Damien Chazelle retrouve Ryan Gosling pour un biopic bipolaire: First Man est à la fois un drame intime et un ballet spatial. Immersif dans les étoiles et intériorisé sur terre, le film démontre une ambition cinématographique à l'écart du formatage hollywoodien.



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12 Years a Slave


USA / 2013

22.01.2014
 



DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON





«- Je ne veux pas survivre. Je veux vivre. »

Reconnaissons qu’il y a une cohérence dans l’oeuvre de Steve McQueen : un regard sans concession sur des victimes et leurs bourreaux. 12 Years a Slave n’échappe pas à la règle édictée dès Hunger et poursuivie avec Shame.
Que ce soit un terroriste de l’IRA emprisonné et torturé par les Anglais, un col blanc new yorkais piégé par sa dépendance sexuelle et tourmenté par la morale, ou un homme libre devenu esclave, corvéable et traité comme un animal : l’homme est aliéné par la société ou par lui-même. Et le corps est toujours martyrisé : amaigri et frappé dans Hunger, au bord de l’infarctus dans Shame, fouetté jusqu’au sang, pendu ou battu dans 12 Years of Slave.

Condamnation

Si Shame semble aujourd’hui mineur, c’est bien parce que McQueen n’avait pas su traduire cinématographiquement l’aspect éprouvant et physique d’une sexualité obsédante. 12 Years of Slave, comme Hunger, ne ménage pas le spectateur et nous horrifie lorsque la chair et le sang giclent sous les coups de fouets, lorsque le dos est écrasé par les coups de batte, et, séquence aussi sublime que terrifiante, lorsque l’esclave est laissé pendu à une corde, le bout du pied touchant le sol, juste ce qu’il faut pour le maintenir en vie. La mise en scène de McQueen atteint un sommet durant cette scène, utilisant différents angles, de près ou de loin, avec la vie qui continue, dans l’indifférence, en arrière plan. Un véritable tableau qui s’anime progressivement tandis que l’esclave tente de survivre, le cou cerné par une corde, les orteils dans la boue.
Cette inhumanité se répète lorsque la jeune esclave Patsey (Lupita Nyong’o, au jeu si juste) se voit infliger une punition au fouet. La cruauté du Maître (Fassbender antipathique et pathétique à souhait) et la crudité des plans créent un malaise volontaire. McQueen est clairement sadique. Chez lui, il n’y a rien de ludique, ni de romantique.
Bien sur, le cinéaste aurait pu rendre l’expérience bien plus sensorielle, et même radicalement physique. Un Von Trier y serait sans doute parvenu, en allant même plus loin dans la manipulation et le sensationnel. McQueen tente une autre voie. 12 Years of Slave reste un récit classique : après un démarrage plus audacieux du côté de la narration, il suit des rails plus attendus, parfois prévisibles, pour un drame de ce genre. Si l’on ne ressent jamais ces douze années d’esclavage - ce temps si long et si oppressant, cet emprisonnement forcé à durée indéterminé -, on comprend l’abomination, la répulsion et le dégoût que cet asservissement procure. Le temps est distordu, l’espace inconnu : le film agit comme un huis-clos déformant et « polanskien » où l’ennemi/le monstre rode en permanence, à portée de regard, espérant pouvoir dominer sa proie par ses lubies, sa violence ou juste son titre de propriété lui donnant tous les droits.

Réparation

L’esclave devient ainsi l’égal d’un objet, traité comme un animal, bon à enrichir le propriétaire. Depuis Django Unchained, le cinéma américain s’intéresse de nouveau à l’esclavage, trauma national qui irrigue le sang de la nation, alors toute jeune, poison qui conduisit à l’effroyable Guerre de sécession. Jusqu’alors, l’esclavage avait été caricaturé (au temps du cinéma muet), bienveillant (Autant en emporte le vent, un conte de fée), puis moralisateur (Spielberg avec le juridique Amistad et le politique Lincoln). Globalement, il fut peu traité et souvent maltraité par le cinéma. Tarantino et McQueen, à un an d’écart, changent l’angle de vue. Le point de vue n’est plus extérieur (autrement dit côté yankee ou sudiste) mais intime. L’esclave est au centre du film. L’atrocité est réelle, sans pardon (« Il n’y a rien à pardonner ») : c’est l’homme noir qui témoigne.
Chez Tarantino cela virait au western farce. Chez McQueen on entre dans le drame humain. Il aura fallu attendre les années 2010 pour que le cinéma américain aborde l’esclavage frontalement. C’est sans doute là que réside la force de 12 Years a Slave : une introspection sur les racines du mal de ce pays, qui a entraîné une guerre civile, la ségrégation, du racisme ordinaire, cette discrimination « positive » qui contamine encore les rapports entre blancs et noirs. Rappelons-nous que les Amérindiens ont été respectés par le cinéma hollywoodien il y a 25 ans à peine. Les douze années d’esclavage de Solomon Northup renvoient aux 150 années de désintérêt du 7e art.
Malin, Steve McQueen a opté pour une histoire vraie, un récit hollywoodien, choisissant même des interprètes facilement identifiables, du second-rôle Brad Pitt (producteur) qui porte la parole progressiste, au premier rôle Chiwetel Ejiofor, quasiment de tous les plans, traduisant à la perfection la souffrance, la colère et la retenue d’un homme libre, éduqué et bousillé. L’image est soignée pour séduire le plus grand nombre. La musique mélodramatique pour accompagner les moments de contemplation ou les instants plus tragiques.

Martyr

Et pourtant, le réalisateur aventure le spectateur dans un destin complexe, où l’âme humaine n’est pas noire et blanche, où la survie et la vie coexistent, où l’espoir n’existe pas tandis que l’existence est une espérance. Le réalisme l’emporte sur une quelconque allégorie. Ni divertissant, ni forcément touchant, ce film ne veut pas nous émouvoir en faisant frissonner notre peau ou tirer nos larmes : il désincarne la douleur. Comme pour ses deux précédents films, McQueen filme une chair froide.
Il reste alors les cicatrices et stigmates d’une peau d’esclave. Les traces laissées par un passé hanté. Rien ne peut guérir de cela : peu importe l’issue de l’histoire, la victime sera marquée à vie, porteuse de son passage chez les bourreaux des champs de coton. Il n’y a aucune humanité possible et pourtant tout transpire l’humanisme. Aucune exhibition déplacée (cf La Vénus noire de Kechiche), juste le martyr presque christique d’un homme auquel on s’attache immédiatement et viscéralement.
Romanesque malgré tout, voyeur comme toujours chez le cinéaste, 12 Years a Slave est une fois de plus la traversée des enfers (que ce soit une prison, les bas fonds sordides et sulfureux d’une ville ou les plantations) d’un homme humilié, brisé, sans doute insouciant du malheur des autres. Il n’y jamais de posture morale ou de justice dans son cinéma. Ce triptyque atteint ici un sommet sur l’évocation de la solitude des êtres dans une société policière, consumériste, ou ségrégationniste. Mais jusqu’à présent, Les loups se déchiraient entre eux. Pour une fois, la victime n’a rien d’un criminel et la Mémoire comme la Loi n’ont réparé aucun des crimes que Solomon et tant d’autres ont subit.
 
vincy

 
 
 
 

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