Ne croyez pas que je hurle est le joyau tant attendu de l'année. Film expérimental et sentimental, audace narrative et visuelle, cette expérience signée Frank Beauvais est aussi délicate que mélancolique, curieuse que hypnotique.



5 est le numéro parfait
Abominable
Au bout du monde
Braquer Poitiers
Hors normes
L'âcre parfum des immortelles
Les charbons ardents
Les municipaux (mais pas trop)
Serendipity
Sorry We Missed You
Théâtre du radeau, triptyque



Deux moi
Un jour de pluie à New York
Bacurau
Ne croyez surtout pas que je hurle
Alice et le Maire
Les mondes imaginaires de Jean-François Laguionie
Chambre 212
Joker
Pour Sama
Shaun le mouton le film : la ferme contre-attaque



Once Upon a Time... in Hollywood
Roubaix, une lumière
La vie scolaire
Les hirondelles de Kaboul
Jeanne
Music of My Life
The Bra
Tu mérites un amour
De sable et de feu
Ad Astra
Trois jours et une vie
Portrait de la jeune fille en feu
Au nom de la terre
Downton Abbey
Port Authority
Atlantique
Gemini Man
Donne-moi des ailes
Jacob et les chiens qui parlent
La fameuse invasion des ours en Sicile
Nos défaites
Papicha
La bonne réputation
Maléfique 2: le pouvoir du mal
Martin Eden
Matthias & Maxime
Queens






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Snowpiercer, le Transperceneige (Snowpiercer)


/ 2012

30.10.2013
 



CEUX QUI PEUVENT PRENDRONT LE TRAIN





"Sachez où est votre place. Restez à votre place."

Est-ce le concept de départ, exposé en introduction, qui place une poignée de survivants dans le monde clos d’un train lancé à toute vitesse ? Est-ce l’imagerie propre au décor des premières scènes, qui évoque celle des camps de concentration nazis (couchettes surpeuplées, gens sales et maigres vêtus de haillons, soldats déshumanisés…) ? Est-ce la manière dont le film nous immerge immédiatement dans le quotidien banal et pourtant féroce de ce huis clos étouffant ? La situation est si vertigineuse, si insupportable à appréhender pour un esprit humain, que le sentiment d’oppression quasi physique est immédiat. C’est la gorge nouée et le cœur battant que le spectateur découvre Snowpiercer, véritable choc intellectuel rapidement accompagné d’un profond choc esthétique.

Car derrière la caméra, il y a Bong Joon-ho, réalisateur prodige particulièrement doué pour les films de genre poisseux ou cynique (The host, Memories of murder, Mother…), qui s’est totalement réapproprié le roman graphique de Jean-Marc Rochette, Jacques Lob et Benjamin Legrand à l’origine du film. Le cinéaste coréen relève le défi de filmer une épopée confinée dans un lieu clos en jouant sur la claustrophobie naturellement présente dans le récit. Chaque wagon du train devient un petit univers indépendant, avec son ambiance, sa palette chromatique et ses attributs spécifiques. Au départ, les passagers du wagon de queue sont entassés dans un espace aux teintes sombres et ternes, faiblement éclairé par une froide lumière artificielle. Plus tard, les wagons se font plus vastes, baigné de la clarté du dehors. La gamme chromatique s’étend. Les insurgés traversent un wagon aquarium, une serre, une piscine, une école… Tout un monde en miniature.

Mais là où la maestria de Bong Joon-ho est à son apogée, c’est au moment des scènes de combat qui s’avèrent d’une sauvagerie, d’une violence et d’une beauté à couper le souffle. Laissant libre cours à un onirisme visuel ultra-stylisé, le réalisateur découpe chaque séquence de manière à décomposer les mouvements des protagonistes presque geste par geste. Cela donne des affrontements d’une extrême lisibilité, visuellement impeccables, mais totalement hallucinés, jouant à la fois sur des effets de ralentis et d’accélérations, et sur un travail du son d’une grande intelligence. Durant l’un des passages les plus réussis du film, les passagers se retrouvent face à face avec des hommes mieux équipés qu’eux qui génèrent un véritable carnage dans leurs rangs. Le son direct s’estompe alors pour ne laisser place qu’au sifflement des machettes dans l’air. Le sang gicle sur les vitres du train dans des flashs très brefs. On est face à la violence primitive de l’Homme, aveugle et compulsive.

L’essence du cinéma coréen

Mais Bong Joon-ho n’abuse pas de ses effets. Très vite, il fait basculer la bataille dans une autre dimension. Se succèdent alors plusieurs séquences qui s’inscrivent parmi les plus belles scènes d’action de l’année. Car le cinéaste est capable d’alterner les styles et les tonalités, faisant par exemple se côtoyer des passages franchement comiques avec un déferlement de violence d’une rare brutalité. Toute l’essence du cinéma coréen concentrée en quelques plans, preuve que le cinéaste a réussi la synthèse parfaite entre un casting et une production très occidentales, sa sensibilité personnelle, et un propos éminemment universel.

