Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Une superbe suite dans le 8e arrondissement à Paris. Grand, élégant, voix de basse à l'appui, Michael Cunningham, qui ne parle pas un mot de français, esquive un " bonjour " chaleureux arrondi à l'anglo-saxonne. Avec l'adaptation cinématographique de son roman " The Hours ", qui a remporté le prix Pulitzer en 1999, cet écrivain né dans l'Ohio a entamé une collaboration avec David Hare, réalisateur d' une bonne vingtaine de pièces de théâtre, puis Stephen Daldry, metteur en scène du film " Billy Elliot ". Le film est nominé pour 9 Oscars. Cigarette sur cigarette, le regard fixe, Mr. Cunningham soigne son langage, non sans humour.
Ecran Noir: Trois destins parallèles, trois époques différentes dans la même histoire; un accent sur l'émotion, le rêve, le non-dit ; une ambiance riche en images et en détails sensoriels : votre livre se lit quasiment comme un film…





Michael Cunningham: Je n'ai jamais pensé la littérature en termes de littérature. Il n'y a pas de frontière claire et nette entre le monde des livres, celui du cinéma et, par exemple, l'opéra. Qui a dit qu'un livre est un livre et n'a pas le droit des se mélanger à d'autres formes d'expression ? Je ne suis pas un puriste. Ce film s'apparente d'ailleurs à un livre, il est plus littéraire que beaucoup de livres.

EN: Ce qui est frappant, c'est de voir avec quelle fidélité le metteur en scène a reproduit cette luminosité " lunaire ", aérienne qui envahit le roman.

MC: Oui. Mais l'équipe du tournage a utilisé trois types de pellicules différents. Pour le tiers qui se déroule à Los Angeles, la lumière est éclatante, la pellicule un brin surexposée. Stephen Daldry (le réalisateur) a filmé l'épisode Virginia Woolf avec des bobines d'époque, qu'il décrit comme ayant une qualité " nicotine " car elles sont plus sombres, comme teintées de marron.

EN: Est-ce une coïncidence que Meryl Streep apparaisse en coup de vent dans le roman ?

MC: C'est une pure coïncidence. Je voulais ajouter une touche d'immortalité, chose qu'on ne trouve - en Amérique du moins - que chez les stars du grand écran : notre équivalent de la famille royale. Mais non, je n'avais aucune idée que Meryl Streep jouerait dans une adaptation de mon roman.

EN: Comment êtes-vous rentré en contact avec Stephen Daldry et David Hare (le scénariste) ?

MC: Le producteur du film, Scott Rudin, m'a appelé en me proposant de faire un film à partir du bouquin. Ma réaction initiale a été de dire " merci, mais sans façon ". Je ne pensais pas que ça fonctionnerait en tant que film, et je préférais que ça soit laissé de côté plutôt que bâclé. On entend tous les jours des histoires de romanciers qui se plaignent après que Hollywood ait adapté leurs livres, et je comprends d'ailleurs tout à fait leur point de vue, mais j'ai aussi envie de leur dire : " peut-être que vous n'auriez pas dû leur vendre (rires)… vous avez vendu votre livre et pris l'argent, vous deviez tout de même être conscient des risques ". Puis Scott m'a annoncé un ou deux jours plus tard que l'adaptation intéressait David Hare, un dramaturge anglais brillant, pour lequel j'ai beaucoup d'estime. C'est à ce moment-là que j'ai changé d'avis. J'aurais refusé un projet où Virginia Woolf est une détective, dans lequel un astéroïde est sur le point de s'écraser sur Terre. Mais avec ces nouvelles données, la question ne se posait plus : il était clair que le film serait fait par des êtres intelligents et doués, qui allaient s'investir à fond dans leur travail. Si cela échouait, ça serait parce que la plupart des œuvres d'art sont des bides. Je tolère un échec honorable. Mais si vous n'êtes pas capable d'encaisser un revers, ne vous lancez surtout pas dans ce genre de projet.

EN: Vous avez souvent pris ce genre de risque tout au long de votre carrière ?

