Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Un glacial lundi s'offre à nous, accentué par les transports en commun et leurs galères, nous regrettons notre lit jusqu'à ce que l'on rencontre la talentueuse et lumineuse Jihane Chouaib. Réalisatrice franco-libanaise du superbe Go Home, Jihane a illuminé de sa gentillesse et de ses connaissances notre lundi maussade tel un cours de Tai-chi en pleine douceur de printemps. Belle rencontre...
Écran Noir: Qu'est-ce qui vous a inspiré Go Home?




Jihane Chouaib:
Au départ pour moi ce n'était pas un sujet mais j'avais une image. D'ailleurs c'est vraiment comme ça que je commence.
C'était une image d'une fille un peu orgueilleuse avec un regard de défi et qui avait les deux pieds plantés dans une décharge d'ordure. Cette image est venue comme ça, comme une vision.


EN:Concernant sa superbe tenue un peu grunge, années 90…
JC:
Oui, c'était important que ce soit maintenant, dans les années 90 ou un mix des deux, afin que l'on ne puisse pas savoir précisément à quelle date on est mais que l'on soit dans l'après-guerre du Liban. Comme la guerre du Liban s'est terminée en 91, je voulais qu'il y ait ce côté année 90 qui transparaisse même si je ne voulais pas faire une reconstitution.


EN: Je sais que Les Disparus est un sujet qui vous tiens à cœur, pouvez-vous nous en parler?
JC:
Oui exactement. Il y a une association qui se trouve sur Internet et qui s'appelle Act for the disappeared (www.actforthedisappeared.com) qui est repris dans le journal francophone libanais L'orient-Le jour. C'est très bon ce qu'ils ont fait. En fait il donne une voix à chaque disparu, ça veut dire qu'il y a quelqu'un qui écrit à la place du disparu et qui dit «je m'appelle, puis le nom d'un disparu, et ça c'était ma vie, j'aimais ci, je faisais ça , j'avais tel âge et un jour des hommes armés sont venus me chercher j'ai disparu, etc...». Je trouve ça très beau parce que quelque part, c'est redonner une voix à des fantômes et en même temps il y a presque un geste de fiction puisqu'on réinvente ces vies-là. Ils ont des faits bien réels mais ils se mettent à la première personne du singulier.


EN: C'est presque ce qui se passe dans la tête de Nada, qui s'est fait une idée fixe sur la vie de son grand-père disparu...
JC:
Ah oui, c'est vrai...mais pourtant ça ne vient pas de ça puisque j'ai découvert l'association bien plus tard. J'ai même découvert le nombre de disparus et l'importance de ça après avoir écrit le film. Je savais, bien évidemment, qu'il y avait plein de disparus mais je ne me suis pas lancé dans ce film par rapport à cette cause mais plutôt pour le fait que la disparition est une grande porte pour la fiction, du moins pour moi. C'est comme dans les livres de Murakami, ça commence souvent par une femme qui disparaît et du coup on se met à la chercher et c'est en même temps une fracture dans le réel. Quand quelqu'un disparaît il y a quelque chose qui n'est plus normal. Comme on ne sait pas ce qui s'est passé on remplit ce vide et cette ignorance par des histoires que l'on se raconte et c'est ce que Nada fait.


EN: Le Liban est non seulement votre pays natal mais aussi le lieu de tournage de Go Home, dans un premier temps pouvez-vous nous dire quels rapports avez-vous avec le Liban et dans un deuxième temps comment s'est passé le tournage dans ce pays d'après-guerre?
JC:
Ma relation avec le Liban, je l'ai beaucoup explorée dans un documentaire que j'ai fais avant ce film, Le pays rêvé, et ça s'appelle pays rêvé parce que c'est un pays rêvé (rires). Comme j'ai quitté ce pays très jeune, c'est un pays que j'ai réinventé en quelque sorte car c'est comme un paradis perdu, et en même temps c'est le pays qui était sous les bombes pendant les années 80 donc durant mon enfance, en ce sens c'est un pays très contradictoire, et donc un pays inventé. Du coup pour moi, aller tourner au Liban ce n'était pas si simple parce que c'était comme mettre un pied dans un pays qui n'existe pas. Heureusement ce chemin-là je l'ai pas mal débroussaillé avec le documentaire et j'ai appris comment poser mes cadres là-bas (avant je n'avais travaillé qu'en France). Du coup en tournant Go Home je n'ai pas eu ce genre de difficultés car j'avais déjà préparé intérieurement ma manière de faire. Par contre, les difficultés étaient plutôt d'ordre pratique. Par exemple on a tourné en plein hiver alors que le film était écrit pour le plein été, du coup il a fallu complètement réorienter les choses. Mais ça a été intéressant, c'est un film qui travaille beaucoup sur les sensations et ça change vraiment les choses le changement de saison. Du coup je n'avais plus plus trop mes repères mais ça a rafraîchi mon rapport au film.


