Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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Avec Le Papillon en 2002, le réalisateur Philippe Muyl a conquis le public chinois, séduit par la relation entre un grand-père, incarné par Michel Serrault, et sa petite-fille. On prend les mêmes, et on recommence, avec Le promeneur d'oiseau, à la différence près qu'il s'agit du premier film chinois réalisé par un Français. L'occasion pour Philippe Muyl de parler sans ambages du cinéma français, de la dictature en Chine, et de l'organisation parfois chaotique de ce projet hors du commun.
Écran Noir : Le promeneur d'oiseau est le premier film chinois réalisé par un Français. D'où vous est venue cette idée?





Philippe Muyl : Ce n'est pas moi qui en ai eu l'idée, mais Steve René, un producteur français marié à une Chinoise que j'ai rencontré lors d'un festival en 2009. Les accords franco-chinois de coproduction venaient d'être signés, et tous deux souhaitaient faire un film chinois. Je suis un peu connu en Chine grâce à mon film Le Papillon, qui a très bien marché là-bas. Au départ, on envisageait de faire un remake du Papillon, puis on a finalement décidé de faire quelque chose de plus spécifique, en gardant la relation entre le grand-père et la petite fille. Mais je ne voulais surtout pas d'un Papillon 2.

Écran Noir : breguet replica watches On retrouve en effet dans ce film les mêmes thèmes et protagonistes que dans Le Papillon.

PM : C'était le postulat de départ. Je voulais faire un film dans le même ton. Pour donner de la crédibilité au projet et convaincre les financiers, il fallait s'appuyer sur un film de référence, montrer qu'on voulait faire un film « comme ». La plupart de mes films parlent d'enfants, c'est vrai. Mais j'ai décidé d'arrêter. En ce moment, j'écris un nouveau scénario qui parle de maltraitance à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C'est un sujet dur, et malheureusement, je ne crois pas avoir d'avance sur recettes (rires). Faut jamais dire jamais, mais bon, je sais qu'on ne me laissera pas le tourner.

Écran Noir : Pourquoi cette relation entre un grand-père et sa petite-fille a-telle conquis le public chinois ?

PM : C'est un thème asiatique. Beaucoup de films coréens et japonais se basent sur ce principe. L'histoire de l'oiseau est spécifique à la Chine du Nord, où l'on voit toujours des petits vieux avec leur oiseau en cage. Zhigen [ndlr : le grand-père] fait un voyage vers ses origines, retourne dans sa maison. Sa petite-fille découvre son histoire. La problématique de la famille est également propre à la Chine.

Écran Noir : En même temps, le film ne donne pas l'impression que cette situation est propre à la Chine. Dans la façon de filmer Pékin, on pourrait penser qu'il s'agit d'une capitale occidentale.

PM : La problématique des trois générations est chinoise à cause de la façon dont la Chine a évolué, ce qu'illustre le contraste entre la petite-fille et son grand-père. Mais le thème est en effet international et universel, car c'est une fable. Ce n'est pas d'un réalisme absolu. Ces histoires de générations existent aussi au Brésil, en Indonésie... En fait, Le promeneur d'oiseau est authentiquement chinois, mais pas spécifiquement chinois.

Écran Noir : Qu'avez-vous retenu de cette première expérience en Chine ?

PM : Ce fut une entreprise de trois ans incroyablement difficile, à tous les niveaux. Surtout au niveau production. Il y a des conséquences à tout ça : les gens s'énervent, on arrête le film dix fois, bref, c'est compliqué. A l'arrivée, c'est plutôt une expérience positive. D'abord, parce que j'ai cru que le film ne finirait jamais. C'est une victoire qu'il soit aujourd'hui distribué. Je suis le premier réalisateur à l'avoir fait, même si je ne suis pas là pour battre des records...

Écran Noir : Cela en dit pourtant long sur la position actuelle du cinéma français.

