Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 24





Ceux qui m'aiment prendront le train sera l'un des films événements au Festival de Cannes. 4 ans après La Reine Margot, et encore avec un casting choral, Patrice Chéreau remonte les marches. Le metteur en scène de théatre est en passe de devenir un cinéaste à part entière. Rencontre.
Ecran Noir : « Ceux qui m'aiment prendront le train » est un titre attirant, troublant. Comment s'est-il imposé à vous ?





Patrice Chéreau : Cette phrase a été très tôt une des composantes du film, puisque nous somme partis avec Danièle Thompson, d'une histoire réelle qui, depuis, s'est dissoute et s'est transformée en autre chose. Un homme, un artiste ayant passé toute sa vie à Paris, décide de se faire enterrer à Limoges. Cette phrase qu'il prononce, « ceux qui m'aiment prendront le train », est une injonction posthume aux survivants: si vous m'aimez, vous pouvez bien sacrifier une journée de votre vie pour m'accompagner jusqu'à ma dernière demeure. Elle établit aussi un tri implicite entre ceux qui prendront le train et ceux qui ne le prendront pas. J'ai entendu cette phrase et j'ai eu envie de la prendre pour titre; elle est longue, mais mystérieuse, elle claque comme un ordre - un ordre somme toute assez doux -, elle installe une compétition entre les survivants et c'est de cela dont parle tout le film. Il parle assez peu de cette personne qui a disparu, il parle des vivants surtout, des héritiers, des descendants, des fils putatifs, de la famille que cet homme s’est fabriquée contre vents et marées et qu'il a dû régenter tyranniquement.

EN: Le film, avec ce mort si présent, va tout le temps vers la vie.

PC: Le mort commande aux vivants et, en même temps, il leur fait un cadeau formidable: ce cadeau, c'est sa disparition, car il cesse alors de faire peser sur eux le poids de son intransigeante séduction. Il leur offre, en s'effaçant, cette journée hors de toutes normes où les problèmes se résolvent un à un, où tous vont vers un peu plus de lumière. Les enterrements, chacun a pu le vérifier un jour, sont des journées terribles et magnifiques en même temps, des journées déchirantes qui peuvent devenir brutalement joyeuses, des journées de retrouvailles et de communion entre des personnes bien vivantes, qui connaissent un nouvel appétit de vivre, aiguisé par la proximité de la mort. Disons que « Ceux qui m'aiment prendront le train » est un film où l’on parle du bon usage des enterrements...

EN: Pourquoi tous ces gens qui se rencontrent là et qui ont été concurrents pour la plupart dans l'affection ou l'amour du disparu sont-ils en crise ?

PC: Parce que le film ne s'intéresserait pas à eux s'ils ne l'étaient pas. Et puis, ce sont nos crises à nous, celles d'aujourd'hui, celles que nous côtoyons tous les jours, la question lancinante de l'amour filial, de l'amour conjugal, comment redonner un sens à tout cela, les refuser ou les réinventer. Ces crises se révèlent, se croisent et se superposent parce que ce voyage en train entraîne pour tous ces gens une cohabitation forcée. Beaucoup de ces crises ont trait à la paternité. Que signifie être le fils de quelqu'un? Etre le père de quelqu'un? Comment à la paternité biologique peuvent s'en substituer beaucoup d'autres. La paternité, c'est-à-dire aussi transmettre quelque chose à la génération suivante, transmettre des règles de vie, ou un savoir. Il y a ainsi dans le film de vrais pères, de faux pères, des faux enfants et des fils indignes, forcément. Tant d'autres questions: comment les fils peuvent-ils être sûrs de l'amour de leur père? Comment aimer un père? Comment ne pas lui en préférer un autre, idéal ou rêvé. Et cet amour, quand il est donné, pourquoi le refuse-t-on soudain? Et puis, il y a la question du « mariage » (ou du couple) qui taraude tout le monde. Le mariage conventionnel (dont la grande prêtresse est Viviane-Frédéric) et toutes les sortes de « mariage ». Qu'est-ce que cela veut dire aimer quelqu'un, partager sa vie avec quelqu'un et comment? Ruptures et rencontres, c'était le point de départ du scénario; paternité et mariage en sont devenues les lignes conductrices. Peu importe qu’on soit marié ou pas, qu'on soit du même sexe ou du sexe opposé, l'amour, la jalousie, la frustration, le désenchantement ou les espérances sont vécus ici à travers des gens d'âge, de condition, de situation différents, ceux que le peintre a connus et qu'il a aimés.