EN: Ce changement de saison a accentué ce côté fantômatique très présent dans votre film…
JC:
Absolument, ça accentue ce côté-là. Il était écrit dune manière beaucoup plus sensuelle, beaucoup plus autour de la peau, avec plus de soleil, lde sueur et puis finalement, c'était les grands manteaux et le brouillard.


EN: Pourriez-vous nous parler du personnage principal, Nada qui comme vous le disiez est campée sur ses idées mais est aussi forte et indépendante face aux hommes?
JC:
Pour moi c'est un personnage qui est révolté contre la réalité. Cela va au-delà d'une cause. C'est la manière dont la vie réelle fonctionne qu'elle remet en cause au nom de ses rêves d'enfants, au nom d'une sorte de loyauté sans limite, au nom d'un absolu. Pour moi c'est une héroïne avec tout ce que cela implique comme erreur. J'ai toujours travaillé sur des personnages féminins de ce genre: c'est-à-dire très fort mais plein de fragilité, de défauts et avec une part enfantine importante.

"Elle est puissante tout en étant transparente dans son jeu, c'est très pur."




EN: En parlant d'enfance, il y a cette scène de chamaillerie entre Nada et son frère Sam. En plein jeu d'enfant, Sam s'arrête comme s'il avait compris, contrairement à elle, que l'innocence a disparu sous les bombes…
JC:
Oui, je pense qu'il accepte plus la réalité et que du coup il la comprend mieux cette réalité. Mais elle, elle comprend d'autres choses, elle comprend la loi de l'absolu, la manière de dire à la vie, à la mort, à jamais et ce sont des choses que l'ont dit de moins en moins. Nada fait comme un trou, une brèche dans la moleste du réel. Elle est un peu Antigone.


EN: Concernant, votre choix de prendre Golshifteh Farahani qui est lumineuse à chaque fois, était-il une évidence?
JC:
Déjà, je l'avais vu jouer et je la trouvais extraordinaire, très très très forte. Elle est puissante tout en étant transparente dans son jeu, c'est très pur. Elle n'a pas besoin de rajouter des trucs qui font vrai, elle fait simple. C'est comme si elle disait dans ses yeux: «venez et vivez-le à travers moi», ce qui est très beau. Ensuite, je l'ai rencontré et il y a eu une évidence, c'est comme si on faisait partie de la même famille spirituelle.


EN: Et en ce qui concerne le reste du casting?
JC:
Maximilien Seweryn qui incarne Sam est un comédien qui s'est formé en Angleterre et qui a fait beaucoup de théâtre. C'est aussi le fils de Mireille Maalouf qui est une grande comédienne libanaise, une tragédienne. Lui, je l'ai trouvé par casting en France. Il m'a beaucoup plu car il a un côté très dynamique et pour l'alchimie qu'il a eu avec Golshifteh Frahani. Un mélange de tendresse et d'agacement, ça sortait tout de suite.


EN: Et ce jeune qui vient l'aider dans sa quête…
JC:
Il est génial, génial. Lui c'est un amateur qui a pris des cours de théâtre juste comme ça. Il avait 17/18 ans et je l'ai trouvé en casting. J'ai tout de suite eu le coup de cœur. Il est très naturel, il est hyper touchant et il n'essaye pas de faire mec!


EN: Il y a un autre personnage primordial à l'histoire, la maison, comment vous l'avez trouvée?
JC:
J'ai beaucoup, beaucoup cherché. En fait, des maisons comme ça il y en a beaucoup au Liban mais je cherchais celle qui raisonnerai vraiment avec cette histoire et qui avait un coté romanesque, le petit truc légèrement grandiose qui faisait sentir que le propriétaire avait une idée de grandeur. Et il y a de ça. En plus, elle était construire d'une manière qui était écrite dans le scénario et elle donnait sur une grande vue. Ce qui était très important pour moi car il fallait qu'il y ait une possibilité de sentir l'extérieur. On allait beaucoup être à l'intérieur donc il fallait la possibilité de sentir l'extérieur.

"Ce qui est intéressant c'est vraiment l'expérience sensorielle physique."




EN: Cela permettait aussi de sentir une certaine menace…
JC:
Oui tout à fait. Il s'agit d'un abri très très très éphémère.


EN: Les effets sonores du film sont très impressionnants, diriez-vous que Go Home est une expérience sensorielle?
JC:
Pour moi c'est vraiment ça. C'est ce qui m’intéresse quand je fais un film. Pour moi, ce qui est intéressant c'est vraiment l'expérience sensorielle physique. C'est pour cela que la première chose qui me vient c'est une image, parfois des sons, le thème je le comprends petit à petit. Ce qui est vraiment premier c'est les sensations. Mes premières expériences cinéma sont de partager des sensations, de ressentir dans ma peau et de sortir du cinéma en marchant ou en bougeant autrement.


