. Educating Rita lui vaudra de nouvelles flatteries, de nouveaux honneurs. Avec la comédie dramatique, il se refait une virginité. Et le public redécouvre tout son immense talent, ses nuances, loin de l'image dure et virile que beaucoup avait gardé de lui. Avec l'un des derniers Stanley Donen (remake d'un film de Claude Berri), Blame it on Rio, Caine prouve qu'il tourne moins (un film par an) mais mieux. Il se dirige davantage vers la farce, la comédie. Ce qui va permettre d'atténuer son image construite depuis 20 ans.
C'est d'ailleurs ce type de personnage qui va lui permettre d'envisager son dernier tour de piste. Comme si la profession pressentait qu'il allait vouloir anticiper son départ, Caine s'offre un doublé magnifique. Woody Allen et du coup son premier Oscar, dans l'un de leurs meilleurs films, respectivement. Dans Hannah et ses soeurs, en mari prêt à tomber amoureux de sa belle-soeur, l'acteur épaissit son jeu sans grossir le trait. Le film est le plus gros succès de Woody Allen depuis ses comédies des années 70. Du pire (Jaws : The Revenge, à cause duquel il n'a pas pu aller chercher son Oscar) au plutôt regardables (Mona Lisa de Neil Jordan, The Fourth Protocol, en thriller guerre froide), Caine doute de plus en plus de sa voie. Ne serait-il pas temps d'arrêter? Ses films ne suscitent plus grand intérêt. Il perd le désir de jouer. Pourtant il y a encore quelques bijoux. Un excellent téléfilm sur Jack l'eventreur et un non moins excellent Dr Jekyll et Mr. Hyde ou encore une comédie gaguesque avec Steve Martin qui cartonnera au Box office américain.
Au début des années 90, Michael Caine s'installe à South Beach, voisin de Madonna, profitant du soleil de Floride, et songe à une sage retraite. Il investit dans un restaurant (le Langan, qui deviendra une chaîne), rédige une autobiographie et s'amuse à écrire sa suite, profite de la vie... Tourne pour payer les impôts. Reprend sans convictions l'imper de Palmer, entre deux navets. Prendre le cash de ces commandes doit lui suffire.