MC: Parfaitement, ce que je viens de dire s'applique à tous mes romans. Ce que je constate aujourd'hui plus que jamais, c'est qu'il y a relativement peu de gens qui lisent de la fiction. Les romanciers regrettent le manque de lecteurs. Ils n'ont pas tort, mais je suis encore étonné de voir que si un roman se vend à 100 000 exemplaires, on considérera qu'il s'agit d'un formidable succès. A l'inverse, un film qui n'a attiré que 100 000 spectateurs est classé comme un flop intégral. En tant que romancier, vous êtes beaucoup plus libre d'essayer des choses qui vous font hésiter, vous êtes amené à repousser vos limites, libre à vous d'imaginer que beaucoup de gens ont envie de lire votre ouvrage, du moment qu'un éditeur a accepté de vous avancer les fonds, même limités. Mais quiconque a envie de tourner un film doit partir du principe que 10 millions de personnes doivent avoir envie de le voir. Je ne me sentirais pas capable si je devais viser la barre des 10 millions de lecteurs.

EN: Etant donné le succès des Heures, vous ne pensez pas que ce sera le cas de votre prochain livre ?

MC: C'est décidé, je ne me laisserai plus impressionner par cela. Il est bien connu qu'après un gros succès, les gens n'aiment jamais ce que vous faites, quel que soit ce que vous écrivez. Je me dis la chose suivante : je commence à écrire un livre que tout le monde va détester, donc je peux écrire ce qui me chante.

Avez-vous pris part à l'élaboration du film ?

MC: J'ai le sentiment d'y avoir participé activement. Avant d'entamer l'écriture du scénario, David Hare et moi avons passé une bonne journée à discuter des personnages. Puis j'ai passé une autre journée avec Stephen Daldry, qui nous a permis d'imaginer différentes manières dont le film pourrait marcher. David a été très à l'écoute. Pour ma part, je l'ai encouragé à prendre le maximum de liberté. Je ne voulais pas que le film soit une adaptation trop littérale du roman et lui ai dit " j'apprécie ton respect pour l'histoire et les personnages, ne vois donc pas ce livre comme un genre de texte sacré ". Je voulais que le film devienne une œuvre à part entière. Après avoir essayé différentes possibilités, il a écrit un scénario qui s'est avéré très proche du livre, car c'était comme ça, selon lui, qu'il avait le plus de sens.

EN: Vous est-il arrivé d' " imposer votre véto " sur certains partis pris ?

MC: Le seul point de désaccord concernait le personnage de Laura Brown, joué par Julianne Moore. Pour la scène où Laura se rend à l'hôtel et envisage de mettre fin à sa vie, David voulait lui donner un revolver. Quand j'ai vu ça, je lui ai dit : " David, il n'est pas possible que ces gens-là aient un revolver chez eux. Et même s'ils en avaient un, Laura ne ferait pas ce genre de saleté à son propre corps ". David a invoqué des arguments tout à fait solides et pertinents, certains inspirés de Tchekhov et autres écrivains. Et puis au fur et à mesure que nous en parlions, je lui ai dit : " tu es anglais, et tu t'imagines que tous les Américains ont des flingues. Si tu continues, c'est moi qui vais devoir dégainer mon revolver et te tuer " (rires). En fin de compte il s'est incliné, ce qui a été tout en son honneur.

EN: Que pensez-vous des petites touches personnelles qui ont permis à David Hare d'accroître l'intensité dramatique à l'écran ? Parmi celles qui ne figurent pas dans le livre, il y a cette scène où la tentation du suicide chez Laura Brown se matérialise dans le film par une quasi-noyade sur le lit d'une chambre d'hôtel…

MC: Pour les besoins du film, David a en effet ajouté certains détails. Il s'agit de scènes qui sont plutôt paisibles dans le roman parce que l'on comprend ce que les personnages ressentent. A l'écran, on ne sait jamais directement ce qu'ils ressentent. David a donc augmenté la pression, et c'est pour cette raison que certaines scènes sont plus développées. Je pense que c'est tout simplement parce que le cinéma ne fonctionne pas de la même manière.

EN : La littérature est-elle supérieure au cinéma quand il s'agit d'exprimer certaines idées ?

MC: Bien sûr. La caméra a des limites. Dans le domaine de la littérature vous pouvez vous immiscer dans les pensées de vos personnages, faire référence au passé un court instant pour éliminer le présent. Ça, vous ne pourrez jamais le faire dans un long-métrage. Mais même si vous perdez certains éléments à l'écran, vous récoltez le talent de Meryl Streep, qui est capable de dévoiler toute sa personne par le simple fait de casser un œuf. Vous obtenez aussi la capacité de Julianne Moore à éclater en sanglots dans la salle de bain tout en lançant à son mari, qui l'attend dans la pièce voisine : " bien, tout va bien ". Ça vous ne pouvez pas le faire dans un roman.