EN: L'homme qu'on accompagne au cimetière est peintre, votre père aussi. On ne va pas manquer de chercher dans votre film des traces autobiographiques.

PC: Disons que, lorsqu'il a fallu représenter physiquement Jean-Baptiste, je me suis inspiré de mon père dont c'est d'ailleurs le prénom. C'est peut-être pour cela que je n'ai pas montré ses toiles; il ne s'agissait pas de savoir quelle peinture il faisait, mais plutôt quel enseignement il avait mis à ses élèves, à ses amis, à ses amants, à tous ses fils. Mais j'ai l'impression d'être partout dans le film et pas forcément là où on croit. Je suis aussi dans le couple formé par Charles Berling et Valeria Bruni-Tedeschi, je suis dans le trio infernal formé par Pascal Greggory, Bruno Todeschini et Sylvain Jacques. L'homme qu'on enterre a eu des élèves, j'en ai eu, moi aussi, oui, je suis un peu partout.

Les deux histoires principales, celle de ce couple en train de se séparer et celle des trois garçons contiennent des parcelles de ma vie, modifiées, mélangées. Je ne me reconnais pas tant dans les situations que dans les conséquences et les résolutions des crises que chacun subit. Il y avait deux ou trois choses improbables que je voulais raconter, par exemple comment deux personnes qui ont rompu, peuvent, quand même, refaire un bout de chemin ensemble. Ainsi, pendant longtemps, je n'ai pas su si Claire et Jean-Marie allaient jamais revenir ensemble. Je me disais: tant qu'on est dans la jouissance de la crise, rien ne peut se résoudre, mais dès lors qu'un des deux lâche prise, les conditions sont réunies, peut-être, pour que cela puisse recommencer; Mais il faut d'abord passer par cette phrase importante que dit Valeria: « Je vais te laisser, je vais partir... », il faut qu'elle accepte de se retirer, c'est ce qui débloque la situation. De même, pour la conclusion de cet impossible et très bel amour à trois: je savais depuis le début que François (Pascal Greggory) était celui qui ce jour-là veut être en deuil de tout, qui vent en finir avec Jean-Baptiste (Jean-Louis Trintignant) qu'il a aimé follement, en finir avec Louis (Bruno Todeschini), dont il est l'amant, en finir avec Bruno (Sylvain Jacques), avec lequel il a une aventure. Il termine le film seul comme il le voulait et je voulais raconter cette solitude. Au passage, je me dis que « L'homme blessé, finalement, un des avantages du film aura été, à un moment donné, d'avoir aidé des gens parce que le film ne présentait pas le gamin homosexuel comme un cas, il n'y avait rien à expliquer, il aimait les garçons, point final. Dans « Ceux qui m'aiment prendront le train », il y a la séropositivité. Je pensais tout simplement important de voir que ce garçon séropositif, (Sylvain Jacques), allait rencontrer quelqu'un, qu'ils allaient vivre ensemble, sans trop de drames, simplement parce que cela fait désormais partie de la vie.

EN: Le film se déroule en trois parties, ne peut-on y voir les mouvements d'un concerto, l'allégro staccato du train, le large du cimetière, l'allégro furioso de la maison de famille ?

PC: Peut-être, les parties ne sont pas très égales, je sais juste que la mise en terre du cercueil intervient à la moitié du film. Mais il y a sûrement un élément musical, oui. C'est une chose qu'on a travaillé dans le scénario avec Danièle Thompson d'abord, puis avec Pierre Trividic; commencer à quinze, petit-à-petit se séparer de certains personnages, et déboucher sur des séries de scènes à deux, sur des dialogues où l'on affronterait de plus en plus les vraies choses, où on les dirait. J'aime bien cette structure en entonnoir où tout se raréfie et devient plus essentiel. Mais, dans tous les films, on est confronté à des problèmes de mise en forme qui sont strictement musicaux; un film, c'est toujours une alternance et des choix dans les ellipses, un temps en accordéon qui s'accélère et se ralentit. On prend son temps pour certaines scènes puis, soudain, on ne le prend plus du tout et c'est comme une accélération du rythme cardiaque. Mon obsession, était de ne pas être trop mécanique puisque nous étions contraints de suivre tout le monde d'un lieu à un autre et que le « cahier des charges » était très linéaire, tracé d'avance: Paris - Limoges et retour. C'est ce que ressentent les personnages, ce qu'ils disent, ce qu'ils vivent qui fait bifurquer le film et lui imprime toutes les directions qu'il prend.

