J'veux du soleil pointe ses caméras sur les rond-points, pour écouter les "gilets jaunes" ou plutôt la classe moyenne occidentale de plus en plus précarisée. Un instantané d'une époque pour lutter contre la misère.



After : Chapitre 1
Alpha - The Right to Kill
Duelles
El Reino
Fanin hier, aujourd'hui
Just a Gigolo
L'époque
La Camarista
La malédiction de la dame blanche
La princesse des glaces
Le cercle des petits philosophes
Liz et l'oiseau bleu
Menocchio
Monsieur Link
Première campagne
Raoul Taburin
Seule à mon mariage
Working Woman



Green Book: sur les routes du sud
Une intime conviction
La Favorite
Les étendues imaginaires
Funan
We The Animals
M
Us
Boy Erased
C'est ça l'amour
Sergio et Sergeï
Synonymes
J'veux du soleil



Grâce à Dieu
Le Chant du loup
Celle que vous croyez
Le garçon qui dompta le vent
Marie Stuart, Reine d'Ecosse
Les éternels
Wardi
Captain Marvel
Exfiltrés
Le garçon qui dompta le vent
Le mystère Henri Pick
Stan et Ollie
Triple frontière
McQueen
Rosie Davis
Ma vie avec John F. Donovan
Convoi exceptionnel
Aïlo : une odyssée en Laponie
Entre les roseaux
Sunset
Companeros
Dumbo
Los silencios
La Lutte des classes
Shazam!
Tel Aviv on Fire
Terra Willy, planète inconnue
Tito et les oiseaux
Blanche comme Neige
Le vent de la liberté
Les oiseaux de passage
Ray & Liz
The Highwaymen






 (c) Ecran Noir 96 - 19


  



Donnez votre avis...


Nombre de votes : 3

 
La Favorite (The Favourite)


France / 2018

06.02.2019
 



LES PRÉDATRICES





« Nous ferons de vous une tueuse. »

Après Canine à Cannes en 2009 et Alps à Venise en 2011, deux films grecs, Yorgos Lanthimos poursuit dans la même veine - soit des récits sur des rapports humains aux règles très étranges - avec les films plus "britanniques" The Lobster et Mise à mort du cerf sacré. Il était sans doute temps pour lui de proposer quelque chose de très différent, laissant derrière lui son formalisme glaçant à l’humour grinçant. On lui a alors proposé un scénario so british, écrit par Deborah Fean Davis et Tony McNamara: la cour de la Reine Anne d'Angleterre, dernière de la lignée des Stuart, au début des années 1700. Car pour la première fois, le cinéaste grec filme un scénario qu’il n’a pas écrit.

Pourtant, La Favorite a tout d’un film de Lanthimos, et ce dès les premiers plans : la perversion dans les dialogues, la lumière froide, la mise en scène stylisée, le soin apporté aux décors. A cela s’ajoute quelques influences de grands classiques signés Renoir et Kubrick, notamment quand il dépeint cette aristocratie oisive monstrueuse ou les servants pas moins méchants. Summum de l’esprit comme de la cruauté (dans la lignée des Les Liaisons dangereuses) , le cinéaste s’amuse avec cette élite décadente et opulente (et méprisante pour les petites mains qu’ils exploitent) comme on joue avec des poupées.

« Un canard vous est-il utile ? »

La Royauté britannique au féminin a toujours inspiré des œuvres fortes et des rôles en or pour les actrices. Ce film ne fait pas exception. est servi par un casting royal : Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone, Nicolas Hoult, Joe Alwyn. Si les trois actrices sont au summum de ce qu’on peut faire dans le jeu, maniant la moindre nuance, la plus minime subtilité de caractère, il ne faut pas oublier les autres partenaires, notamment mâles, quintessence de la débâcle masculine - de la fourberie à l’arrogance en passant par l’impuissance.

La Favorite commence de la manière la plus classique et la plus efficace : le spectateur découvre le personnage principal qui pénètre dans un univers avec ses codes. Un huis-clos suffocant sous ses dorures, comme une prison où l’ennui conduit à toutes les subversions et tous les coups bas. Il faut bien s’occuper. Voici Emma Stone (Abigail Masham) arrive toute boueuse pour demander assistance à une lointaine cousine : désargentée, elle a besoin d'un toit et d'une place. Elle est donc engagée comme servante (dans les cuisines en sous-sol) de Rachel Weisz (la duchesse de Marlborough, qui porte le pantalon, tout un symbole), qui est à la fois favorite et dame de confiance de la Reine (et bien plus quand il y a affinités). Emma Stone cherche à monter en grâce auprès de Rachel Weisz et auprès de la reine elle-même : on n'est pas favorite sans user de mensonges et d’astuces. Elle compte bien continuer son ascension avec différents stratagèmes pour devenir de plus en plus indispensable, et, par conséquent, puissante...