L’autre grand challenge relevé par le réalisateur consistait à combiner la nécessité d’un divertissement haletant avec une réflexion idéologique intense. Dans la noire dystopie qu’est Snowpiercer, le train représente un monde dont le fonctionnement est basé sur le déterminisme le plus basique. L’injustice sociale est ainsi justifiée par des arguments cyniques et tendancieux (chacun doit rester à sa place pour conserver l’harmonie de l’ensemble) qui trouvent une certaine résonance dans notre société actuelle. Le parallèle est d’ailleurs si fort qu’on s’attend à voir les passagers de queue traités d’assistés puisqu’on leur fournit le gîte et le couvert sans rien exiger d’eux qu’une obéissance absolue et une main d’œuvre abondante.

Bong Joon-ho reprend également une autre théorie existante (chez Noam Chomsky notamment) en montrant que la possibilité de se révolter est en réalité un moyen de contrôle supplémentaire des dominants sur les dominés. Exactement comme dans Matrix, où "L’élu" faisait partie d’un programme spécifique destiné à servir de soupape de sécurité dans le monde virtuel dirigé par les machines, la résistance opérée par le personnage principal fait partie d’un plan plus vaste qui la cantonne au rôle de circuit de dérivation. Le pessimisme du scénario va même plus loin en faisant du système à bord du train la métaphore d’une Humanité dans laquelle il doit y avoir des "passagers de queue" vivant dans le dénuement le plus complet pour que ceux des wagons de tête puissent mener une vie heureuse et insouciante. Bien sûr, il suffirait de diminuer d’un cran le niveau de vie des uns pour améliorer mécaniquement les conditions d’existence des autres, mais personne n’est prêt à renoncer à ses privilèges au profit d’autrui. La seule solution laissée aux plus pauvres est donc de détruire la société pour en reconstruire une plus égalitaire. Mais, dans Snowpiercer, les passagers n’ont justement qu’un seul train à leur disposition, représentant leur unique chance de survie. D’où le cercle vicieux d’un système qu’il faut à la fois combattre et préserver. Car dans le grand train "transperceneige" comme ailleurs, tout le monde est interdépendant.

La responsabilité du pouvoir

Les enjeux dépassent donc de loin la révolte individuelle. Plus qu’un simple "indigné" qui se lève contre l’oppression, Curtis, le personnage principal, fait l’effet d’une figure christique qui décide de se sacrifier pour sauver ses semblables, mais également pour expier ses propres fautes. Il permet à Bong Joon-ho d’introduire un début de réflexion sur la responsabilité que représente le fait de prendre en mains le destin de l’Humanité. Plus le récit avance, plus le poids semble immense sur les épaules du jeune homme (Chris Evans méconnaissable, sombre et torturé, très éloigné du jeu stéréotypé de Captain America), de même que la solitude qui l’envahit. Le pouvoir isole l’individu qui accepte la responsabilité de l’exercer au nom de tous. Car Snowpiercer se distingue des récits de libération héroïques traditionnels, où il suffit de vaincre un ennemi déterminé pour libérer l’opprimé. Plus il s’approche du pouvoir, plus Curtis comprend au contraire que toutes les cartes ne sont pas entre ses mains. Son but ultime ne peut pas être la justice ou l’équité, mais bien le respect du fragile équilibre qui permet à l’Humanité de survivre à bord du train.

Le sous-texte religieux (apparemment tourné en dérision dans les scènes les plus légères du film) n’a ainsi rien d’anodin. Le train est la version moderne de l’arche de Noé dont dépend l’avenir de toutes choses. Celui qui le dirige s’érige en démiurge certes pas divin, mais investi des mêmes fonctions que celles généralement prêtées à Dieu : poursuivre un dessein qui dépasse la compréhension humaine et le sauve de lui-même.

Néanmoins, le regard porté par Bong Joon-ho sur ce paternalisme divin est assez explicite dans la conclusion du film qu’il est impossible de révéler. Il suffit de dire que pour le cinéaste, c’est clairement à l’être humain de prendre une fois pour toutes son destin en mains, face à l’oppression comme face à un sauveur providentiel, qui ne sont en réalité que deux facettes d’une même chose. L’espoir, s’il existe, se trouve pour lui dans l’alliance de la mixité et de la différence, mais aussi dans l’audace et la liberté. Plus que jamais, plutôt mourir debout que de survivre à genoux.
 
MpM

 
 
 
 

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