EN: Techniquement, tourner dans un train, n'est-ce pas très difficile ?

PC: Un peu, d'autant que cela a duré quatorze jours. Nous partions le matin à 7 heures pour Mulhouse - La SNCF loue toujours cette ligne pour les tournages de films - et nous ne rentrions que le soir. En même temps, c'était extraordinairement dynamique. Les films qui se passent dans des trains sont toujours très dynamiques, même lorsqu'ils sont réalisés en studio comme « L'Inconnu du Nord-Express » ou « Une femme disparaît », toujours, il y a un élan formidable: on va vers les problèmes, ou vers les solutions, on va vers quelque chose. Le train, c'est un huis-clos qui se déplace, un moteur idéal, un accélérateur de narration. Il va au rythme de la pensée. Voilà: le train c'est vraiment comme la pensée, une pensée en mouvement.

Nous n'avons tourné en studio que pour deux scènes, l'une dans les toilettes parce que nous n'avions pas le recul nécessaire pour filmer et une autre fois au moment du départ avec la petite fille qui circule au gré des wagons. C'était un peu moins drôle. Non, le vrai plaisir a été de tourner dans le vrai train avec le vrai défilement du paysage qui courait de chaque côté des wagons, les vrais changements de lumière sur les visages. C'est ce qui était vraiment émouvant à capter. Et ce projet un peu fou, je n'aurais jamais pu le mener sans Eric Gautier (le chef-opérateur), qui m'a permis de réaliser les deux-tiers du film en cinémascope et caméra à l'épaule, ce qui est un peu une prouesse technique. Il m'a laissé jouir d'une incroyable et dangereuse liberté, et de tenter ainsi de capturer et de maîtriser les sautes d'humeur de mon film.

EN: Tous les comédiens du film sont remarquables, et semblent éprouver une grande joie à jouer.

PC: J'ai envie de dire un peu prétentieusement qu'obtenir que ce bonheur circule entre les comédiens, dans le travail en tous les cas, c'est ce que je sais faire. Cette fois-ci, plus que d'habitude, il régnait un climat de troupe, c'est-à-dire que tout le monde avait un rôle - grand ou petit - mais des choses à défendre. Le projet était clair. Et même s'il s'agissait d'un enterrement, oui, c'était joyeux à jouer, tant pour les comédiens avec qui j'avais déjà travaillé que pour les autres qui me rejoignaient pour la première fois. Dont Jean-Louis Trintignant, dont Charles Berling, ou Sylvain Jacques qui, lui, n'avait jamais tourné.

EN: Après le tournage de la « Reine Margot », ne vous êtes-vous pas senti un peu fatigué par le cinéma ?

PC: Non, pourquoi ? J'avais envie de recommencer, y compris avec un film aussi lourd. Je n'aurais pas pu faire ce film-ci sans la liberté et la confiance que m'ont apporté le précédent. Le tournage de la « Reine Margot » a eu sur moi le même effet que la mise en scène du « Ring » de Wagner à Bayreuth. Ce sont des entreprises si énormes qu'on en ressort plus fort, plus aguerri, rompu à toutes les disciplines et plus apaisé dans les crises.

Je sais maintenant ce que le cinéma m'apporte, ce que je ne peux trouver qu'au cinéma. Il ne faut pas séparer violemment le cinéma du théâtre comme on le fait, même si je sais bien que nous sommes dans un pays où les frontières ont du mal à être franchies. Ainsi, lorsque je rencontre des gens qui me demandent mes projets, et que je réponds que je viens de terminer un film et que j'en écris un autre - ce qui est vrai - « Mais le théâtre? » interrogent-ils. « non, pas de projets immédiats », « Quel dommage! » s'écrient-ils alors. Il n'y a pas de dommage. Le cinéma et le théâtre ne sont pas des univers séparés et incompatibles, quoiqu'on dise. Toute révérence gardée, je préfère me rappeler l'exemple de « Citizen Kane », dont le générique porte à un moment la très belle mention: « Tourné avec les acteurs du Mercury Theatre »...


   vincy