EN: Vous avez donc suivi le tournage du début à la fin ?

MC: On m'a fait comprendre que je pourrais me rendre sur le plateau aussi souvent que je le désirais. Mais une fois sur le lieu du tournage, on est obligé de se faire tout petit, comme une centaine d'autres individus qui ne sont pas à leur place. C'est là que vous décidez d'enclencher l'écriture de votre prochain roman…

EN: Avez-vous aidé Meryl Streep, Nicole Kidman et Julianne Moore à comprendre leurs personnages respectifs ?

MC: Oui. Meryl et moi avons parlé un peu. Elle voulait des détails physiques : quel genre de musique Clarissa appréciait-elle? Quels étaient ses endroits favoris à New York ? Elle voulait avoir une idée du personnage au-delà de l'intrigue. Julianne, elle, voulait savoir des choses beaucoup plus générales sur le personnage de Laura Brown, sa manière d'être, son comportement vis-à-vis de l'enfant qu'elle attend. Le travail de recherche que Nicole a accompli - un travail colossal - c'est avec Stephen qu'elle l'a fait.

EN: Les trois actrices travaillent-elles différemment ?

MC: Avant le tournage, Meryl s'est dit : je ne sais pas comment m'y prendre, je ne sais plus jouer, mais je vais quand même essayer. Comme elle est géniale, elle s'est frayé un chemin tout au long du tournage. Julianne, elle, avait une idée très précise de ce qu'elle voulait dès son arrivée sur le plateau. Elle a besoin de très peu de préparation, déteste répéter, et, une fois sur le tournage, elle fonce. Enfin, Nicole a fait beaucoup de recherche autour du personnage de Virginia Woolf. Elle a passé du temps dans une petite maison au fin fond de la campagne anglaise, pas très loin du lieu du tournage, de manière à se mettre dans la peau du personnage.

EN: A posteriori, êtes-vous content de votre collaboration avec Stephen Daldry ?

MC: Nous nous sommes entendus à merveille. Nous sommes amis. J'ai surtout pris conscience de la manière dont il a dirigé les acteurs. Il est affectueux, patient, et a créé une ambiance qui a convaincu l'équipe que rien n'était impossible, en partant du principe que, "si ça n'a pas marché cette fois-ci, nous réessayerons ". Daldry est infatigable. Il est prêt à tout recommencer jusqu'à ce que ce soit comme il l'a imaginé.

EN: Vous abordez les thèmes du suicide ou de l'homosexualité ; la structure de l'intrigue est complexe ; elle tourne autour du personnage fantomatique de Mrs.Dalloway…Comment expliquez-vous qu'une œuvre aussi sophistiquée que celle-ci puisse plaire à n'importe quel genre de public ?

MC: Quand le tournage a commencé - et c'est un peu le sentiment que j'ai eu en écrivant le livre - nous avons effectivement eu peur de créer quelquechose de scolaire, d'ennuyeux, comme l'annexe d'un grand livre. Nous voulions un film complexe, riche en émotions, qui venait du cœur. A ce propos, je suis encore étonné que le bouquin soit devenu aussi populaire. Et je pense que l'une des raisons pour lesquelles le film a été un tel succès, c'est précisément que personne ne s'attendait à ce qu'il soit aussi bien accueilli.

EN: Même avec une tête d'affiche comme celle-ci ?

MC: Même avec une tête d'affiche comme celle-ci. Ni la distribution des rôles, ni n'importe quel autre élément n'est une garantie, à lui seul, du succès d'un film. Bien sûr, il est très utile d'avoir des actrices exceptionnelles, mais comme vous le disiez, ce film traite de suicide et d'homosexualité etc. Même avec de grandes actrices, personne n'envisageait que le film ferait un carton dans tous les multiplexes du Mid West.

EN: Est-ce qu'on pourrait dire que tout le monde trouve son compte dans ce mélange d'émotions pures ?

MC: Je dirais que le roman et le film font preuve d'un optimisme illimité, capable de surpasser ce qui peut arriver de pire aux hommes. C'est le seul type d'optimisme en lequel j'ai foi. Et c'est pour cette raison, je pense, que les gens sont réceptifs.

EN: Que pensez-vous du faux nez de Nicole Kidman ?

MC: J'adore le faux nez de Nicole Kidman. Je n'émettrais de réserve que s'il monopolise notre attention et empêche d'apprécier le jeu de l'actrice, par ailleurs fin et intelligent, avec ou sans faux nez. Si le nez ne ressemble pas à celui de Virginia Woolf, en revanche il nous rappelle que ce personnage n'est pas Nicole Kidman. Et puis elle est tellement belle avec.

