Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Saint-Jean-de-Luz. Festival des jeunes réalisateurs. Sylvain Chomet vient présenter son dernier film, Attila Marcel. Une comédie fantaisiste, musicale et colorée. Son premier long métrage non animé aussi. Nous voici dans l'immense salle d'un hôtel thermal, lieu qu'on imagine très bien pour ses "vieux" qu'il affectionne tant. Un piano, juste derrière, nous relie à son film. L'homme est grand, généreux, heureux. Pas de chichis. Pas de blues. Un auteur comme on les aime.
Ecran Noir : Attila Marcel, c’est quand même bien barré… c’est un conte déjanté. Vous vous êtes libéré…




Sylvain Chomet : Je ne sais pas si c’est plus déjanté que Les triplettes de Belleville. Disons que j’ai vraiment fait des choses que j’avais envie de faire. Je me suis fait plaisir. D’abord dans l’écriture, puisque j’ai renoué avec le dialogue. Et si le personnage central est muet, il y a beaucoup de dialogues. Et puis je voulais faire un film axé sur la musique, c’est le moteur d’Attila Marcel, de son intrigue. Pour moi, le film parfait c’est Chantons sous la pluie. J’aime faire des comédies musicales, des films qui nous font oublier notre blues. L’envie de réaliser vient de là. Et la musique est un excellent moyen pour ça. Même les instruments sont des personnages. Le piano c’est ce qui maintient prisonnier Paul dans cet univers. C’est l’objet qui le hante inconsciemment. C’est aussi celui qui empêche la lumière d’entrer dans l’appartement. Le ukulélé symbolise la renaissance. C’est un étrange instrument à quatre cordes, qui n’a aucune amplitude acoustique et pourtant il y a des virtuoses de cet instrument, avec lesquels il fait des choses étranges. Il y a un canadien, James Hill, qui peut faire Billie Jean de Michael Jackson (à écouter ici). J’aimerais tellement que l’éducation nationale arrête la flute à bec, cette horreur qui sonne mal avec laquelle on ne peut pas chanter, pour mettre des cours de ukulélé. Obama il a fait du ukulélé.

EN : Je disais barré parce que parfois on est plus proche du délire LSD que de la fantaisie nostalgique.
SC : Il y a des champignons hallucinogènes dans l’histoire. Forcément, ça provoque des délires. Dans les années 70, il y a toute une génération d’artiste qui ont créé avec du LSD. Et le film commence dans les années 70.

EN : Ce n’est pas seulement cette période là que vous évoquez. Les deux sœurs, Bernadette Lafont et Hélène Vincent, sont restées dans une France d’un autre temps. Votre film en devient anachronique.
SC : Vous savez, c’est peut-être de moins de moins en moins le cas, mais je me rappelle quand j’étais gamin, chez les personnes âgées, l’époque était restée figée. On restait dans les années 30, avec les objets, les odeurs… Quand j’étais petit, ces vieux étaient plus vrais que nature. C’est pour ça qu’ils sont souvent au cœur de mes films. Ils ont un vrai passé. Aujourd’hui, les « séniors » veulent être jeunes.

EN : Et d’ailleurs votre personnage principal qui n’a que la trentaine, il fait vieux.
SC : Mais c’est un vieux ! Il est passé de l’âge de 2 ans à la vie d’un homme de 70 ans. Il est entouré de vieux, ses tantes comme leurs amis. Il a été privé de son enfance. Il n’a pas de souvenirs d’enfance puisqu’il essaie de les retrouver.

EN : C’est résumé en une phrase de la part de la violoncelliste : « c’est quand même chiant d’être puceau à 33 ans. » Vous avez un sens du dialogue assez percutant.
SC : J’aime jouer avec l’absurde. Il y avait déjà ça dans Léon la came. C’était la première fois où je me suis vraiment exprimé dans un scénario. Je donnais au dessinateur des pages entières dialoguées. J’ai aussi lu beaucoup de théâtre. Je ne vais pas beaucoup au théâtre. Je me jouais les répliques. On pourrait croire que le film est une envie visuelle, mais en fait il est mené par le dialogue. C’est une suite dialoguée avec des mises en situations. Après, ça reste visuel parce que je viens du monde graphique. Je ne peux pas m’en détacher.

EN : Ça se voit dans les costumes et particulièrement ceux des deux sœurs, ce sont les Demoiselles de Rochefort 45 ans plus tard…
SC : C’est volontaire. En plus Bernadette et Hélène, qui sont très coquettes, adoraient ça. L’une et l’autre sortaient d’un film où elles n’étaient pas forcément à leur avantage (Paulette pour Lafont et Quelques heures de printemps pour Vincent, ndlr). Même si elles jouent des femmes odieuses, elles aiment cette élégance et s’en amusaient beaucoup. C’était deux gamines.