PM : Le cinéma français est très bien organisé, très bien auto-financé, très protégé – et il a de bonnes raisons de l'être. Mais je trouve qu'il est un peu consanguin. Tout le monde réalise les mêmes films avec tout le monde, ça tourne en rond et souvent, ça ne vole pas très haut, même si quelques films s'en sortent. Les réalisateurs français ne se frottent pas à l'international. Et ils ont tort car ça va leur tomber sur la gueule. On défend le château fort, et on a raison, mais il ne va pas résister éternellement. Avec l'arrivée de Netflix, le cinéma français va changer, et pas en bien. Il n'a pas encore subi l'épreuve de la mondialisation, mais je crains que le marché ne le lui impose. Ça me fait me rire quand j'entends des vieux cinéastes dire que le cinéma, c'est fini, alors qu'ils sont en fin de carrière. Et c'est d'ailleurs ce que je suis en train de faire ! (rires)

Écran Noir : Est-ce qu'un film comme Le promeneur d'oiseau aurait pu être réalisé par un Chinois ?

PM : Je pense qu'un réalisateur chinois aurait eu du mal, car il faut avoir de la distance. Ce n'est pas un portrait critique, genre qu'ils affectionnent beaucoup là-bas. Sinon, le marché chinois répond à la loi des blockbusters. Le système les a obligés à ne s'intéresser qu'à l'aspect commercial du cinéma. C'est extrêmement difficile pour les petits réalisateurs. Entre 800 et 1000 films par an sont réalisés, mais la moitié ne sort pas en salles. Un réalisateur chinois aurait dû être capable de tourner un film comme celui-là, mais ce n'est pas leur but. Le seul loisir que la dictature chinoise laisse aux gens, c'est de gagner de l'argent.

Écran Noir : Il s'agit donc du regard d'un réalisateur français sur la situation actuelle en Chine.

PM : C'est un portrait de la Chine d'aujourd'hui, avec un propos écolo. Les Chinois ont tendance à se ficher de la nature. Le film invite à une réflexion sur le matérialisme et la course à la réussite. Je n'ai jamais vu de gens aussi hyper connectés qu'à Pékin. Même au restaurant avec des amis, ils restent bloqués sur leur portable.

Écran Noir : On voit à plusieurs reprises le grand-père et la petite-fille emprunter des chemins de traverse. Pensez-vous qu'aujourd'hui il est nécessaire de se perdre?

PM : C'est ce qu'on dit : la meilleure façon de se trouver, c'est de se perdre. C'est ce qui m'est arrivé en tournant ce film. Je me suis perdu en fait. Il m'échappait en des tas d'endroits, et en même temps, je conservais un certain contrôle. Niveau organisation, c'était un vrai bordel. Rien à voir avec ce qu'on fait en France.

Écran Noir : Vous semblez pourtant maîtriser totalement votre film, à l'écran.

PM : La réussite du film, c'est qu'on ne voit pas tous ces à-côtés. Quelque part, on en a bénéficié. Un exemple : deux jours avant le début du tournage, on n'avait pas d'acteur pour jouer l'ami du grand-père. Le casting director, pas très pro, m'a dit « t'inquiète, je vais t'en trouver un ». Le soir, je me retrouve avec deux petits vieux qui n'ont jamais tourné de leur vie... Mais c'est bizarrement ce qui rend le film authentique. En France, je n'aurais jamais accepté de travailler dans des conditions pareilles.

Écran Noir : Que symbolise l'oiseau ?

PM: Quand les Chinois me posent la question, je leur réponds à la chinoise : il est le trait d'union entre la terre et le ciel. Pour moi, en Occident, il symbolise l'âme du défunt qui s'envole. Le défunt est coincé entre la mort et la vie, comme s'il avait encore quelque chose à régler avant d'être libéré. C'est une fois parti que le deuil est fini. Après, en ce qui concerne la petite-fille qui se compare à un oiseau en cage, il fallait faire attention. Je voulais éviter tout discours politique. Il y en a bien un, mais les Chinois ne s'en rendent pas compte, car c'est le regard d'un Français. Les Chinois n'ont pas le droit de sortir, sauf en groupe. Dans le film, ce n'est pas explicite, mais sous-jacent.


   Emeline