Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Julie Bertuccelli a été révélée à Cannes en 2003 avec son premier long métrage, Depuis qu'Otar est parti, Grand prix de la Semaine de la Critique. Sept ans plus tard, elle a les honneurs de la clôture du festival (la meilleure depuis dix ans, selon beaucoup de festivaliers) avec son deuxième long, L'arbre. Par ailleurs réalisatrice de documentaires et ancienne assistante du cinéaste Otar Iosseliani, à qui elle a consacré un documentaire, Julie Bertuccelli est également une mère de famille comblée et une cinéphile assidue. Autant d'ingrédients qui ont conduit le Festival Ciné Junior à la choisir comme présidente de leur jury 2011. Rencontre avec une cinéaste ravie de voir plein de films, curieuse de rencontrer le jeune public du festival et consciente de sa responsabilité envers les films de la compétition.
Ecran Noir : Comment voyez-vous votre rôle de jurée et plus particulièrement de présidente du jury ?





Julie Bertuccelli : Présidente, pas présidente, c'est un peu la même chose, si ce n'est que j'ai la chance d'avoir deux voix. Mais j'ai déjà été une fois présidente d'un jury et c'est vrai qu'il y a un truc légérement différent dans le sens où on "manage" un peu le débat. J'ai toujours envie de défendre mon avis jusqu'au bout. Sinon, être jurée, c'est un grand plaisir. C'est un cadeau qu'on nous fait à nous "obliger" à voir plein de films dans une durée courte. C'est un peu une épreuve aussi... Ce sont souvent des films que l'on n'aurait pas l'occasion de voir par ailleurs. Bien sûr, c'est un plaisir et un honneur. Pourtant, chaque film passant, il y a une angoisse d'imposture qui monte. On se dit : "mais qui je suis pour décider de donner un prix à un de ces films ?" C'est tellement sujectif... Donc c'est bien d'être plusieurs. Les discussions avec les autres sont passionnantes et passionnées. C'est l'occasion de parler de cinéma d'une manière intéressante. Mais c'est une douleur de ne devoir donner qu'un prix. Il n'y a pas de "meilleur". C'est une question de critères très différents, il y a l'humeur du moment... Pour moi, le choix se fera toujours en fonction du film qui m'a le plus touchée.

EN : Quels sont ces critères, justement ?

JB : Je ne veux pas choisir que sur des critères formels, ou au contraire uniquement sur le fond. Il faut vraiment qu'il y ait une adéquation générale. Il peut y avoir des films très fragiles, et tout à coup il y a quelques scènes qui sont de vrais petits bijoux, et ça peut l'emporter sur des films bien faits... J'ai envie aussi d'aider la diversité et la fragilité de certains films. C'est compliqué en fait ! Si on veut les distinguer, c'est qu'ils méritent d'être vus, on a envie de les partager.

EN : Le fait que le festival soit à destination du jeune public, est-ce que ça change quelque chose dans votre manière de juger ?

JB : Je me demandais justement... Ce qui est difficile, c'est que les films pour enfants, c'est très varié. Ca part des "plus de trois ans" jusqu'à "13-15 ans". Je ne sais pas à quel point nous, en tant qu'adultes, on aura le même intérêt, le même jugement sur les films pour les tout petits que sur les films pour adolescents, qui peuvent être vus par des adultes aussi. C'est tellement important de faire des films pour les enfants ! Sinon on laisse la place à la télévision et aux films merdiques. Alors que l'enfance, c'est un moment de construction cinéphilique hyper important. Je montre beaucoup de films à mes enfants, qui parfois ne sont pas faits pour eux. Des vieux films, en noir et blanc, muets, des choses qui peuvent paraître ingrates et qu'eux adorent. L'éducation aux enfants, j'en fait beaucoup en organisant des projections de la cinémathèque scolaire. Il y a un vieux fonds de films formidables, plus ou moins éducatifs. J'aime beaucoup ça, ça me parait primordial. C'est aussi pour ça que j'ai accepté de venir dans ce festival car ça me fait très plaisir. C'est un boulot formidable et indispensable qu'ils font. C'est comme ça qu'on prépare les futurs spectateurs, aussi...

EN : Et vous, vous vous souvenez des films que vous regardiez lorsque vous étiez enfant ?

JB : Oh oui, bien sûr. Je ne peux pas dire que je me souvienne du premier car j'ai commencé très petite à voir plein de films. Mais les "Charlot", Buster Keaton, Marx Brothers... tous ces films-là bien sûr, mais aussi les films de Fellini. J'ai des souvenirs aussi de dessins animés, de la "Coccinelle en folie" ou je ne sais quoi. Mais j'ai quand même très vite été happée par le cinéma, parce que mon père était réalisateur, même si je ne vivais pas avec lui. Il y avait aussi des films très marquants. Le film qui m'a le plus ému enfant, que j'ai vu des tas de fois, c'est L'incompris de Comencini. Mais aussi les films de Jean Vigo, Le ballon rouge. J'ai l'impression d'avoir été nourrie de ça. Par contre, je n'étais pas une cinéphile "de mémoire". Je ne prenais pas de note, Je ne connaissais pas le nom des acteurs ou les dates par coeur. J'allais "manger" de l'émotion, des choses instinctives, des images, de l'atmosphère... c'est ça qui m'a poussée encore plus vers le cinéma.

EN : Et aujourd'hui, quelle cinéphile êtes-vous ?

