Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Deauville, le soleil brille de mille feux, il fait chaud, les oiseaux chantent et la belle Astrid-Berges Frisbey nous invite à faire l'interview sur la terrasse de la villa Cartier plutôt qu'à l'intérieur. "Ça fait du bien d'être dehors, non? Il y a la mer, il fait beau. Autant en profiter, on a un hiver qui nous attend" dit-elle tout en fumant sa cigarette d'un air joyeux. Voluptueuse, classe et rayonnnante, elle a la prestance d'une Audrey Hepburn et le naturel d'une ancienne copine de classe.
Ecran Noir: Le personnage que vous incarnez dans I Origins, Sofi, est la bonne copine que l'on rêve tous d'avoir: végétarienne, cool, vivant à 200 à l'heure, etc...comment vous vous identifiez vous Astrid par rapport à elle? A-t-elle été difficile à interpréter ou au contraire très facile?




Astrid Berges-Frisbey: Ça a été une histoire de langage avant tout. Je n'avais pas parlé anglais depuis deux ans et elle a ces espèces d'énormes pavés où elle raconte des trucs complètement incroyables et moi j'étais un peu flippée de savoir comment j'allais pouvoir articuler tout ça. Quand je suis arrivée à New York, Mike m'avait dit qu'on aurait très peu de temps pour préparer tout ça, on avait 10 jours. Je me souviens qu'il m'a dit "Astrid j'adore ton accent je ne veux pas y toucher" j'ai réfléchit à ça et je me suis dis "attend ça me donne un vrai pilier pour pouvoir trouver ce personnage-là". Du coup pour interpréter Sofi j'ai utilisé des erreurs de langage qui pouvaient raconter autre chose, qui rajoutaient un sous-texte à des moments.
Par le fait de trouver la façon dont elle s'exprimait et dont elle expliquait les choses, ça m'a permit de la construire, de l'articuler dans cette désarticulation totale. Parce qu'elle est comme ça, elle a l'air d'une bribe d'air et en même temps quand elle frappe elle frappe très très juste. Par exemple, j'adore cette scène où elle parle des vers. D'un seul coup, elle défend ses arguments avec son vocabulaire à lui (Michael Pitt) en lui disant, en lui expliquant son point de vue à elle. Elle va dire «bah voilà ça c'est une table, ça c'est une chaise, ça c'est machin, ça ce sont des vers, ils ont deux sens et c'est tout». Cela me fait penser à Mike. Il avait des tas d'histoires qui sortaient de sa tête. Et on lui disait «Mais Mike les gens ils ne vont jamais comprendre ce truc-là». Il mettait parfois un quart d'heure à nous raconter, nous expliquer. Pour tout vous dire on réécrivait les dialogues sans cesse. Pas que pour mon personnage, mais pour tous. On devait adapter les dialogues aux lieux, aux situations.
Pour en revenir au personnage que j'incarne, c'est un personnage assez extrême qui vit uniquement dans le présent. Ça c'est quelque chose! C'est une philosophie de vie que j'ai, mais c'est parfois impossible avec le timing. Par exemple, moi je suis comme ça «ah ouais je fais ça et je fais ça» et puis après j'ai mes agents qui me rappellent à l'ordre, et du coup on est obligé d'être là et de ne pas faire ce que l'on avait prévu. C'est pour ça que la possibilité d'aller dans ce personnage si spécial ça a été un bonheur extraordinaire. . On dirait qu'elle a 400 ans et 10 ans à la fois. C'est une espèce de très vieille âme dans un corps d'enfant. J'aime la façon dont elle fait évoluer l'homme avec lequel elle est est (Ian incarné par Michael Pitt, ndlr), j'aime tout le paradoxe de ce couple qui est incroyable.

Ecran Noir: Justement le film est emplis de paradoxe et de métaphores diverses, en particulier celle de la cohabitation entre la science et la religion. Votre personnage est davantage porté sur le spirituel tandis que celui incarné par Michael Pitt ne pense qu'à travers les preuves scientifiques. Quel est votre avis sur le sujet? Que pensez-vous de cette confrontation entre spirituel et scientifique présente dans I Origins?
Astrid-Berges Frisbey: Et bien moi je serais davantage portée pour cette espèce d'énergie que représente le film. Ce qui me plaît énormément dans ce film c'est qu'il est tout sauf moralisateur. Et pour un film américain c'est assez rare. Je ne me suis jamais dit ça quand j'étais en train de promouvoir le film aux États-Unis mais là d'un seul coup je me suis dis qu'il n'y a pas vraiment de morale. Chacun peu avoir son interprétation de cette situation. Être touché par ça et en même temps ne pas y croire. C'est juste un film qui vous invite à une réflexion. Bon je suis d'accord, la ligne centrale, c'est un peu la science et sa confrontation avec la religion, mais arrivé à la fin du film, il n'est question que de respect. Parce que si on regarde les scientifiques de près, c'est comme une religion. Ils vivent comme une église le ferait. C'est comme si on invitait les religions à se respecter les unes avec les autres. Chacun peut croire ce qu'il veut, et c'est ce que j'aime dans ce film. Par ailleurs, moi j'ai toujours été intéressée par la science, c'est l'une des rares matières où j'étais bonne à l'école et en même temps de par ma vie et mes expériences, même si je ne suis pas quelqu'un de religieuse, je suis spirituelle.
Par contre Mike est à l'extrême de ça! Il s'agit de quelqu'un de scientifique et en même temps qui est complètement végétarien et branché réincarnation et compagnie. Cela prouve que l'on peut avoir sa tête quelque part et son cœur ailleurs.