La reine, lunatique, instable psychologiquement, limite infantile, et mal en point avec des douleurs aux jambes, n’est que l’ombre d’elle-même. Ingérable et incapable de gérer son pays en pleine guerre. Jamais remise de ses traumas, fin de race dans le déni, elle n’a que sa favorite et ses lapins. Les 17 lapins qui ont pour nom ceux de ses enfants morts en couche ou à la naissance. Les lapins ne sont pas anodins. Ce sont des témoins de ces étranges mœurs. Leur vue à 360° est d’ailleurs utilisée par le réalisateur, qui filme certains plans comme si nous avions leur vision.

« J’aime les faibles »

Ce qu’ils voient est un cirque où hypocrites et calculateurs essayent de dompter les deux rivales, véritables fauves lâchés sur la piste. La politesse voile les bassesses. Jalousies, piques, rancœurs vindicatives, trahisons, double jeu, le combat tragique est porté par un humour corrosif et sarcastique, tout en n’évitant pas la dramaturgie d’un tel duel. Des chantages aux batailles, ces vipères bien à point nous ensorcèlent.

Avec des dialogues dévastateurs et des séquences jamais superflues, le film déroule son excellent scénario, divisé en divers chapitres, qui dévoile progressivement un complot psychologique et politique pour s’emparer des faveurs de cette très solitaire Reine (Olivia Colman est proprement phénoménale). Le cinéaste nous immerge ainsi dans les coulisses du pouvoir, des cuisines à la bibliothèque, en passant par les chambres, les dépendances et ces interminables couloirs comme les passages secrets. La géographie du palais est essentielle pour la brillante mise en scène de La Favorite. C’est un spectacle où l’humain n’en sort pas grandit.

« On ne saute pas sur une femme »

Mais c’est avant tout une allégorie. Lanthimos dissèque les inégalités sociales, l’avidité et l’ambition de l’humain. Se référant aussi bien à Lewis Carroll (Abigail a quelque chose d’Alice au pays des horreurs et la Reine balance un « Qu’on lui coupe la tête ») qu’à #MeToo, le film est une parabole du comportement vil de notre espèce, forcément atemporel.

Mais, c’est connu, il ne faut passe fier aux apparences. Et Lanthimos, loin de tout stéréotype,s sait le rappeler avec ce triumvirat féminin où la plus faible n’est pas la moins forte et la plus folle pas la moins lucide. L’humiliation sera totale pour les deux favorites. De même, celle qui paraît froide et méchante, avec l’élégance de celles qui savent perdre, n’en est pas moins sincère et aimante. Ou celle qui semble candide et généreuse, s’avère retors et pas si maligne. C’est bien la complexité de leurs caractères qui rend le film si fascinant, à la fois touchantes et antipathiques, monstrueuses et criant au manque d’affection et d’attention, odieuses et virtuoses.

« - Vous allez la renvoyer ?
- Pas du tout. J’aime quand elle met sa langue en moi. »


Mais cette gynécée va plus loin avec un mélange de posture publique et de liaison secrète, d’emprise mentale et d’amour charnel. Putes et coups de putes en résumé dans ce bordel en surface très joyeux, en profondeur pathétique. La Favorite est un film jouissif parce qu’il est ludique, littéraire, théâtral et cinématographique. La déchéance a rarement été aussi belle. Parce que l’amour est palpable autant que la mesquinerie. Parce que la Reine, sans fard, retrouve sa beauté. Parce que, entre raison et revanche, intrigante et honnêteté, les « influenceuses » ne se ménagent pas.

Le film a beau être historique, il est terriblement contemporain. Cette fin de règne et faim de reine montre que le pouvoir est un prix à payer et que le don de soi (à l’Etat comme à l’autre) a sa part sacrificielle. Yorgos Lanthimos, avec une œuvre aussi minutieusement réalisée, dont le maniérisme pourrait excéder, réussit avec brio ce film glaçant et grinçant. Il décortique le tempérament qui pousse un être à se soumettre dans la chambre de la reine tout en tirant les ficelles à la chambre des députés. Car le film n’est finalement qu’une métaphore de la domination : celle des sentiments, des colères, de l’ego, de l’alter-ego, du pouvoir et du sexe. C’est celle qui tient le crâne pour être léchée qui gagne.
 
kristofy, vincy

 
 
 
 

haut