La renaissance
En 1995, après un hiatus de cinq années ou presque, Jack Nicholson, "un acteur extraordinaire mais aussi un être humain fabuleux", vient le chercher sur sa plage pour l'inviter à tourner dans Blood and Wine, un polar calibré pour deux lions du cinéma. Sur le plateau, et au delà avec la reconnaissance critique, Caine redécouvre le plaisir de jouer. Ce sont deux films pour la télévision qui lui redonne ses gallons : une histoire de l'apartheid où il incarne De Klerke face à Poitier/Mandela et 20 000 lieues sous les mers, en Capitaine Nemo qui fait date.
Les cinéphiles retrouvent son immense talent dans un petit film britannique qui fait beaucoup parler de lui. Little Voice lui permet de jouer un impressario roublard qui s'enfonce dans la déchéance. Il explose, plein de rage et d'amertume. "Le meilleur travail de préparation pour jouer un alcoolique est d'être un acteur britannique durant vingt ans" disait-il. Après 40 ans de service, il est plus que convaincant, draguant vulgairement, chantant à s'en époumoner, cherchant un ultime zeste de lumière... Pathétique et humain, Caine livre une performance qui va relancer sa carrière.
Partagé entre Londres et Los Angeles, plus qu'attaché à sa famille, aimant le bruit des oiseaux, loin des manipulations et sortilèges humains, il devient le docteur/avorteur/adopteur d'orphelins du film de Lasse Hallström, L'oeuvre de dieu, la part du diable. Titre qui pourrait bien résumer tous ses personnages. Il est étonnant de le voir s'habiller avec tant de facilité dans un personnage aux limites des tabous, créé par le romancier John Irving. Second Oscar dans les mains. L'amoralité lui sied si bien.
Les années 2000 vont faire varier ses registres : il prend tout ce qui est bon à prendre. Plus personne ne doute de son talent, au contraire il est recruté pour ajouter une dose de qualité à certaines productions hollywoodiennes. Lui qui aurait aimé être architecte a compris qu'un échec pouvait se tourner en avantage. Porter des lunettes s'est avéré payant pour son image de marque. Quand le rôle du méchant de The Avengers est allé finalement à Sean Connery, il n'était peut-être pas heureux, jusqu'au jour où il a reçu le script, désastreux. Choisir un second-rôle pour donner la réplique à des stars catégorie A lui offrait un accès à un public plus jeune.
Il devient si culte qu'il égale les plus grands dans les sondages. Monument national, festivals et cinémathèques lui offrent des rétrospectives. Il enseigne à des jeunes comédiens. Ses films cultes séduisent les studios et font l'objet de remake : Get Carter (avec Stallone), The Italian Job (avec Wahlberg), un hit qui conduira à une suite, et même le fameux Alfie (incarné par Jude Law, qui était en compétition avec lui pour l'Oscar du meilleur second rôle masculin en 2000). A l'occasion de son speech à la cérémonie des Academy Awards, Caine passe le flambeau à Law : "Jude, qui, quoiqu'il arrive, deviendra une grande star." Juste avant que le siècle ne s'achève, la Reine Elizabeth II le fait chevalier. Il prend alors son vrai nom, en hommage à ses origines. Même si tout le monde l'appelle Sir Michael Caine. Sandra Bullock ou Nicole Kidman profitent de comédies médiocres pour partager l'affiche avec ce chevalier servant. Mais il n'est pas encore mûr pour n'être qu'un passe plat. Mike Myers lui offre le rôle du père d'Austin Powers. Reflet déformé d'une époque que Caine a vécu mais qu'il n'a jamais vraiment traversé cinématographiquement. pourtant il semblait évident qu'il était fait pour le costume de cet espion libidineux et égocentrique... Gros succès qui se dédouble avec le hit critique du remake de The Quiet American, où il est, à 70 ans, le héros et "celui qui a la jolie fille dans ses bras". Avec ce film de Noyce, il obtient sa sixième nomination aux Oscars. Notons surtout la régularité : une par décennie depuis 1967. Une carrière jugée en dents de scie et pourtant ponctuée régulièrement d'oeuvres et de rôles qui impressionnent. Combien peuvent dire cela? De gala / hommages en prix pour l'ensemble de sa carrière, il fait le parcours classique des anciens combattants du cinéma; mais lui est toujours en activité, dans des films qui cartonnent au Box Office ou qui ont le respect de la profession.
Faux pas en 2003. Films sans saveur et dégoût, pour le première fois, vis-à-vis d'un personnage : en incarnant Pierre Brossard, criminel de guerre vichyste, dans The Statement, il révèle un certain déplaisir. Jusque là il se fichait un peu de la moralité de ses rôles. Avec ce Brossard, il est mal à l'aise (et le film n'améliore rien) : aucun sens de l'humour, aucune faille humaine, trop entier. Les limites de l'acteur sont atteintes, car il y en a toujours. "La différence entre une star de cinéma et un acteur de cinéma est celle-ci ; la star de cinéma va dire "comment puis-je changer le script pour qu'il me convienne?" et l'acteur de cinéma va dire : "comment puis-je changer pour m'adapter au script?""
Polymorphe sans être caméléon, Michael Caine continue de travailler et se fait de jolis cadeaux comme devenir le majordome/père par procuration d'un Batman idolâtré (400 millions de $ de recettes en salles). Un agenda transparent qui vient de lui faire passer le cap des 40 ans de carrière au sommet (et dans les abysses), 50 ans de métier. "Fuck". Il déteste le passé. Ne regarde pas en arrière. Préfère la dérision des anecdotes aux faits les plus importants. Son mot favori de toute manière est "demain". Qu'il ne meurt jamais.

vincy


 
 
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