Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Un soleil rayonnant une douce température et un cadre tranquille et luxueux (la Villa Kiehl's de Deauville anciennement baptisée la Villa Cartier) voilà ce qui nous attendait pour l'interview de la réalisatrice de Madame Bovary, Sophie Barthes. Pourtant, les conditions idylliques ne sont rien face à sa gentillesse, son naturel et son humour. Rencontre avec une femme talentueuse, simple et avec qui l'échange est comparable à une promenade douce et tranquille un dimanche d'été.
Écran Noir: Nous allons commencer avec une question stupide...




Sophie Barthes: Pourquoi Madame Bovary? (rires)

EN: Exactement, qu'est-ce qui vous a donné envie d'adapter ce grand classique à l'écran?
SB: En faite c'est la conjonction de plusieurs choses. J'ai reçu le scénario par mon agence, c'était donc un peu comme une commande, c'était un scénario qui circulait à William Maurice et comme j'étais la Française-Américaine (rire) basé à New-York j'ai reçu le scénario. Comme j'adore Flaubert et que j'ai toujours aimé ce roman, ça m'a intrigué. J'ai donc lu la version et je me suis dis pourquoi pas faire le challenge! J'appelle ça un challenge car, lorsque l'on voit d'un point de vue de réalisation c'est un challenge de reproduire une époque et reproduire un personnage qui est une énigme. On la jamais comprise, moi-même je ne la comprends toujours pas, je ne sais toujours pas qui elle est.

EN: C'est ce qui vous séduit chez ce personnage?
SB: Oui. C'est parce que sa psychologie est tellement complexe, qu'elle est tellement humaine, qu'elle a tellement de faiblesse, tellement de défauts, que j'ai été attiré. En plus, il faut quand même le dire: Flaubert était un féministe! Il avait une conscience aiguë des femmes à cette époque. Aujourd'hui on a beaucoup évolué mais pourtant il reste encore un sexisme énorme dans la société. Le corps de la femme est toujours objectivé...bien c'était mon côté féministe et justement je trouvais que c'était un beau personnage pour ça.

J'ai envie de faire des films sur des personnages féminins forts! Et travailler avec des actrices comme Mia (Wasikowska) ça m'attire beaucoup. En tant que réalisatrice, je trouve qu'il y a très peu de films sur les femmes en ce moment alors autant explorer cela. Enfin, aux États-Unis il y en a quand même écrit pour les femmes: Julianne Moore pour Still Alice par exemple. Il y a quand même un effort pour raconter des histoires de femmes et heureusement.

EN: En parlant de Mia Wasikowska, qu'est-ce qui vous a donné l'envie de travailler avec elle?
SB: Je la connais depuis In treatment, je l'ai adoré dedans mais aussi dans Stocker et Jane Eyre. En faite dans pratiquement tous ses films où elle est je trouve qu'elle a une présence. Elle est surtout très énigmatique, on arrive pas à la lire, elle est difficile à cerner et pour Bovary c'est super parce que Bovary c'est l'énigme. C'est le genre d'actrice à qui on peut faire lire l'annuaire et trouver ça intéressant! Elle a une vie interne...il se passe quelque chose à l'intérieur et la caméra voit ça directement. Elle est habitée par le personnage! En plus sur le tournage elle n'avait que 23 ans et a pourtant une maturité émotionnelle pour son âge. Par exemple je trouve qu'elle vieilli tout au long du film...à la fin on a l'impression qu'elle a pris 5 ans.

