Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20



Les Soeurs Quispe est le premier long-métrage du réalisateur chilien Sebastián Sepúlveda, inspiré d'un fait-divers du début des années 1970 dans l'Altiplano andin. Entre documentaire et conte métaphysique, le film s'affranchit des étiquettes en nous donnant à voir le quotidien de 3 femmes marginales et nous en offrant une compréhension.
Écran Noir : Pourquoi avez-vous choisi d'adapter l'histoire des trois sœurs Quispe ?





Sebastián Sepúlveda : C'est une histoire qui appartient à l'imaginaire populaire chilien. Une chanson qui, en 1974, a marqué les esprits et que tout le monde reprend aujourd'hui. Au début, je trouvais que c'était une histoire terrible et je n'en comprenais pas trop le sens. Puis, j'ai lu la pièce de théâtre [ndlr : Las Brutas de Juan Radrigan] et j'ai dit aux producteurs que j'avais envie de partir à 4000 mètres d'altitude pour voir où ces femmes habitaient et comprendre leur histoire de l'intérieur.

EN : Vous dîtes ne pas avoir compris le sens de ce fait-divers. C'est en en faisant un film, sur les lieux même où les sœurs Quispe ont vécu, que vous vous en êtes rapproché ?

SS :Voilà. Quand on se trouve à 4000 mètres d'altitude, le premier jour, on a l'impression d'être drogués. Tout devient très space. L'Altiplano andin, c'est un endroit martien. J'ai vu la roche où les sœurs se sont pendues. C'était très fort et un peu hallucinatoire. Je me souviens avoir vu un puma se faire attaquer par des chiens, alors qu'on ne voit jamais de puma en journée. Tout ça était surréaliste. J'avais l'impression d'assister à une scène biblique, primaire. La question qui s'est très vite posée était : comment construire un film pareil ? Je ne pouvais pas le sucrer. Il fallait, à l'image de ce monde stérile et aride, que le film soit en lui-même brut.

EN : Vous avez fait vos études au Chili, mais ce monde n'a rien à voir avec le vôtre.

SS : Je n'ai rien en effet d'une personne ascétique ! [rires] Comme je suis exilé chilien, j'ai passé mon enfance au Vénézuela, dans les tropiques... Pour moi, c'était cela l'idée de beauté. Cette histoire m'a fait découvrir et comprendre la beauté d'un monde qui n'est pas celui que j'ai connu. C'est un monde terrible et beau à la fois.

EN : Comment expliquez-vous le geste des sœurs Quispe à la fin du film?

SS : J'ai pris la décision de tourner ce film au moment où une femme Coya (une des deux familles qui reste dans les montagnes) m'a raconté que la corde que les sœurs Quispe utilisent, elles l'ont fabriquée elles-mêmes pour que leurs âmes puissent voyager ensemble. D'une certaine façon, elles ne se pendent pas : elles s'unissent. Et pour l'occasion, elles mettent leurs plus beaux habits. Elles meurent dans la solitude extrême, mais dans la dignité. Elles ont choisi leur chemin, au mépris du gouvernement et de leurs voisins. Au final, elles se sont perdues dans cet espace abstrait et menaçant. C'est l'histoire d'un grand amour dans un monde totalement ascétique. Quand une plante parvient à pousser dans un environnement stérile et à supporter le soleil, elle peut avoir une forme bizarre et brute, mais elle n'en est pas moins belle ! Je voulais reconstruire cette image.

EN : On ne peut s'empêcher tout de même de se demander à quoi a pu servir cette vie de labeur.

SS : Ce sont des êtres handicapés dans la vie. Ces femmes n'ont pas les mêmes codes, sont regardées de travers. C'est d'ailleurs le lot de toute population indigène. Mais ce n'est pas triste. C'est une vie terrible, mais c'est la leur. Avant les rumeurs, elles avaient un quotidien, des voisins, une vie communautaire. Elles ne remettent pas en question leur mode de vie, car c'est le leur, et que sans cela, elles n'existent plus. « Si on nous enlève nos chèvres, qu'est-ce qu'on devient ? » Dans la première partie du film, on découvre leur quotidien et son aridité extrême. Dans la dernière partie, on quitte le conte réaliste pour accéder à une dimension plus métaphysique. S'il n'y avait pas eu ce rituel, cela n'aurait pas été un acte d'une dignité absolue. Ce n'est pas comme avaler des cachets : ça, c'est triste, mais ça n'a pas de grandeur. Leur façon de vivre est différente de la nôtre, et leur façon de partir aussi.

EN : En 2008, vous avez réalisé un documentaire, El Arenal. Pourquoi avoir choisi de réaliser une fiction ?

SS : Il y a une dimension documentaire dans ce film qui se lit sur le visage des comédiennes et dans les grands espaces. C'est un monde qui n'a jamais été documenté et qui n'existe pas pour les Chiliens. J'ai donc dû jouer à l'anthropologue et comprendre le vécu de ces soeurs, transmettre leur quotidien, observer leurs gestes. Je raconte une histoire, chaque plan a une signification. Si cela avait été un documentaire, j'aurais sûrement ajouté des images d'archive avec Pinochet, or c'est précisément ce que je voulais éviter. Dans le film, le gouvernement n'a pas de forme, ce n'est qu'une ombre. Le problème, c'est que les spectateurs aujourd'hui exigent des films standard. Oui, c'est un film aride, mais c'est un monde aride. Quand les comédiennes ont rejoint l'équipe, elles ont trouvé l'endroit terrible, alors que moi je le regardais avec amour.

EN : Quelles ont été les conditions de tournage?

SS : Au début des années 1990, j'ai fait plusieurs courts-métrages, puis j'ai été scénariste. Alors, le tournage, c'était nouveau pour moi. C'est un apprentissage difficile et angoissant. On se réveille à deux heures du matin en se demandant : « mais qu'est-ce que je suis en train de faire ? » On doute en permanence. Pour ce film, je ne voulais pas jouer le théâtre filmé à 4000 mètres d'altitude. Je ne voulais pas n'avoir que des acteurs professionnels – cela aurait été trop facile et on allait passer à côté du sujet. J'ai donc demandé à Digna Quispe, la nièce d'une des sœurs Quispe, Justa, de jouer le rôle de sa tante. Elle a dû voir deux ou trois films dans sa vie, et habite la petite hutte de 60 mètres de long qu'on voit dans le film. Et je ne m'attendais pas à ce que ce soit si bon ! Elle dégage quelque chose d'incroyable. Catalina Saavedra et Francisca Gavilan, elles, sont de véritables stars. Il était donc d'autant plus nécessaire pour ces actrices d'entrer dans ce monde qui leur paraissait hostile et d'être généreuse avec Digna, en évitant de surjouer. J'espère en tout cas que le deuxième film sera un peu plus tranquille ! [rires]


   Emeline