Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17





A l’affiche du beau premier film de Marie Belhomme, Les chaises musicales, Isabelle Carré interprète avec gourmandise un personnage de femme peu sûre d’elle prise dans un engrenage hilarant de situations burlesques et décalées. Comme une petite cousine de l’irrésistible Angélique des Emotifs anonymes qui s’appliquerait à dynamiter l’obligation sociale de mener de front carrière prometteuse, famille parfaite et vie amoureuse au top.

Dans la vie, l’actrice, généreuse et attentive, préfère les gens qui doutent à ceux qui débordent d’assurance. Au cours d’un long entretien, elle raconte ce qui l’a séduite dans le projet de Marie Belhomme, parle d’elle-même et de sa carrière, pose un regard positif sur la place des femmes dans le cinéma et avoue ses envies de mise en scène. Très belle rencontre avec une actrice sincère et spontanée.

Ecran Noir : Parlez nous de Perrine, le personnage principal des Chaises musicales.





Isabelle Carré : Ce que j’aime bien dans le personnage, c’est qu’il est complètement dans la situation du titre, Les chaises musicales, c’est-à-dire qu’il danse un peu de façon chaotique pour trouver sa place. C’est quelqu’un qui n’a pas coché "famille", "enfant", "travail" sur une liste. Elle n’a rien, en fait. Elle improvise. Ce que j’aime beaucoup, c’est la discrétion, et en même temps l’audace. C’est un peu paradoxal. Elle a ce syndrome de l’imposture, elle est toujours dans la culpabilité aussi. Moi j’aime bien les personnes qui sont dans ce doute. Je ne veux pas dire par là que ce n’est pas chouette d’avoir de l’assurance, mais en tout cas je me sens plus proche, moi, dans ma personnalité, des gens qui doutent que de ceux qui sont sûrs d’eux, qui ont le sens de la répartie, qui font toujours mouche, qui savent ce qu’il faut dire quand il faut le dire, qui se sentent partout à leur place. Voilà, Perrine, elle est à l’opposé de cela. Et en même temps elle a quand même le courage d’y aller. En fait, si je pouvais résumer, je dirais que c’est un peu une petite sœur des Emotifs anonymes (NDLR : film de Jean-Pierre Améris dans lequel joue Isabelle Carré). Y’a vraiment un parallèle entre les deux films.

D’ailleurs, il y a des gens qui me disent : pourquoi prendre le risque de se répéter, de se caricaturer ? Oui, mais en même temps j’avais quand même envie d’y aller, parce que je trouvais que Marie [Belhomme], dans l’écriture du scénario, la proposition d’une comédie romantique très décalée, proposait quelque chose de très différent de ce qu’on a l’habitude de voir. Moi ce qui me dérange, à propos de répétition, quand on voit des films, on se dit "il est super, l’image est belle, les acteurs jouent super bien" On a rien à redire finalement mais on se dit "mais je l’ai vu cent fois, ce film !". Parfois je préfère que ce soit plus fragile, plus maladroit peut-être dans la réalisation, mais moins déjà-vu. C’est pour ça que j’étais vraiment si heureuse, aussi, de travailler avec les frères Larrieu l’été dernier, parce que voilà pile-poil des gens dont on reconnaît immédiatement l’univers, et en même temps ils sont complètement inventifs à chaque proposition, à chaque scénario. Et surtout on ne se dit pas "j’ai déjà vu 100 fois ce film-là". Ils ont un ton complètement différent, complètement nouveau. Très intime, très personnel. Et on sort de là, du coup, avec des films qu’on n’oublie pas.

Je trouvais que Marie [Belhomme], dans son univers à elle, dans sa verve à elle, elle proposait aussi quelque chose de singulier. C’est ça qui m’intriguait.

EN : C’est étonnant qu’on vous reproche de jouer ce type de personnage deux fois à plusieurs années d’intervalles, car après tout ce sont des personnes qui existent. J’ai plutôt l’impression, moi, qu’on ne les voit pas assez souvent au cinéma. Surtout des personnages féminins…

IC : Effectivement, vous avez raison. On a l’habitude de voir ce type de personnages burlesques masculins. Ca remonte à Charlot ou Buster Keaton. Des grands timides qui sont à la fois des gens confrontés à des choses qui les dépassent et même ils y vont parfois avec encore plus de courage que s’ils n’avaient pas toutes ces barrières à franchir. Des barrières qui sont parfois en eux. C’est vrai que des personnages de femmes comme ça, on n’en voit pas tant que ça, oui. Et c’est vrai que ce type de personnages-là, j’ai envie de les voir au cinéma. J’ai envie de les voir aussi dans la vie. J’ai été très marquée lors de la sortie des Emotifs anonymes : je parlais avec une femme chauffeur de taxi. Elle me demandait ce que j’allais faire, donc je lui raconte que je vais à une avant-première d’un film dans lequel j’ai joué, elle me demande de raconter, et là sa réaction m’a énormément touchée. Elle dit : "mais qu’est-ce que vous avez de la chance, vous, les comédiens, plus vous êtes timides, émotifs, plus ont dit "qu’est-ce qu’elle est touchante". Prenez Charlotte Gainsbourg, tout le monde dit : "qu’est-ce qu’elle est magnifique", mais imaginez Charlotte Gainsbourg dans un bureau, ou chauffeur de taxi. C’est l’horreur ! Elle souffrirait beaucoup. Elle disait : "moi j’ai ce problème-là et j’ai été obligée de me blinder". Et en fait, c’est le cas de beaucoup, beaucoup de monde. C’est pour ça, je pense, que Les émotifs anonymes a aussi bien marché. Tout à coup, ce type de films nous autorise un tout petit peu plus à être fébriles, à être maladroits, à pas forcément toujours être des winners, des gens qui ont réponse à tout. Maintenant, tout le monde a un coach. Même le corps doit être dur comme du bois. Il ne faut aucune fragilité. Et pourtant c’est ce qui est beau, c’est ce qui fait le charme des êtres humains, ces doutes et ces fragilités !

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