EN: L'autre sensation ressentie c'est grâce au montage qui est un réel labyrinthe orchestré avec brio. Vient-il du scénario ou du moment du montage?
JC:
Les flashbacks, que j'appelle souvenirs ou fantômes, ont beaucoup bougé mais je savais dès le scénario que cela bougerait. De toute façon tout a bougé. Tournage au Liban, pays où il n'y a pas d'industrie du cinéma et qui donc pousse à inventer ce que l'on va faire de manière pratique. Si bien qu'à un moment, il faut lâcher l'idée que l'on va faire le scénario. On va faire autre chose. Avec l'épisode de l'été qui est passé à hiver... c'est comme chevaucher un tigre en pleine course (rires). Du coup au montage on le réécrit et au fond je retombe sur mes pieds (rires). Finalement c'est quand même le film de départ.


EN: Go Home est un peu un thriller qui inquiète parfois avec cette idée de fantôme, êtes-vous attirer par ce genre de cinéma?
JC:
J'adore le cinéma fantastique. C'est un truc qui est difficile à faire en France. C'est un sujet sur lequel j'ai travaillé dans tous mes films. Dans mon moyen métrage, Sous mon lit ça va même plus clairement sur les codes du film de peur. C'est l'histoire d'une jeune fille qui a du mal à accepter de grandir et qui du coup au moment où elle tombe amoureuse de son meilleur ami avec cette possibilité de sexualité, sent tous les monstres sous le lit qui lui tombent dessus.


EN: Go Home est votre premier long-métrage. Comment vous vous êtes dit «tiens je passe du court, du moyen au long»?
JC:
Quand j'ai fait mon moyen métrage, il y a 10 ans déjà, je sentais que j'étais prête. C'était presque 50 min avec un tournage de plus de 20 jours, je me sentais prête après cela.


EN: Quel est votre préférence: court, moyen, long?
JC:
Ce n'est pas la même chose et les mêmes contraintes. Vous êtes davantage libre pour les courts que pour les longs. On ne m'a jamais posé des questions «et l'empathie?» ou «et à qui ça va parler?», pour le court on peut essayer plein de choses. J'ai fait un court-métrage érotique, Dru, qui est sans parole, que de l'action tout en testant une manière de filmer que je n'ai jamais testé avant. C'était sur deux nuits, une espèce d'explosion comme ça, j'ai adoré et si c'était à refaire, je le referais avec plaisir. Ce court-métrage fait parti d'une collection que j'ai codirigé avec ma productrice. Ce sont des courts érotiques de femmes. Dru raconte une lutte entre un homme et une femme. Ils étaient à terre habillés dans une salle de bureau. C'était entre le sportif, l'enfantin. Il y avait juste le son du souffle des protagonistes, pas de musique ni parole.


EN: Il n'y a pas un peu de Dru dans la scène entre Sam et Nada qui se chamaille?
JC:
Ah oui à fond!

"J'ai des idées de séries fantastiques"




EN: Vous avez évoqué le fait que l'industrie cinématographique française a un peu de mal avec le cinéma fantastique, selon vous quel est le problème?
JC:
J'ai peur de dire des généralités...mais peut-être qu'en France il y a un esprit très rationnel. Et aussi le fait que l'on prend de plus en plus le cinéma à travers des sujets, des thèmes, de la morale.
Il y a tout de même eu du très bon cinéma fantastique en France, Les yeux sans visage qui était hyper beau... mais ça fait longtemps. Je ne sais pas, j'avais des théories là-dessus à l'époque de mes courts mais là, avec le temps, je suis plus humble, je prétend moins avoir les réponses. Je me disais que c'était comme s'il y avait une interdiction d'aborder la magie. Maintenant je ne sais pas. Quoique...Par exemple j'ai des idées de séries fantastiques et je sens qu'il y a du répondant.


EN: Vous venez d'évoquer l'industrie française, mais qu'en est-il de l'industrie américaine? Êtes-vous intéressez par la réalisation d'un film américain ou en anglais?
JC:
Alors en anglais oui car j'ai une relation très forte avec le Royaume-Uni, j'ai une passion pour l’Écosse. J'ai senti que c'était mon pays de cœur. Tout le cinéma et la littérature gothique britannique m'inspirent beaucoup, d'ailleurs. En ce moment, j'ai un projet de film de fantôme et je réfléchi à le faire ici ou là-bas. Après concernant les films américains, je n'y crois pas du tout. J'ai l'impression que c'est un autre monde, une autre manière de travailler.


EN: En tant que réalisatrice quels acteurs ou actrices aimeriez-vous dirigez à l'avenir? Peut-être pas dans votre prochain film mais dans le futur…
JC:
Viggo Mortensen (rires). C'est classique... Joaquin Phoenix, Eva Green que je découvre et en France Adèle Haenel que j'adore. Elle a un panache et une manière de se tenir.


   Cynthia