EN : Elles sont odieuses mais elles ont un bon fond.
SC : Ce sont des monstres. Elles m’étonnaient. Elle étaient les méchantes sorcières. Elles avaient des fulgurances : un regard, une moue, qui pouvaient nous glacer. Par exemple, Bernadette Lafont est pétillante sur un plateau et pourtant quand je la voyais sur l’écran au montage, ses yeux, sa bouche, qu’elle avait mise à l’envers durant tout le tournage, c’était comme si je voyais une autre personne. Evidemment, dans le fond, elles sont gentilles. Mais elles sont étouffantes, elles en veulent trop. Elle font parties de ces gens qui pensent qu’aimer un enfant, c’est l’aiguiller, le former, lui donner un métier, … Maintenant elles sont joyeuses. Comme chez Demy. D’ailleurs il y a un autre hommage aux Demoiselles de Rochefort. Quand on les voit jeunes, elles portent le même chapeau que les jumelles du film de Demy.

EN : Dès le casting, vous saviez que les spectateurs ne pouvaient pas les voir comme antipathiques.
SC : Ce n’était pas possible de les rendre antipathiques même si elles racontent des horreurs. Elles n’ont pas choisi elles non plus. Elles-mêmes n’ont pas eu d’enfance. On les a certainement forcées à faire de la danse. D’ailleurs quand on a été contraint à faire quelque chose, on est incapable de le transmettre. Et ça se voit : ce sont les professeurs de danse les plus minables qui existent.

EN : D’où le tag « Fuck le menuet » sur le mur de leur salle de danse. D’ailleurs c’est à ces petits détails visuels qu’on peut imaginer Attila Marcel en film d’animation. Alors pourquoi être passé aux prises de vues réelles ?
SC : J’étais un peu usé par l’animation. Le dernier (L’illusioniste, ndlr) a a été très très long à faire. Le problème de l’animation, c’est qu’il faut une industrie derrière. Et c’est de plus en plus rare d’avoir une armée d’animateurs qui restent sur un même projet durant trois ans. On a l’impression d’être le Dernier des Mohicans. Mais le déclic vient d’ailleurs. Pour Paris je t’aime, je devais réaliser un segment en dessin animé. Mais au dernier moment, il n’y avait pas le budget pour le faire, et quand on a eu le financement, il n’y avait plus le temps pour le faire. Et puis j’ai demandé à la productrice de Paris je t’aime, Claudie Ossard (productrice d’Attila Marcel, ndlr), si ça la dérangeait que je le fasse en prises de vues réelles. J’étais prêt à recevoir un refus. Et en fait, elle a accepté. Le tournage a duré cinq jours et j’ai compris que j’avais envie de ça, parce que ça va vite, qu’il faut improviser, qu’on travaille en équipe. Personne ne se tire dans les pattes parce qu’ils ont tous des métiers différents. En animation, tout le monde dessine, donc il y a une rivalité, des conflits d’égos. Et puis Attila Marcel, je l’ai tout de suite imaginé comme ça, en réel. Le regard de Guillaume Gouix ce n’est pas reproductible en animation, c’est ingérable.

EN : Et alors, maintenant que vous avez passé le cap où vous n’êtes plus seulement un réalisateur de dessins animés, qu’est-ce qui vous reste de cette expérience ?
SC : Ça va paraître naïf mais j’ai pris du plaisir tout le temps. Mais le moment le plus touchant ce fut le montage, étape que j’ignorais puisque l’animation c’est un storyboard où on met tout de bout à bout avec quelques petits ajustements. Là le montage est un processus créatif où on peut faire 40 films différents avec le même matériel. Et puis j’aime le moment où on est prêt à tourner : il y a la lumière, les costumes, tout est en place, et là je me mets au combo, je regarde et je suis le premier spectateur. Des fois, à la première prise, je me suis dit « mais c’est quoi ce bordel, on va aller nulle part ». Il y a cette impression de panique qui se corrige avec les prises, jusqu’à la bonne. J’aime cette panique totale. Cette capacité d’inventer sur le moment et de ne pas être dicté par le dessin. Il y a eu beaucoup d’improvisations, pas dans les dialogues, mais dans les situations. Et puis il y a le montage qui permet aussi de corriger. Par exemple il y avait des scènes plus explicites sexuellement, notamment sur l’onanisme de Paul. Mais ce n’était pas utile parce qu’il faut que le spectateur puisse imaginer. J’aime l’idée que les gens se fassent leur propre film à partir de la même histoire.

EN : C’est risqué : les jeunes spectateurs n’ont plus l’habitude de ce qui n’est pas expliqué au cinéma.
SC : Oui, on n’a plus l’habitude du silence, du hors champs, de la lenteur… Les pré-adolescents sont formatés par la télévision. Mais les enfants plus jeunes sont plus ouverts, plus capables de comprendre ce qu’il y a en creux. Mais je ne m’adresse pas aux pré-adolescents, c’est clair.


   vincy