Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20



Katell Quillévéré était présente à la Quinzaine des Réalisateurs en 2010, avec son premier long métrage Un poison violent, tout auréolé du prestigieux prix Jean Vigo. En cette fin d’année 2013, la jeune cinéaste est de retour avec Suzanne, portrait fulgurant et bouleversant d’une jeune femme interprétée par Sara Forestier, qui fut l’une des grandes sensations de la dernière Semaine de la Critique.

A l’occasion de son passage au Arras Film Festival 2013, où le film était présenté en avant-première, Katell Quillévéré est revenue sur la genèse de ce film singulier et puissant, et sur les multiples pistes de réflexion qui ont guidé ses choix de mise en scène, entre recours systématique à l'ellipse, fluidité et émotion contenue.

Ecran Noir : Comment est née l’idée de ce portrait de femme ?





Katell Quillévéré : La principale source d’inspiration au tout départ, ce sont des lectures. Mon compagnon est réalisateur aussi [Hélier Cisterne] et il a eu une phase où il était assez fasciné par les ennemis publics français : Mesrine, Bauer, Vaujour… On avait 20, 25 ans, et du coup on achetait dans des brocantes les autobiographies de ces bandits, qui sont des bouquins assez rares, pas faciles à trouver, et quand on trouvait les bouquins de leurs femmes (beaucoup de compagnes de ces gangsters ont elles-aussi écrit des autobiographies), on les achetait. J’en ai peut-être lu une petite dizaine, et je pense que ce sont vraiment ces lectures-là qui ont nourri le personnage de Suzanne.

Il y en a un qui m’a particulièrement touché, en fait, c’est celui de Jeanne Schneider qui a été une des compagnes de Mesrine, et qui a fait 4 années de prison pour lui au Canada, et qui a vraiment décidé de le quitter, de retourner à sa vie et à son identité. Et je me souviens que c’était une femme qu avait perdu sa mère quand elle était très jeune. Elle en particulier a inspiré Suzanne. Au tout départ, il y avait vraiment l’envie de parler de quelqu’un qui s’enchaîne par amour et qui bascule.

Mais assez vite aussi, on s’est dit, avec Mariette Désert qui est ma coscénariste, qu’on n’avait pas envie de faire une chronique sur une femme de bandits, ou sur un couple de bandits. C’est quelque chose qui a déjà été pas mal fait au cinéma, donc on a essayé d’élargir la problématique. Parce que ce qui nous intéressait vraiment, c’était la notion de destin. C’est-à-dire comment, à un moment dans la vie, tu peux prendre une piste qui n’est pas celle à laquelle tu te destinais a priori. La part de mystère qu’il y a là-dedans. Et comment cette sortie de route est vécue aussi par les autres, ceux que tu quittes, ceux qui sont les plus proches de toi.

C’est comme ça que les personnages secondaires sont apparus : sa sœur, son père, son petit garçon qu’elle a eu très jeune. On a très vite décidé que ce ne serait pas uniquement une chronique sur Suzanne, mais un film plus large, qui serait à la fois une histoire d’amour et une histoire de famille. Et que même le cœur de cette histoire d’amour, la cavale, ne serait plutôt pas racontée. Qu’on serait plutôt du côté de ceux qui restent. C’était un parti pris assez radical qu’on avait choisi dès le départ.

EN : Oui, il y a vraiment l’idée de la rencontre qu’on fait, qu’on n’a pas décidé par définition, et qui peut être bonne ou pas…

KQ : Oui, voilà. Assez vite, je me suis dit : « tiens, on est en train de construire un biopic, en fait. Mais le biopic d’une inconnue. Et on est en train de le construire à contrepied du biopic au sens classique américain. L’enfance n’est pas l’endroit déterministe de la causalité, au contraire, c’est une sorte de matrice qui va donner des pistes de sens sur ce que va devenir Suzanne, mais qui va laisser de la place au mystère et au hasard. Parce que moi ce qui me fascine beaucoup dans la vie, c’est que les rencontres les plus déterminantes qu’on fait, on les fait quand même par hasard.

EN : Oui, il y a une réplique qui m’a semblé très éclairante pour expliquer le personnage de Suzanne, c’est quand son père lui dit : « Est-ce qu’à un moment tu vas arrêter de rêver un peu ? ». Et j’avais l’impression que c’est ce qu la définissait : c’est un personnage qui rêve qu’elle va avoir une vie meilleure que ce qu’elle a, plus belle, plus romanesque.

KQ : En fait, c’est une fille qui est en quête d’intensité, comme plein d’adolescentes. Elle a vécu dans une petite ville enclavée, elle a un besoin d’aventures très fort et romanesque. Et la différence avec la plupart d’entre nous, c’est qu’elle va le vivre. Si elle le vit et qu’elle se jette dans cette histoire-là, c’est certainement qu’il y a un manque d’amour très fort chez elle. Il y a quelque chose à combler chez elle aussi, et il y a le besoin de se sentir vivante.

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