Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



En pleine promotion européenne de son quatrième film, Frank, Lenny Abrahamson se plie volontiers à l'exercice. Sans langue de bois, il se livre entièrement, dit tout ce qu'il pense et n'hésite pas à déborder sur l'entretien suivant. Généreux, souriant et convaincu qu'il faut savourer chaque instant, il s'intéresse à nous autant que nous à lui. Rencontre.
Ecran Noir: Satisfait de votre séjour à Paris ?





Lenny Abrahamson: C'est génial ! J'adore venir ici, j'aime passer du temps ici. J'ai même vécu à Paris pendant un moment quand j'avais 19 ans. Malheureusement, mon français est devenu très mauvais. Comme tout le monde pendant une tournée promo, j'aimerais rester plus longtemps. Deux jours c'est si court !

EN: Qu'est-ce qui a changé depuis votre premier film, Adam & Paul, sorti il y a onze ans ?

LA: Pour moi, au cours de ces onze années, tout a changé. J'étais célibataire quand j'ai fait Adam & Paul et aujourd'hui je ne le suis plus. J'ai deux enfants, j'ai fait trois autres films et j'en ai même un quatrième sur les rails. Donc sur les plans personnel et professionnel, tout est différent. Et de manière assez particulière, je crois que Frank a beaucoup à voir avec Adam & Paul. Pour moi, Adam & Paul est une slapstick comedy un peu burlesque et Frank contient beaucoup d'éléments burlesques et une espèce de tristesse douce amère.

EN: Diriez-vous que Frank est un guide de survie pour tous les jeunes groupes ?

LA: Je pense que c'est plutôt un guide sur le suicide. (rires) En d'autres termes, si vous voulez que votre groupe de musique survive, ne faites surtout pas comme dans Frank. Le film représente, de manière assez exagérée certes, des pans de la vie de beaucoup de groupes, en particulier ceux qui tentent de faire de la musique différente.

EN: Qu'est-il advenu de la tête en papier mâché que porte Michael Fassbender dans le film ?

LA: Il y en a une dans ma chambre. Les gens prennent des photos avec, les partagent sur les réseaux sociaux, c'est vraiment cool. Michael Fassbender en a également une avec lui et il y en a une autre que je vais ramener chez moi. En tout, on doit bien avoir quatre ou cinq têtes en papier mâché, toutes identiques.

EN: Est-ce dur de diriger un acteur comme Michael Fassbender ?

LA: C'est un acteur exceptionnel donc absolument pas. En général, quand on tourne avec de grands acteurs, ils ont des attentes particulières et des opinions bien tranchées concernant la manière dont ils doivent jouer. Et si toi, réalisateur, tu n'es pas d'accord, il faut te préparer à débattre là-dessus. Ça peut être intimidant mais avec Michael, qui n'est pas comme ça, c'était juste très stimulant et positif.

EN: A aucun moment, vous n'avez eu peur que sa présence éclipse le reste, les autres acteurs ou le scénario ?

LA: Non, vraiment pas. Sur le plateau, je n'avais que de bons acteurs donc ils n'avaient pas à se méfier de quoi que ce soit. Domhnall Gleeson est l'un des meilleurs que j'ai croisés, Maggie [Gyllenhaal] est une force de la nature. La seule interrogation que j'avais, c'était comment ça va se passer sachant que Michael aura constamment un énorme masque sur la tête. Mais le résultat final me laisse croire qu'on a fait du bon boulot.

EN: Si Domhnall Gleeson avait besoin d'un conseil concernant sa carrière, que lui diriez-vous ?

LA: Je lui dirais de continuer à faire ce qu'il fait parce que ça a vraiment l'air de marcher. A vrai dire, je serais sans doute celui qui lui demande des conseils pour ma carrière ! (rires) Il sera dans le prochain Star Wars, ce qui est carrément énorme et bientôt, on le verra dans Ex Machina d'Alex Garland. Je le sais parce que les critiques que j'ai lues sont très positives donc je suis impatient de le voir.

EN: Ce n'est pas trop étrange que l'on fasse en permanence le parallèle entre Frank et les Daft Punk ?

LA: Non, je suis plutôt heureux que les gens lient Frank aux Daft Punk. Il y a toute une liste de personnalités et d'artistes qui aimaient utiliser des masques. Laisser l'art nous séparer de notre personne, c'est quelque chose que l'on a déjà vu et j'ai l'intime conviction que si l'on comprend la démarche des Daft Punk, on ne peut qu'apprécier le personnage de Frank. Mais à la différence des Daft Punk, Frank n'enlève jamais son masque, même après le show.

EN: D'une certaine manière, Michael Fassbender a donc retrouvé son image propre, son identité avec Frank ?

LA: Complètement. Un acteur doit savoir jouer avec tout son corps et avec son visage. C'est toujours dur pour un acteur de disparaître derrière un personnage quand son visage est connu de tous et placardé partout. Avec Frank, Michael était lui-même mais a pu dépasser ce fétichisme lié à son visage. C'est une transformation totale pour lui, et c'est probablement pour ça que nombreux sont ceux qui pensent que c'est sa meilleure performance !

EN: Que diriez-vous à un spectateur français qui s'apprête à aller voir Frank et qui ne sait absolument rien de Chris Sevey ou Jon Ronson [les deux personnalités dont le film s'inspire] ?

