Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



Karim Aïnouz
Toni Servillo
Félix Dufour-Laperrière
Jayro Bustamente
Gilles Perret
Hélène Giraud
Ryusuke Hamaguchi
Rohena Gera







 (c) Ecran Noir 96 - 20



C'est presque par hasard que Gilles Perret s'est retrouvé dans une voiture aux côtés de François Ruffin pour le film J'veux du soleil qui part à la rencontre des "Gilets Jaunes" qui occupent des ronds-points dans toute la France depuis l'automne 2018. "Presque", car évidemment le documentariste à qui l'on doit des films engagés et précieux comme Les jours heureux ou L'insoumis, ne pouvait qu'être intrigué par ce mouvement populaire de contestation et de révolte. Pas dans une optique militante, mais juste pour comprendre et aider à comprendre ces femmes et ces hommes qui, gilets jaunes sur le dos et ras-le-bol en bandoulière, ne veulent plus attendre leur part de bonheur.
EN : Et justement, qu’est-ce que vous cherchiez ? Qu’est-ce qui vous intéressait ?

GP : La diversité. On voulait faire un film qui soit en mouvement, sur le mouvement, et qui sorte pendant le mouvement. On ne voulait pas faire un catalogue des misères. Il fallait mettre de l’humour. Ca, c’est ce que François sait faire. Et puis on voulait de l’humain, de l’humain, de l’humain. Et pour le coup, on n’a vraiment pas été déçus. A chaque rond-point, on se demandait sur qui on allait tomber, quelle belle personne on allait rencontrer qui allait nous ouvrir à la fois son cœur et son foyer, de façon inespérée. C’est le contexte qui a fait ça. Ce moment particulier de l’histoire de France où la parole se libère. Où les hontes privées, comme on dit dans le film, deviennent publiques.

EN : Est-ce que vous avez été surpris parce que vous avez entendu ?

GP : Ce sont des choses que François et moi avons déjà entendues dans le cadre de notre boulot, mais dans le secret. Donc les propos ne nous ont pas surpris. Quoique… le nombre de gens qu’on a rencontrés qui ne mangeaient pas à leur faim ! Mais on a surtout été surpris par cette fraternité qui règle sur les ronds-points. Ce n’est pas une fraternité de façade ! C’est incroyable ce que ces gens ont vécu et vivent encore ensemble.

EN : Est-ce que vous avez pratiqué une forme d’auto-censure sur les témoignages qu’on voit à l’écran ?

GP : Je ne veux pas dire que tout est parfait dans le mouvement, mais nous, on n’a pas entendu de saletés. C’était pas du tout un film politique qui devait dénoncer, savoir s’il y avait des fachos ou pas. On est allé à la rencontre des gens pour voir comment ce mouvement les a transformés. On ne leur a jamais demandé pour qui ils avaient voté. S’ils l’avaient dit, on aurait peut-être eu des surprises. Mais qu’est-ce qui est intéressant ? Savoir pour qui ils ont voté il y a deux ans, ou savoir ce qu’ils sont devenus depuis le mouvement ? Pour certains, ils ont été transformés. Ils ne seront plus pareils qu’avant. Je trouve que c’est beaucoup plus intéressant. L’intérêt qu’ils portent à la politique. Le fait qu’ils aient relevé la tête, qu’ils partagent des richesses…

EN : Je pensais aussi à certains témoignages qui auraient pu être trop durs, et que vous auriez choisi de ne pas montrer.

GP : Non, on a fait un travail de montage normal. Il y a une ou deux fois des gens qui s’effondrent en larmes, on ne les a pas mis. Mais en plus je crois qu’on peut se permettre de montrer ces moments durs, parce qu’on sent qu’il y a ce besoin de témoigner. Ils ont envie de témoigner. Je ne pense pas qu’on ait trahi quoi que ce soit. Je trouve que c’est un film qui est dur, à cause des témoignages, mais qui est rendu moins dur par toute l’humanité qu’il y a. Et puis par l’humour. Donc je pense qu’il n’y avait pas de raison de se limiter. Par exemple, la dame handicapée, Macha, elle a envie de témoigner. Elle se sent portée, soutenue, par tout le monde. On est pris dans un truc de malade ! Cela faisait longtemps que je n’avais pas vécu une scène pareille. Vous, à titre personnel, est-ce que votre regard a évolué sur le mouvement ? J’avais un regard plutôt bienveillant, en me réjouissant que ça existe. Parce qu’on ne peut pas dire, quand on est dans des mouvements de gauche, « pourquoi est-ce que les pauvres ne se révoltent pas », et le jour où ils se révoltent, dire « c’est un mouvement de fachos, on n’y va pas ». Ce qui a peut-être changé, c’est que j’ai rencontré des gens et des professions qui n’étaient pas forcément très présents dans mes films avant, tout simplement parce que ce sont des professions qui sont atomisées : aide à la personne, artisans, intérimaires… Ca nous fait voir une autre réalité. Ca nous donne envie de les rendre visibles parce qu’ils connaissent de vraies galères.

EN : Justement, comment vivent-ils la propagande visant à les faire passer pour des fachos ? Comment cela les affecte-t-il ?

GP : C’est juste dégueulasse. Ils sont pauvres, il faudrait qu’ils soient coupables d’être pauvres, et en plus on les stigmatise ? Mais ça, c’est la Macronie dans toute sa splendeur. Le bon côté des choses, c’est que finalement cette arrogance et ce mépris ont éclaté à la figure de ces gens-là grâce à ce mouvement des « Gilets jaunes ». Mais c’est sûr que c’est mal vécu. C’est une des raisons qui m’a donné envie de faire le film. De sortir de cette image-là, parce que ce n’était pas ce que je voyais sur le terrain. Ils ne méritaient pas ça. Ce qui est bête, c’est que les éditorialistes n’ont pas pris le temps d’aller sur un rond-point. Ils auraient été touchés par cette fraternité et par ces gens. Ils ont préféré passer des heures à les salir. Là, c’est un choix de classe, de caste.


   MpM

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