Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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Il a la rondeur et le sourire d'un italien qui apprécie la vie. Un bon verre de vin blanc... Paolo Virzi n'est pas le cinéaste italien le plus connu en France, mais sa filmographie mérite d'être découverte. Des comédies dramatiques, parfois sombres, parfois solaires, qui rencontrent un joli succès en Italie. Son dernier film, Folles de joie, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, est un hit dans son pays, défiant les blockbusters hollywoodiens. Dans un salon "cosy" de Saint-Germain-des-Prés, le réalisateur manie le français, l'anglais, l'italien (merci au traducteur Olivier Favier) pour répondre à nos questions.
Ecran Noir : La folie semble être une obsession chez vous…




Paolo Virzi: Il y a plusieurs raisons. La première c’est que tous mes personnages dans mes films ont quelque chose à faire avec la psychopathologie. Je pense que les cas humains que j’adore raconter sont des cas cliniques. J’ai filmé des mythomanes, des dépressifs. Dans Les opportunistes, c’était les malheurs cachés sous le malheur contemporain. Et il y avait une psychiatre incarnée par Valeria Golino.
Pour la première fois, j’avais envie de partir de deux femmes qui n’étaient pas seulement enfermées dans un hôpital psychiatrique mais qui pouvaient aussi être dangereuses. On vit dans un monde où il y a beaucoup de peurs et d’angoisses et en fait, la folie nous menace tous. Mais finalement ce sont ceux qui ont le moins de chance qui, par ce qu’ils ont vécu, se retrouvent enfermés.
Et ce qui me plaisait c’était de rendre justice à deux personnes exclues, qui allaient pouvoir franchir les barrières de leur hôpital psychiatrique pour aller regarder dehors pour, à la fin, se rendre compte qu’elles n’étaient pas mieux à l’extérieur.

EN: Elles sont folles, elles ont peur, mais finalement nos pays le sont aussi. L’Italie est schizophrène dans votre film, entre une aristocrate berlusconienne et une femme très pauvre.
PV: Les problèmes sociaux se sont aggravés, entre la pauvreté et une élite très riche. Mais ça regarde tout le monde occidental. On alimente beaucoup la peur, cette angoisse que le bien-être puisse finir. On joue sur le désespoir de la partie pauvre de la planète, notamment aux Etats-Unis et en Europe. C’est une conséquence de la globalisation. On a une sorte de prédication de la peur. On nous dit de ne pas avoir de l’égoïsme, de protéger vos privilèges.
Les privilèges sont impossibles à protéger car ils sont construits sur ce système. Le changement est inéluctable. Mais c’est facile de vendre la peur, regardez avec Donald Trump. Tout le monde construit des murs et des peurs. L’Italie ce n’est pas seulement le pays solaire, méditerranéen, drôle et un peu pathétique. On partage le même malheur que les autres.

EN: Votre filmographie n’est pas que psychiatrique. C’est aussi une histoire de communauté : famille, couple, clan… Et dans Folles de joie, finalement ce groupe de fous…
PV: Il y a un effet pathogène dans la famille. C’est la première cause des problèmes mentaux, et cela débouche sur un problème de cohabitation sociale et un aspect mesquin de certains milieux sociaux. On a deux femmes qui viennent de milieux sociaux différents. Une qui est aristocrate et qui a mis à genoux sa famille avec ses excentricités. Et l’autre qui est une fille du prolétariat. Mais les deux ont en commun d’avoir été méprisées par leurs mères. Et donc on pourrait dire que la folie est démocratique : elle peut toucher tout le monde.

EN: On est plus heureux quand on est fou ?
PV: Leur bonheur est très désespéré. Ils sont seuls, méprisés. Mais ils sont capables de vivre des moments d’euphorie, de rébellion. Peut-être que ça ne se passe pas dans nos vies de tous les jours parce que nous devons porter un masque social. Quelque part mes héroïnes vivent dans un carnaval.

EN: Pourquoi avoir choisi Micaela Ramazzotti, votre épouse, dans le rôle de cette femme autodestructrice et dérangée ? Ou pourquoi ne pas avoir ce personnage à Valeria Bruni Tedeschi ?
PV: Micaela, je l’ai choisie parce que je l’adore. Sinon, pour Valeria, je connais une facette d’elle que les autres n’ont peut-être pas vu. On a tourné une scène des Opportunistes, que je n’ai pas monté, à la fin du film. Elle était face au miroir et elle devait rejoindre son mari puis changer d’idées et partir ailleurs en courant dans une pente, assez dangereuse. Et là j’ai vu dans son regard qu’il y avait une exaltation. Son personnage très contraint devenait d’un seul coup le personnage de Folles de joie. Je lui ai donc demandé de nous montrer ça. Et à l’inverse, pour Micaela, qui est quelqu’un de solaire, souriante, gaie dans la vie de tous les jours, je voulais qu’elle devienne une femme qui a peur de tout. Elle devenait un Sancho Pancha qui suivait une sorte de Don Quichotte, soupçonneux, épouvanté mais qui connaît les lois de la rue.

EN : Micaela a t-elle transformé le personnage ?
PV: Elle est une actrice très méticuleuse, perfectionniste même. J’ai écris le personnage pour elle. A la maison, je ne la reconnaissais plus. Elle était déjà dans la peau de Donatella. Avec Valeria, c’était un travail différent. Je voulais l’encourager à libérer ce qu’elle avait en elle, l’obliger à abandonner ce contrôle d’elle-même.

EN: Vos films sont très vivants, même dans le drame. Ce n’est pas burlesque, ni dramatique, mais plutôt un alliage très fin entre tragédie et comédie.
PV: Il y avait une tradition de ça dans les années 1960 en Italie. Il n’y avait pas la curiosité pour l’intériorité, la psychothérapie. Ça c’était quelque chose qui concernait la bourgeoisie. Aujourd’hui les problèmes ont changé. Ce n’est plus la guerre, la misère mais le malheur individuel, la solitude. Les tragédies touchent désormais à quelque chose d’intime.
Et pour tout vous dire, je pense que ce n’est pas possible de séparer le tragique du comique. Quand je lis des livres ou je vois des films, je choisis toujours les auteurs, les films qui assemblent les deux. Je me demande même comment on peut faire quelque chose de seulement comique ou de seulement tragique.

EN: Votre prochain film sera américain… On a souvent parlé de Thelma et Louise comme référence à Folles de joie.
PV: Je veux parler de Thelma et Louise ! Ce n’était pas une référence, je l’ai lu partout, et pour moi c’était inattendu. Mais je l’ai pris comme un compliment. En fait la voiture est celle du Fanfaron. Ce serait plutôt ça l’influence...
Pour le prochain film, je ne peux pas raconter l’histoire. Je vais le tourner en juillet. C’est encore une fugue. Dans le projet, les deux retraités s’enfuient d’une maison de santé. C’est une adaptation d’un livre, Le cherche-bonheur de Michael Zadoorian, qu’on m’a envoyé il y a deux ans. Entre temps j’ai écrit et réalisé Folles de joie car je voulais Helen Mirren – c’est une telle génie, avec tant d’esprit -, et Donald Sutherland, car j’adore ses vieux films comme Mash ou Ordinary People. Je me disais que je ne le ferais qu’avec eux. Une sorte de pari… Et ils ont dit oui.


   vincy