JB : Quand je prépare un film, j'ai du mal à en regarder. Bien sûr, je suis obligée d'en regarder, ne serait-ce que pour du casting. Mais moi qui ai plein de maîtres, plein de réalisateurs que j'admire, j'essaye de pas trop re-regarder leurs films parce que c'est une chose pesante et angoissante de se comparer à ces chefs d'oeuvre. Je ne fais pas des plans "en hommage à". Au contraire, j'essaye d'oublier tout ça même si je sais que je me suis nourrie de tout ça, et donc que c'est en moi. Une fois que tout est fini, je reprends un plaisir fou à rattraper tous les films que je n'ai pas vu. Je vais pas mal au cinéma, j'ai aussi plein de films à la maison que je regarde avec une super installation : un super écran et un vidéoprojecteur. Par contre, je ne regarde plus du tout la télévision...

EN : Un film qui vous a marqué ces derniers temps ?

JB : J'ai vu Le discours d'un roi, que j'ai trouvé très beau. Mais je suis tellement dans ce festival que j'ai du mal à me sortir des films que j'ai vu ici...

EN : Pour en revenir à votre dernier film, L'arbre, le festival de Bourges avait proposé une lecture publique du scénario en 2007 qui donnait l'impression d'un film austère, ennuyeux. Et à la vision du résultat, c'est tout le contraire : un film lumineux et intense. On voit bien, là, la magie du cinéma ?

JB : Ah c'est intéressant que vous ayez vu les deux. C'est rare les gens qui connaissaient l'histoire en le voyant ! Vous avez vu, un film, ça s'écrit cinq fois... Au moment du scénario, en préparation, au tournage... On recoupe des choses, on enlève des décors, l'incarnation par les comédiens change aussi... Et puis il y a le montage. On peut passer deux ans à écrire un scénario et au montage, ça balaie tout. On peut encore inverses des scènes, mettre le début à la fin. Couper énormément, enlever des bouts de dialogue parce qu'au bout d'un moment, l'image a pris le relais. Les dialogues, on les écrit pour se rassurer, parce qu'on a toujours peur qu'on ne comprenne pas. On pense qu'il faut quand même que les choses soient dites. Et puis après, les comédiens l'incarnent et les regards sont plus forts que les dialogues, alors on les coupe. C'est un travail parfois douloureux de montage mais en même temps qui est complétement salvateur pour un film. Et puis il y a l'écriture du sonore, le mixage de la musique qui est une dernière écriture où l'on recompose encore le film en lui donnant une autre dimension encore. Le scénario n'est qu'une des étapes. Une des premières étapes, primordiale, évidemment. Le scénario doit être très travaillé pour qu'il tienne. Je ne suis pas sûre qu'un mauvais scénario puisse faire un bon film. De bons scénarios ne font pas non plus forcément de bons films. Mais quand on n'a pas pris le temps de bien préparer un scénario et qu'on se met à couper un peu sauvagement au moment du tournage, par manque de moyens, il y a des manques. On est obligé de rafistoler des trucs. Donc c'est sûr, c'est très important, le scénario. Là, en plus, j'adaptais un roman. C'était un travail un peu particulier...

EN : Oui, notamment par rapport à votre premier long métrage...

JB : ... qui était plutôt inspiré d'une histoire vraie. J'inventais aussi beaucoup plus. Mais là c'est un roman que j'ai pris très librement. C'est-à-dire que c'était l'idée très générale. Il y a quand même plein de choses qui restent du roman mais je me suis quand même permis de rajouter des choses, des personnages, de couper plein de passages. De toute façon, on ne peut jamais être exhaustif dans une adaptation. Et il faut aussi prendre cette distance. D'ailleurs, l'écrivain a aimé le film, en sentant que c'était très différent du livre, mais que l'esprit était là, et elle a apprécié ça. Il ne faut pas être collé à un livre. La liberté que j'ai prise fait que je suis au plus près du livre. Le film sera toujours différent du roman. Il faut bien compenser ce manque parce qu'un roman est toujours plus fort. Il laisse une part d'imagination et d'ouverture que l'image a tendance à refermer. Il faut pouvoir laisser respirer le roman en s'en détachant.

EN : Et le film s'est retrouvé à Cannes... Vous avez toute une histoire avec ce festival, et notamment la Semaine de la Critique...

JB : J'aime beaucoup la Semaine de la Critique car ils ont vraiment aidé mon premier film, j'avais eu le grand prix et puis ça avait été très précieux pour moi d'être sélectionné chez eux. Et puis mon père aussi avait eu son premier film sélectionné là-bas il y a 30 ou 40 ans. C'est donc une sélection que j'aime beaucoup. Cannes, j'y suis allée plusieurs fois aussi. J'ai été dans le jury de la Caméra d'or, j'ai fait un documentaire sur Otar Iosseliani et je l'ai suivi à Cannes... enfin ça fait plein d'occasions. Ca fait longtemps que j'aime venir à Cannes, même enfant, car j'avais une tante qui travaillait chez Unifrance, elle m'emmenait voir des films. Ca reste un lieu assez magique du cinéma. C'est un honneur d'avoir été en sélection officielle cette année.

EN : Est-ce que cela représente beaucoup de pression, d'être en clôture ?

JB : Non, pas tant que ça. Moins que si l'on avait été en compétition officielle. Avec regrets, bien sûr, on était triste de ne pas être en compétition officielle. Ca aurait été mieux pour le film. En même temps, en compétition, on est dans une pression et dans un risque plus forts. Les jugements sont plus aiguisés. Là, tout le monde disait "c'est le meilleur film de clôture depuis dix ans", tout le monde adorait le film. Bon, tant mieux, et ça a beaucoup aidé le film. Peut-être qu'en compétition, il aurait été comparé avec les autres : trop ci, pas assez ça. On dit toujours que les journalistes se font un plaisir de descendre les films ou de les encenser pendant le festival, parce qu'ils en voient trop. Je sais que pour certains films, ça peut être dangereux, mais j'aurais bien aimé prendre le risque quand même. Une autre fois, peut-être...


   MpM