EN: On voit très nettement ce changement, ne serais-ce qu'avec son attitude et ses achats compulsifs...
SB: Elle est un peu bipolaire. Maintenant on met des labels sur tous les états psychologiques mais je pense que c'est la première héroïne de littérature à montrer des excès de bipolarité. D'ailleurs, j'ai lu beaucoup de la correspondance de Flaubert pour comprendre dans quel état d'esprit il était lorsqu'il a écrit Madame Bovary (il a mis 5 ans d'ailleurs) et il était lui-même bipolaire. Il passait d'états d'excitations, il voyageait en Égypte il achetait plein de choses puis il revenait et il entrait dans des états de dépressions profondes. De plus, il vivait avec sa mère et avait une correspondance avec Louise Colet tout en n'arrivant pas à avoir une relation normal avec elle. Il n'était pas bien, il passait par des hauts et des bas. En faite ce qui l'équilibrait c'était l'écriture. Le problème d'Emma Bovary c'est qu'elle n'a pas quelque chose de créatif autour d'elle contrairement à son auteur. Si elle avait été musicienne, peintre ou poète elle aurait peut-être pu sortir de cette névrose mais là elle est livrée à elle-même et l'enfer est en elle. Enfin l'enfer c'est aussi les autres c'est d'ailleurs pour cela qu'elle est prisonnière.

EN: Concernant le reste de l'équipe du film, comment avez-vous choisi les acteurs qui incarnent ses amants?
SB:Parfois on met tous les acteurs que l'on adore (rires). Mon premier choix a été Ezra Miller. Je l'avais vu dans We need to talk about Kevin et j'ai trouvé que sa présence à l'écran était incroyable. J'ai trouvé également qu'il avait un côté très romantique: les cheveux très noirs, la peau très pâle comme les œuvres du peintre Delatour. J'ai d'ailleurs eu de la chance car il adore Madame Bovary, il est très avide de littérature. Pour Paul Giamatti j'avais déjà travaillé avec lui sur mon premier film. Et concernant Henry Lloyd-Hugues, je l'ai découvert par l'agent de Mia qui m'a proposé de le rencontrer. Dès que je l'ai rencontré je me suis dis «tiens c'est lui!». Il a un truc! Je ne voulais pas qu'il soit caricatural, qu'il soit moche et que ce soit son physique qui lasse Emma (Bovary). C'est un mec qui est plutôt attirant mais il est ennuyeux, il ne la voit pas et il n'a pas de feu en lui.

"«J'ai envie de faire des films sur des personnages féminins forts!"

EN: En parlant de feu, il est fortement représenté dans votre film. Une première relation sexuelle sans flamme qui est d'ailleurs «une première fois» redouté par toutes les femmes puis un acte sexuel intense avec le personnage qu'incarne Ezra. C'est d'ailleurs Emma Bovary qui le domine sexuellement pour le coup...
SB: Elle part en guerre pour sa sexualité. Lorsqu'elle part faire la chasse à cour, elle porte un col Mao, elle est en campagne militaire pour vivre sa sexualité car elle a été complétement frustré par un mari qui ne comprend rien et qui considère le sexe comme utilitaire: il faut le faire et on passe à autre chose. De plus, elle sort du couvent, du coup elle ne sait pas ce que c'est, on ne lui a pas expliqué. À un moment donné elle décide de prendre sa sexualité en mains et de vivre.

En fait, ce qu'elle cherche par dessus tout c'est d'être vue et comprise pourtant aucun de ces hommes ne la voit, ils l'utilisent et ne la regardent pas pour ce qu'elle est. Le personnage de Léon (Ezra Miller) est romantique au début mais en réalité c'est un bureaucrate et tout ce qui l'intéresse c'est de travailler dans ce cabinet de notaire. Flaubert était assez dur avec les hommes je trouve, il n'y a pas un personnage, même dans le livre, pour racheter l'autre. Lorsque l'on voit les personnages masculins on voit qu'ils sont tous horribles (rires)!

EN: Concrètement Monsieur Bovary est l'homme le plus cocu du monde...
SB: (rires) Oui! Mais pourtant Flaubert avait de l'affection pour le personnage de Charles. Dans sa correspondance il en parle. Les deux personnages pour lesquels il a de l'affection c'est le prêtre et Charles. Il disait que ces personnages sont des simples mais bien intentionnés. Pour lui le pire c'est Homais (Paul Giamatti) parce que Homais est un homme compliqué au sens qui se prend pour un intellectuel alors qu'il ne l'est pas et qu'il n'a pas de pureté d'âme.
Pour Charles son problème c'est qu'il est ennuyeux et qu'il n'a pas d'ambition.

