Les étendues imaginaires de Slew Hua Yeo a reporté le Léopard d'or à Locarno en août dernier. Portrait de Singapour et de son arrière-cour (pas forcément reluisante), le film est une splendeur, à la fois surprenant et singulier.



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Roma
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Roma


/ 2018

14.12.2018
 



CLEO LA SAINTE ACETE





Roma de par sa forme « anti-commerciale » (tout étant relatif puisqu’aujourd’hui Fellini, Bunuel ou Bergman seraient dans le même panier) semblait trop fragile pour remplir des salles de cinéma. Ce n'est pas ce qu'a pensé le jury de Guillermo del Toro au 75e Festival de Venise : le film, en compétition, a raflé le Lion d'or. Ce que craignait les professionnels à Cannes (une Palme d'or pas visible en salle de cinéma) s’est donc produit à Venise : un grand film couronné d'or réservé aux abonnés de Netflix et diffusé parcimonieusement dans quelques salles de cinéma et dans les Festivals. Roma est depuis assuré de 3 nominations aux Golden Globes (film étranger, réalisation, scénario) avec dans le viseur les Oscars...

Une fresque intime et vécue

Avec une histoire de famille inspirée de son enfance, aucune star, un retour au parlé mexicain (plus précisément la langue mixtèque), un casting amateur, une image somptueuse en noir et blanc et une durée de 2h15, Cuaron a encore cherché un formalisme singulier. Il fallait sans doute cette apparente austérité pour prendre le temps de regarder vivre cette famille, dont l'ampleur du récit est soulignée par des longs plans séquences et des mouvements de travelling en ligne droite. Durant les années 1970 à Mexico et dans la région d'Oaxaca (sud du pays), on découvre d'abord la jeune Cleo dans son quotidien d'employée domestique d'une riche famille (nettoyer le sol, laver le linge, faire la cuisine...) puis ceux qu’elle sert : les enfants, leur mère et son mari. Celui-ci étant partant pour un long voyage, Cleo s'occupe beaucoup des enfants. Elle a des proches qui, comme elle, travaillent au service de maisons. Durant son temps libre avec sa meilleure amie, elle sort parfois avec des garçons pour aller au cinéma (voir Louis de Funès!). Elle va devoir annoncer qu'elle est enceinte à sa patronne, mais que le garçon ne veut plus la revoir...

La caméra à peine mobile de Alfonso Cuarón qui capte divers moments de vie est en surface une mise-en-scène simpliste. Mais dans le cadre de l'image, au second plan ou hors-champs, tout s'enrichit de gestes et de mouvements. Cette sobriété glisse vers plusieurs longs et amples plans-séquences, des scènes de bravoure où des évènements-clés dramatiques se déroulent devant nos yeux : un accouchement éprouvant, un groupe armé qui envahit un magasin, une enfant qui risque de se noyer. A chaque film, le cinéaste aime défier le cinéma, entre audaces formelles et narration à tiroirs. Alfonso Cuarón présente Roma comme étant son film le plus personnel, l'histoire découlant de ses souvenirs. Mais il ne les voit pas comme s’il était encore un enfant : il les filme comme un adulte, avec un regard distancié. C’est justement cette apparente froideur dans l’itime qui transforme l’œuvre en récit spectral, nostalgique, onirique. Comme le rêve d’une chose vécue. Cela nous hante, forcément.
C'est, pour lui, une sorte d'hommage aux diverses femmes de son entourage d'enfance (Cleo est inspirée de sa babysitter) et ce à quoi elles ont dû faire face, (faire un bébé toute seule pour l'une ou mentir à ses enfants en leur disant que leur père reviendra pour l'autre), durant une époque remplie de turbulences politiques (des nouvelles élections, des manifestations dans la rue).

Des moments forts dans un récit contemplatif

Virtuose et splendide, ce récit pourtant intime, où, une fois de plus chez Cuaron la figure de la mère prédomine et expose un peu plus la vulnérabilité masculine, Roma séduit sur la forme et parvient à nous happer sur le fond. Cette chronique familiale est aussi aliénante (la routine de la domestique et sa transparence révèle tout le mépris de classe et l’inhumanité de ses employeurs) que trépidante (l’Histoire se mêle à l’histoire et ça fout un joli chaos). A travers les portraits de femme et cet aspect néo-réaliste donnent au film un aspect social. Or Roma est aussi un film sur la condition humaine, un mélo balzacien qui manipule la narration théâtrale pour nous captiver comme un tableau où l’esthétique emprisonne ce qui devrait être une lutte des classes dans un contrat tacite entre les dominants et les exploités. La beauté lisse tout.

Car Roma est film émouvant par la beauté intérieure de son héroïne et une œuvre belle par l’émotion que l’ambition visuelle dégage. C’est une entreprise cinématographique folle, mais on imagine mal Cuaron ne rien maîtriser. Il ne relâche jamais la pression sur ce duel entre prédateurs et innocents. C’est magnifique et gonflé, passionnant et bluffant. Finalement, le cinéaste montre le pouvoir des femmes (époque #MeToo) et la force des inégalités sociales (époque Gilets Jaunes). Même s’il y a une suavité en surface, ce film méditatif et flottant, comme une nappe musicale en arrière-plan, est bouleversant par sa démonstration : toute en discrétion, il expose une fatalité douloureuse.

La vitalité ou l’intensité du film relèvent de quelques séquences qui imprègnent le regard. C’est d’ailleurs dans un objectif cinématographique que le réalisateur a écrit et filmé Roma, qu'il espère faire découvrir à un plus large public possible, même sans salle de cinéma pour la France : "Je suis frustré de me dire que le public français ne verra pas Roma dans une salle de cinéma, ce film ayant été pensé avec une ambition visuelle et sonore destinée au grand écran".


 
Kristofy

 
 
 
 

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