Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



Mike Mills
Mohamed Ben Attia
Majd Mastoura
Jihane Chouaib
João Pedro Rodrigues
Radu Mihaileanu
Lucy Boynton
Todd Solondz







 (c) Ecran Noir 96 - 17



Dans les cuisines des locaux de la société de distribution Belissima Films, Claudio Cupellini nous attends avec sourire. "C'est très cosi cosi" dit-il avec un accent italien qui rappelle les doux étés en Toscane. Pour son film Alaska, le réalisateur a accepté de répondre à nos questions avec un professionnalisme sans faille...Rencontre.
EN: En voyant ce couple subir un parcours semé d'embûche pendant tout le film, je n'ai pu m'empêché de penser à Roméo et Juliette...comment vous ait venu l'idée de scénario? Peut-on considérer Alaska comme un Roméo et Juliette des temps modernes, le suicide en moins?




Claudio Cupellini: Evidemment Roméo et Juliette est un archétype de l'histoire d'amour et donc il est impossible effectivement lorsque nous écrivons une histoire d'amour de ne pas se confondre avec ses grands archétypes. Je le prends aussi comme un compliment car c'est la plus grande histoire d'amour de tous les temps. Disons qu'il y a un final qui est différent de celui de ce modeste scénariste qu'était Shakespeare. Ce que nous avons essayé de faire avec ce film c'est de trouver une intensité que l'on ne trouve pas toujours au cinéma et dans les romans. Dès le début, on a voulu écrire cette histoire comme une grande histoire épique qui nous ramène davantage sur le territoire du roman que sur celui du récit. Concernant  mes influences, elles sont de tous genres: ça peut être des anecdotes de vie même de ma propre vie mais aussi des récits entendus par des amis, des connaissances, des choses qu'on a lu, des films qu'on a vu...
J'ai toujours été attiré par les récits de personnes qui se retrouvent dans des territoires qui ne sont pas les leurs et que moi j'appelle les territoires hostiles, c'est-à-dire des territoires où on n'est pas à la maison. C'est donc avec ce que l'on peut lire, voir, entendre que l'on peut construire une partition musicale telle qu'Alaska.

EN: Vous avez dit épique, justement le couple est épique et j'ai envie de dire humain même. Il se déchire, se quitte, se retrouve...est-ce que vous vouliez un couple qui se rapproche de l'humain et va donc à l'opposé des couples traditionnelles des films hollywoodiens où tout est beau et rose?
CC: En effet, je ne trouve pas intéressant les personnes parfaites, au contraire ce sont les autres qui m'intéressent car ils détiennent des contrastes beaucoup plus variés, des désirs inexprimés, des envies. Ce qui m'intéresse aussi c'est de voir comment, pour atteindre un objectif de beauté et de pureté, on passe par mille erreurs. J'aime voir par quel chemin on arrive à un objectif, par quelles erreurs, par quel faux départ, par quel violence l'histoire de Fausto et Nadine est passée pour arriver à un objectif.

EN: Fausto et Nadine se brisent mais pourtant se retrouvent. Quand l'un est heureux l'autre est malheureux et inversement selon leur parcours qui est plus que vraisemblable. Même s'il y a une idée de destin derrière ne serais-ce pas aussi parce qu'ils sont le reflet de l'un et de l'autre?
CC: Effectivement, dès qu'ils se rencontrent ils se reconnaissent comme s'ils s'étaient déjà rencontrés dans une autre vie. C'est une sorte d'étincelle, une chimie qui se produit lorsque l'on rencontre la personne qui est son exacte correspondant. Mais ils n'atteignent jamais un équilibre car lorsque l'un va mal l'autre va bien etc...il y a toujours l'un des deux qui bascule et la balance n'est jamais équilibré. D'une certaine manière ils essayaient de grandir et en grandissant ils font beaucoup d'erreurs et de mesquineries aussi. Ce n'est qu'à la fin qu'il trouve un certain équilibre, fragile mais cela leur permet de se diriger vers un bonheur possible.

EN: En 2014 l'actrice Astrid Bergès-Frisbey nous avait confié qu'elle apprenait l'italien pour un film...maintenant nous savons pour lequel. Comment vous en êtes venu à travailler avec elle?
CC: La rencontre avec Astrid a été à l'issu d'un casting très très long. Le rôle de Fausto a été pensé si je peux dire pour Elio Germano alors que pour le rôle féminin c'était plus délicat et compliqué car il fallait trouver quelqu'un qui à la fois à cette fragilité et aussi ce même talent pour pouvoir faire face à Elio Germano. Plusieurs fois je me suis retrouvé à un rien pour le personnage de Nadine. Il manquait un petit quelque chose à chaque fois. On arrivait à la fin du casting et j'ai fait une rencontre plutôt étrange avec Astrid, qui revenait des USA. On s'est retrouvés à discuter dans un bar, je me souviens qu'elle avait un gros rhume, on était tous les deux très fatigués et pourtant il y a eu la première étincelle. Puis, le temps qu'elle lise le scénario et qu'elle passe le casting, j'ai su que c'était elle qui correspondait.

EN: Comment avez-vous dirigé ces deux acteurs?
CC: Il ne s'agit pas seulement de diriger mais il faut parler beaucoup avec les acteurs: des personnages, du caractère de ces personnages, de l'évolution de l'histoire pour donner à cela quelque chose de tridimensionnelle. Je pense qu'il est très important aussi de travailler les scènes avant le tournage, c'est à ce prix là que l'on peut se permettre de faire des improvisations ou de modifier les choses. Après l'erreur à ne pas faire non plus est de trop travailler avant et d'arriver sur le tournage et d'exécuter simplement la scène. J'essaye toujours de garder dans le tournage un moment où on peut laisser l'expression à l'intuition.

EN: Dans Alaska il y a pas mal de clin d’œil aux films de mafia, a-t-il été facile de faire cela comme vous êtes l'un des réalisateurs de la série Gomorra?
CC: Avant de faire Alaska et même avant de faire Gomorra j'ai fait le film Une vie tranquille qui raconte l'histoire d'un père et d'un fils qui sont deux camorristes de Naples. Je crois que j'ai toujours été attiré par les histoires comme cela car on est très libre pour développer des sentiments. Après peut-être que tourner Gomorra m'a apporté une aide technique, mais indépendamment de ce travail sur Gomorra c'est surtout une idée du monde que je poursuis et puis il est évident que dans mes deux films on va beaucoup plus loin dans les sentiments que dans Gomorra.

EN: Après tout ça justement, quels sont vos projets à venir?
CC: J'ai plusieurs histoires auquel je pense et je fais comme d'habitude depuis cinq/six ans je cherche à savoir laquelle je désire le plus raconter. Je suis encore dans une phase d'étude mais ce qui est certain c'est que ça sera encore une histoire autour des conflits de sentiments parce que c'est ça que j'ai envie de raconter.


   Cynthia