Les étendues imaginaires de Slew Hua Yeo a reporté le Léopard d'or à Locarno en août dernier. Portrait de Singapour et de son arrière-cour (pas forcément reluisante), le film est une splendeur, à la fois surprenant et singulier.



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Les invisibles


France / 2018

09.01.2019
 



SEROTONINE





«- Je suis une poubelle.»

Avec Les invisibles, Louis-Julien Petit poursuit son exploration des conséquences absurdes d’un système néo-libéral après avoir ausculté les aberrations commerciales d’un supermarché sur les plus pauvres et les employés (Discount, réussi) et l’horreur économique poussant au suicide les exploités d’une entreprise (Carole Mathieu, raté). Là, en se penchant sur le sort des femmes sans-abris et de leurs assistantes « sociales » qui luttent contre une machine étatique aveugle ou sourde, parfois violente, le réalisateur parvient à un équilibre parfait entre drame et comédie, avec des touches de mélo de temps en temps, sous l’aspect d’un film qui oscille entre réalisme (à la Dardenne) et de fiction « britannique (on pense à Full Monty).

Car, ne nous le cachons pas, Les invisibles est un vrai coup de coeur. On rit souvent, grâce à des répliques franchement drôles ou des situations burlesques empruntées à la « screwball comedy » et aux runnings gags. On pleure parfois, ce qui est plus surprenant quand il s’agit d’une scène banale de déclaration d’amour, sans trop d’effet ni d’étalement des sentiments. On est naturellement ému, enfin, par ces femmes que le destin défie par une cruauté injuste, ou ces aides qui sont tellement impliquées que plus rien d’autre ne compte que leur mission. On est face à un film où les actrices confirmées et les sans-abris reconverties en comédiennes sont à égalité et livrent une sincérité redoutable, qui nous transporte littéralement dans leur monde.

L’autre force du film, et pas des moindres, est de ne pas être moraliste. Il n’y a aucune culpabilisation. Le cinéaste s’attache à les humaniser, à montrer leur lumière intérieure, et à les rendre belles et fières, comme pour ce défilé final où elles savent qu’elles sont encore utiles et séduisantes (même après 50 ans, même abimées par la vie). Les invisibles n’est pas un film parfait, mais c’est un film qui fait du bien. Entre le sacrifice des unes (Lamy, qui trouve là son plus beau personnage, Masiero, authentique comme toujours, Lukumuena, parfaite et Lvovsky géniale et hilarante) et la douleur des autres, on aurait pu verser dans le misérabilisme ou le pathos. Que nenni. Les invisibles est à l’image de cette superbe séquence de thérapie « théâtrale », ce jeu de rôle où l’on balance ce qu’on a sur le cœur et ce qui nous pourrit l’esprit, où chacun se déleste et se nettoie d’un poids avec quelques vérités bien (res)senties.

Extension du domaine de la lutte

Véritable pépite sur l’émancipation, façon livre de développement personnel mis en pratique, le film ne cache pas les difficultés des unes et des autres, la complexité humaine qui rend toute réinsertion aussi compliquée qu’un parcours du combattant – et ce sont de véritables combattantes – et la nécessité d’avoir une politique plus adaptée au cas par cas au lieu d’une machinerie qui fonctionne avec des statistiques et des lois qu’on peut juger inhumaines.

Les invisibles est un film positif à tout point de vue. Car on en ressort avec de l’espoir, avec cette sensation que l’humain peut-être bon et peut avoir une deuxième chance. Sans que ce soit niais ou naïf. Loin de l. En ponctuant son récit de folie chorale ou de mélancolie individuelle, en associant véritables SDF avec des vedettes du petit et grand écran, le réalisateur ose un mélange risqué entre la fiction et le documentaire, avec un propos politique clair et bienvenu, sans être appuyé et didactique. Cette comédie sociale imbriquée dans un drame contemporain produit une vraie hormone de bonheur, ce qui est paradoxal par rapport au sujet relativement pessimiste, sans cynisme ni aigreur.


 
vincy

 
 
 
 

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