EN: Pour vous littérature et cinéma ça vous inspire quoi? Est-ce un bon mariage?
SB: Et bien ça dépend. Parfois il y a des très bons livres qui font de très mauvaises adaptations et parfois de très mauvais livres qui fonctionnent très bien (rires). Par exemple Moravia cela marche bien je trouve: Le conformiste, Le mépris, ce sont des romans qui marchent très biens. Après il y a aussi des mauvais livres qui font des mauvaises adaptations comme Cinquante nuances de Grey (rires). Concernant Madame Bovary, il faut savoir que c'est une œuvre inadaptable! Après je suis très critique de ce que je fais et avec du recul je me dis que c'est un truc de fou n'empêche. C'est 500 pages, c'est une psychologie...je ne sais pas...je ne sais pas si je le referais (rires).

EN: Si vous deviez adapter un autre livre, lequel choisiriez-vous?
SB: Là je suis attachée à un projet tiré d'une très très belle adaptation et d'ailleurs cette écrivaine marche bien en adaptation, c'est Edith Wharton. Elle avait d'ailleurs écrit Le temps de l'innocence que Martin Scorsese a adapté dans les années 90 avec Daniel Day-Lewis et Michelle Pfeiffer.

Pour en revenir à mon projet c'est Custom of the country qui dresse le portrait d'une femme complétement barrée qui divorce quatre fois, que rien n'arrête et à l'ambition dévorante. C'est super! C'est une satire très drôle du capitalisme et de la naissance de Wall Street.

EN: Quelle actrice a été choisi?
SB: Et bien là nous sommes en train de «caster» une grande actrice et je ne peux rien dire (rires). Mais d'ici quelques semaines je pense que ce sera bon. En tout cas, ça va être génial, c'est un peu comme Gatsby, le magnifique mais version féminine (rires).

EN: Maintenant petite série de questions pour apprendre à un peu plus à vous connaître... Pouvez-vous nous donner un film qui vous a fait pleurer?
SB: Alors je ne pleure pas souvent mais je crois que j'ai pleuré il n'y a pas si longtemps...Ah bah tiens j'ai revu Amadeus (de Milos Forman) il y a une semaine ça m'a fait pleurer (rires). Ingmar Bergman aussi ça me fait beaucoup pleurer : Shame, Persona.

EN: Un film qui vous a marqué...
SB: Le Silence de Bergman.

EN: Un film qui vous a empêché de dormir...
SB: Funny Games de Michael Haneke. Je suis même traumatisée par ce film (rires)!

EN: Un film à regarder entre copines...
SB: (réfléchi) Magic Mike de Soderbergh (rires)! Je l'ai d'ailleurs vu entre copines!

EN: Un film a regarder en amoureux...
SB: Et bien c'est bizarre mais notre film préféré à mon mari et à moi c'est Le conformiste de Bertolucci alors que ce n'est pas un film pour amoureux! C'est notre truc à nous!

EN: Un film que vous auriez aimé réaliser...
SB: Persona de Bergman.

EN: Un acteur avec lequel vous souhaiteriez travailler...
SB: Daniel Day-Lewis!

EN: La suite pour vous...
SB: Donc Custom of the country et Ethel Rosenberg qui est un film sur le couple Rosenberg. Elle a fini sur la chaise électrique...c'est très rock'n'roll (rires)! Mais c'est une belle histoire, un peu comme une tragédie grecque. Elle doit choisir entre ses enfants et son mari...elle choisi son mari pensant jusqu'au dernier moment qu'elle sera innocenté et en faite elle va à la chaise électrique comme son mari. Il y a deux semaines, ses enfants ont réussi à la faire exonérer ce qui nous amène à penser qu'elle n'était pas du tout espionne mais plutôt un sacrifice. C'est Elisabeth Moss (Mad Men, Top of the lake) qui incarnera le rôle d'Ethel. Ce sera un donc un portrait de femme forte, une héroïne de tragédie qui jusqu'au bout est fidèle à elle-même et à ses valeurs.

EN: Justement vu que nous parlons de femmes fortes: quelle actrice vous inspire le plus de respect?
SB: Cate Blanchett!


   cynthia