EN: Comment Virginia Woolf aurait-elle réagi si elle avait appris que vous avez contribué à l'introduire dans l'univers du cinéma ? Certains de ses écrits suggèrent qu'elle voyait le 7e art comme un mode d'expression simple et stupide…

MC: (Réfléchit à haute voix). Hmmm…Virginia Woolf est morte dans les années 40. Autant en emporte le vent avait déjà été réalisé. Elle n'était pas complètement indifférente au cinéma. Simplement ce n'était pas sa tasse de thé. Si je ne m'abuse, elle ne méprisait pas le cinéma mais le considérait plutôt comme une forme d'art secondaire. Woolf était une critique sévère, mais elle avait aussi foi en l'innovation et envisageait l'avenir avec beaucoup d'enthousiasme. J'ose imaginer que si elle avait vécu notre époque elle aurait beaucoup apprécié le grand écran.

EN: Vous étiez censé figurer dans le film, mais votre scène a été coupée au montage. Que s'est-il passé ?

MC: Ma scène était très courte. Je tombais par hasard sur Meryl, nous nous disions bonjour très courtoisement. Puis elle me demandait : " Est-ce que tu viens à ma soirée ? ". Et j'étais censé lui répondre : " je ne manquerais cela pour rien au monde ". En tous cas j'étais brillant. Mais l'équipe du tournage m'a annoncé qu'il fallait prendre de l'avance. Dans un film comme celui-ci, vous devez unir trois histoires et rassurer le public, lui prouver que les éléments sont liés les uns aux autres et finissent par tomber en place. Pour ma part, j'ai bien peur de ne pas avoir été à la hauteur. Peut-être ont-ils été trop polis pour me le dire. (rires).

EN: Que pensez-vous du phénomène des Oscars ?

MC: Il serait idiot de nier les avantage pratiques que les Oscars sont capables de générer : ils encouragent les gens à aller voir un film, ce qui est une bonne chose. Il est bien qu'un film aussi peu orthodoxe, qui aborde des sujets aussi délicats, puisse récolter autant de nominations. Mais voilà des gens qui estiment que Titanic, Braveheart ou, pour le coup, Chicago doivent être élus meilleurs films de l'année. Toute remise de prix est ridicule. C'est évident. L'idée même de juger ce que l'Homme est capable de produire, quel que soit l'activité concernée -- et de dire (pensif, ironique) : " hmmm….le meilleur, c'est celui-ci " -- est complètement ridicule. Chaque année, un certain nombre de bons films ou de bons bouquins sont produits, mais insister pour que soit élu le meilleur d'entre eux, c'est comme examiner des légumes et dire : " cette année le poivron est le meilleur légume ". Ce qui est une bonne chose si vous êtes un poivron…(rire).

EN: Les Heures est-il susceptible de donner naissance à un nouveau genre dans le cinéma ?

MC: Je ne sais pas. Il est possible que le cinéphile américain ne soit pas si idiot qu'on se l'imagine. Mais de là, savoir si ce film donnera lieu à toute une vague de productions consacrées à la littérature, à la mort et à la sexualité… Je ne pense pas. J'espère, en tout cas, qu'il encouragera Hollywood à produire des films plus complexes, qui prennent des risques, et qui exigent du public un minimum de réflexion.

EN: A présent, quels sont vos projets ? La relation entre cinéma et littérature est-elle devenue une nouvelle source d'inspiration ?

MC: Oui et non. J'aimerais beaucoup écrire un scénario. Vous savez, je travaille dans la solitude la plus complète, et je suis entièrement responsable de mon produit fini. J'adore le travail en équipe que requiert un film. Si vous travaillez avec des gens bien, avoir une idée, la concrétiser en demandant autour de vous " et si on faisait comme ça, ou plutôt comme ça ?", c'est une toute autre manière de travailler, un tout autre mode de vie. Mais d'un autre côté, il serait dangereux d'espérer que mon prochain ouvrage soit lui aussi adapté à l'écran. Si vous partez de ce point de vue là, vous êtes foutu. Pour compenser, je travaille sur un livre dont personne n'aurait envie de faire un film. J'en suis à la moitié, il reste vraisemblablement deux ans avant qu'il ne paraisse.

Propos recueillis par Nicolas Douillet mars 2003


   Nicolas Douillet