LA: Je pense que c'est un spectateur parfait ! (rires) Frank est un film qui résonne par lui-même, bien qu'il soit inspiré de personnes qui ont existé. Donc si vous allez voir Frank sans rien connaître de Chris ou de Jon, vous ne pouvez que mieux apprécier le film.

EN: On vous retrouvera bientôt sur un nouveau projet de série télé. Est-ce une manière de tourner plus confortable ?

LA: Plus ou moins. Pour ce nouveau projet, il y aura nécessairement une grande implication de ma part mais je n'en serai pas le réalisateur. Je serai du côté de l'équipe artistique et des producteurs exécutifs donc c'est plus intéressant.

EN: Pouvez-vous me faire quelques révélations sur votre prochain film ?

LA: Bien sûr. Mon prochain film devrait sortir cet automne. Il s'appelle Room et c'est une adaptation du roman d'Emma Donoghue. C'est une œuvre très sombre sur une mère et un enfant de cinq ans. L'enfant a grandi dans une seule pièce et sa mère lui a fait croire que tout l'univers relevait de cette petite pièce. Par la suite, on comprend que la mère a été kidnappée et que le fils est l'enfant qu'elle a eu avec son ravisseur. Le film traitera donc de leur retour à la réalité, quand ils s'échappent de cette pièce.

EN: Comme pour Frank, on peut s'attendre à des grosses têtes d'affiche ?

LA: Eh bien, il y a Bree Larson (The Spectacular Now, The Gambler). Je ne sais pas si le public français l'a connaît bien mais ça ne saurait tarder. Il y a aussi William H. Macy, le papa génial de la série Shameless, qui était aussi dans Fargo. Et une autre grande actrice, Joan Allen. Et il y a ce gamin absolument génial dont je pourrais vous parler pendant des heures, Jacob Tremblay.

EN: Etant irlandais, est-ce important pour vous que le public irlandais soit réceptif à vos films ?

LA: Frank est un film qui se passe en partie en Irlande. Mes trois précédents films étaient complètement irlandais, dans leur fabrication. C'est là où je vis, où mes enfants grandissent mais ce n'est pas nécessairement important que les Irlandais aiment mes films. Je tiens simplement à faire des films qui paraissent pertinents pour les Irlandais.

EN: Vos proches sont-ils une source d'inspiration ?

LA: Oui. Mes enfants m'ont complètement changé. Depuis que je suis père, je ressens beaucoup plus d'empathie pour mes personnages. Ma femme et mes enfants m'apportent une certaine stabilité émotionnelle et c'est très important dans mon travail.

EN: Etant en pleine saison des nominations, quel est votre avis sur la question de la diversité aux Oscars ?

LA: De vous à moi, les nominations aux Oscars sont vraiment bizarres ! (rires) On ne sait jamais vraiment comment ils choisissent ou votent donc la question de la diversité n'est pas anodine. Le choix des nommés ne relève pas d'une quelconque diversité. Qu'il s'agisse de cinéma ou de musique, on a affaire à des industries très "blanches". Je sais que cette année, on parle beaucoup du film Selma et de sa réalisatrice qui n'est pas nommée mais ce serait vraiment surprenant que ce soit un acte délibéré. Hollywood aime se voir comme un territoire libéral donc la diversité relève selon moi d'un problème structurel et systémique. Dans tous les cas, il y a de très bons films nommés chaque année, tout comme certains son vraiment très mauvais !

EN: Avez-vous vu certains des films nommés cette année ?

LA: J'ai vu Birdman, que j'ai carrément adoré ! J'ai également vu The Imitation Game qui ne m'a pas franchement plu. Je dois encore voir Foxcatcher, Whiplash et The Grand Budapest Hotel. J'espère qu'ils sont meilleurs qu'Interstellar parce que je l'ai vraiment détesté ! Et en parlant de film que je n'ai pas aimé, il y a aussi Gone Girl. J'ai failli quitter la salle, je trouvais ça incohérent et désastreux. C'est dommage parce que j'adore David Fincher.

EN: Lequel de ses films préférez-vous ?

LA: Mon préféré ? J'aurais tendance à dire The Social Network. J'ai trouvé ça incroyable de réussir à lier toutes ces lignes temporelles sans jamais s'y perdre. Ça c'était de la grande réalisation !

EN: Pour rester sur vos goûts, quels sont les derniers films qui vous ont le plus marqué ?

LA: L'un des derniers film qui m'a vraiment plu, c'est Under the Skin de Jonathan Glazer. J'ai trouvé ça magnifique et je pense que des films comme celui-ci devraient être nommés aux Oscars de temps en temps. J'ai également adoré Ida de Pawel Pawlikowski. C'est un très beau film et je suis ravi de voir qu'il se retrouve aux Oscars.

EN: Vous trouvez le temps de regarder des séries entre deux tournages ?

LA: Je vais être honnête, je ne suis pas un très grand fan de séries. Pour moi, la meilleure d'entre toutes, c'est The Wire. Je crois que rien n'a été fait d'aussi grand depuis The Wire. Cela dit, je me suis découvert une addiction pour The Knick, c'est une série médicale formidable. Et pour le reste, il faut impérativement que je me mette à regarder Silicon Valley. Tout le monde m'en parle !


   wyzman