Ecran Noir: Mike Cahill nous a expliqué que c'était Michael Pitt qui a soufflé votre nom pour le film, qu'est-ce qui vous a poussez à choisir ce film?
Astrid-Berges Frisbey: Et bien le scénario d'abord. Je suis restée complètement hypnotisée par ce scénario. Je me souviens que quand je l'ai reçu, je partais deux jours après en voyage et je savais que j'allais être difficile à joindre. J'ai donc proposé à Mike qu'on se rencontre très vite, le lendemain. Avec un scénario aussi complexe comme celui-ci, on pourrait penser tomber sur quelqu'un de fièr de lui-même qui se prendrait trop au sérieux. Et bien non! Vous l'avez vu? Il est génial et on a envie de le suivre jusqu'au bout du monde. Après notre rencontre c'était encore plus évident pour moi que j'allais faire le film. Lorsqu'il m'a confié ce rôle, c'était un beau cadeau. Qui m'effrayait tout de même un peu.

Ecran Noir: Pourquoi cela?
Astrid-Berges Frisbey: Et bien on a peur de ne pas être à la hauteur et surtout on veut prouver qu'on mérite le rôle. Que l'on a pas été choisie que pour ses beaux yeux (rires).

Ecran Noir: Quel est votre meilleur souvenir d'I Origins?
Astrid-Berges Frisbey: J'ai vécu des choses, des moments intenses. Je crois que la scène où on était tous les trois avec Britt est ma favorite. On a essayé cette scène au préalable, en répétition. Mais c'est lorsqu'on l'a tourné qu'on l'a adorée! On s'est tous regardé et on s'est dit «mon Dieu mais quelle scène jouissive à jouer». Il y avait tellement de puissance dans les regards. Un ping-pong à trois quoi! Et tout ça avec Mike qui cadrait... énorme!

Ecran Noir: Contrairement à beaucoup d'actrice française qui s'exportent aux USA, vous ne vous jetez pas tête baissée dans le premier script reçu. Vos choix ont l'air bien réfléchis: Pirate des Caraïbes, La fille du puisatier, Juliette ou encore I Origins. Qu'est-ce qui vous pousse à choisir un film plus qu'un autre?
Astrid-Berges Frisbey: Et bien ça dépend, j'ai des raisons différentes. C'est souvent un scénario que j'ai envie de défendre ou un personnage, ou alors le travail avec un metteur en scène. En tous cas, c'est aucunement une histoire de carrière. Je ne pourrais pas faire un film ni pour l'argent ni pour une construction de carrière. Je m'investis beaucoup trop dans les films pour ça. Faire ça pourrait me tuer ou me dégoûter à vie! Si je fais ça, je risque de me retrouver dans un film sur lequel je suis malheureuse. C'est pour ça que j'ai un parcours assez bizarre à sauter d'un pays à un autre. Aussi étrange soit-il, cela me permet de me ressourcer! Parce que cela me permet de partir de zéro à chaque fois. D'une langue à l'autre, ma voix change, mon jeu change, par conséquent je n'attrape rien d'un autre personnage. C'est assez jouissif d'avoir cette liberté là dans un système qui enferme les acteurs chaque fois plus dans certains rôles.
Je pense qu'il y a aussi cette honnêteté qui me pousse à aller vers un film et pas un autre. Parfois, j'adore le scénario, j'adore le réalisateur, j'adore les acteurs mais je me dis que ce moment là n'est pas pour moi. Je suis trop jeune ou je n'ai plus l'âge. Ça m'est arrivé d'ailleurs, il y a quelques jours où on m'a proposé un rôle, et puis on a voulu me donner le rôle principal. Je lui ai dit «franchement je pense que tu devrais prendre quelqu'un de plus jeune que moi et je vais donc continuer à jouer le personnage que tu m'as proposé au départ et je pense que tu vas y gagner». Bon c'est vrai, qu'on me voit pas souvent. Mais au moins je suis contente de parler des films et d'en faire la promo.

Ecran Noir: Quels sont vos projets à venir?
Astrid-Berges Frisbey: J'ai fini il n'y a pas très longtemps de tourner un film italien, en italien. Je m'y attendais pas franchement. De devoir apprendre une autre langue, je ne sais pas si je le referai de sitôt.

Ecran Noir: Avez-vous un réalisateur avec lequel vous voudriez travailler?
Astrid-Berges Frisbey: (hésitante) j'en ai quelques uns dont j'aime vraiment bien le travail. Mais en même temps je n'arrive pas à concrétiser un souhait. Car je déteste être déçue par la vie. Si jamais ça n'arrivait pas, je ne veux pas me dire «ah mon Dieu je n'ai pas pu réaliser ce rêve. Je n'ai pas pu l'accomplir». Et puis d'un autre côté, si j'avais des buts comme ça je n'arriverai pas forcément à voir certaines propositions. Pierre Godeau (Juliette) par exemple. Ça été un bonheur inouï de travailler avec lui et pour moi c'est un cinéaste de demain. Il prépare un film dingue en ce moment, je suis tellement fière de lui.
Après je pourrais rêver de tourner avec des acteurs mais... J'aurai adoré tourner avec Philip Seymour Hoffman. Mais vous imaginez, si j'avais dit autour de moi que je voulais tourner avec lui? Déjà que j'ai pleuré le jour de sa mort...
Moi je pense que c'est bien quand les choses se font d'elle-mêmes.


   cynthia