Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 24



Hippolyte Girardot habite le cinéma français depuis le début des années 80. Un temps cantonné aux rôles de jeune premier, il a mûri et s’est tourné vers un cinéma plus complexe et plus dense. On l’a vu chez Arnaud Desplechin, Pascale Ferran, Hou hsiao-Hsien… et il est lui-même passé derrière la caméra. Dans Dernier étage gauche gauche, qu’il était venu défendre au festival d’Arras, Angelo Cianci lui a offert un rôle à la mesure de son talent, celui d’un huissier pris en otage qui n’a d’autre recours que d’ouvrir le dialogue avec ses ravisseurs et d’essayer de les comprendre.
Ecran Noir : Comment êtes-vous arrivé sur Dernier étage, gauche, gauche ?





Hippolyte Girardot : Bizarrement j’avais lu ce projet avant d’y être invité par le biais d’une commission. Et j’avais trouvé ça formidable parce que dans le scénario déjà existait une particularité merveilleuse qui était que tout était raconté d’un point de vue sémantique, c’est-à-dire avec le langage. L’incompréhension entre ces personnages pouvait se lire dans le scénario. Ce n’était pas seulement des gens qui avaient du mal à se parler ou à s’entendre, mais même dans la lecture on voyait bien qu’ils se croisaient. Ils avaient à se rencontrer et je trouvais ça très drôle et très intelligent. Pour moi, ça racontait un drame que l’on vit aujourd’hui dans notre société. Bien sûr dans la banlieue, de manière exacerbée, mais aussi globalement. Il y a quelque chose qui s’est passé, qui a accéléré et qui a fait que le côté "Babel" du monde est une vague et sinistre blague. Il n’y a pas de langage vernaculaire commun. Ce que voudrait le capitalisme, c’est ça : que tout le monde parle la même langue et achète les mêmes choses mais ça ne fonctionne pas. Le monde n’est pas fait pour ça. Et je trouve que le film, à sa toute petite échelle, raconte ça : les gens sont particuliers. C’est compliqué d’être ensemble. Ca se travaille. Ca ne marche pas d’emblée. Du coup ça me parlait énormément. Et ensuite Angelo m’a proposé le scénario et là j’étais très très content !

EN : Comment est Angelo Cianci sur le tournage ? Plutôt tyrannique ?

HG : Oui il est tyrannique mais je pense que la pire tyrannie qu’il exerce, c’est sur lui-même. Il est très exigeant avec lui-même, sans pitié. On ne peut pas faire grand-chose contre cette attitude de réalisateur vis-à-vis de lui-même. On ne peut pas sauver quelqu’un de lui-même, surtout lorsque c’est un créateur. Donc on le laisse travailler comme ça. On ne peut pas raisonner quelqu’un dans son travail. C’est quelqu’un d’adorable avec ses acteurs, son équipe technique. Il est extrêmement présent. Il anime tout le plateau avec son énergie, il entraîne toute l’équipe derrière lui et c’est suffisamment rare pour être souligné. Je pense que c’est un trait de caractère chez lui. Un film, c’est une machine tellement complexe qui se disperse tellement à travers tous les corps de métier qui y travaillent que si on n’a pas quelqu’un au milieu qui est très fort et qui traîne le truc jusqu’au bout, on peut perdre un film. Même si on l’adore et qu’on l’a bien écrit, on peut le perdre si on ne s’investit pas assez. Il faut être tyrannique. Mais on ne l’est pas soi-même, c’est le film qui l’est. Un film est un objet tyrannique. Même pour le spectateur, il l’est, il vous maintient, il vous prend en otage pendant 1 h 30, il vous coince. C’est une idée forte par rapport au cinéma : si les gens adorent le cinéma, c’est aussi à cause de cela. Donc oui, Angelo est tyrannique comme je pense que les grands metteurs en scène doivent l’être. Ce n’est pas du tout un aspect négatif.

EN : Lors d’une interview pour Potiche, Fabrice Luchini disait qu’il se fiche de jouer un rôle sympathique ou antipathique, qu’il est simplement là pour dire un texte. Vous êtes d’accord avec lui, vous qui jouez un huissier de justice au départ pas franchement agréable ?

HG : Je suis super d’accord avec lui là-dessus. Je pense que paradoxalement, on n’est pas là pour être aimé. L’amour que nous porte le public est virtuel. C’est le personnage qu’il aime, pas nous. Il aime les rôles, pas nous. Si un soir ta femme te quitte, tu peux appeler quelqu’un du public, il ne va pas spécialement être sympa avec toi puisqu’il ne te connaît pas, de toute façon. Ce n’est pas un ami, il ne t’aime pas. Donc on n’est pas là pour être aimé. Par contre, et c’est bien plus intéressant, on est là pour faire croire à un personnage. Et, quelque part, la fabrication de la crédibilité de ce personnage génère de l’admiration et donc de l’amour. Le public aime le personnage de Luchini dans Potiche parce qu’il le fait avec une telle intelligence d’acteur que les gens admirent ce Luchini qui nous fait croire à ce mec ! Les gens adorent de Funès qui fait des personnages irascibles, insupportables. Il viendrait dans ta cuisine, tu le virerais au bout de 3 minutes et demi ! Et bien ils l’adorent. Mais qu’est-ce qu’ils adorent ? Le comédien et sa fabrication, la manière dont il nous fait croire à ce personnage. Tu ne fais pas un film sous le prétexte fallacieux que ce personnage est moralement aimable. Tu fais un film parce que ça t’intéresse pour mille raisons d’incarner ce personnage et donc tu vas te débrouiller dans ton travail d’acteur pour nous faire croire à ce personnage.

D’ailleurs, les acteurs qui sont des acteurs uniquement sympathiques et positifs nous ennuient. On sait d’emblée que le personnage va être sympa. L’acteur lui –même ne va pas nous intéresser. Ce qui est intéressant c’est vers quoi tu te diriges, toi. As-tu envie de vivre au pays de Oui-oui ? Pourquoi pas, il n’y a que des gens sympathiques autour de toi. Tu les aimes et ils sont mignons. Et en plus c’est très pratique parce que les pays de « oui-oui », ça génère tout de suite des pays de « non-non ». Ah les méchants, les mecs compliqués, les pervers, ceux qui ont des trucs compliqués dans la tête… Mais voilà, il y a des gens qui pensent que le monde n’est pas fait comme ça. C’est pas « oui-oui » ou « non-non », c’est « peut-être ». C’est un monde dans lequel ils se reconnaissent d’avantage. Et quand tu es acteur, tu préfères aller travailler dans ce monde-là parce qu’il est plus riche, complexe, infini. On ne sait absolument pas comment ça va se terminer, où ça va aller. Quand Luchini dit ça, ce qu’il raconte, c’est que le cinéma n’est pas moral, on n’est pas là pour écouter la messe mais pour se poser des questions sur le monde dans lequel on est en train de vivre. Ce qui est extrêmement différent d’un monde où l’on espère que tout va aller bien. Et c’est une lutte permanente entre le capitalisme qui aimerait que tout fonctionne très bien pour que les gentils Oui-oui consomment normalement et les gens qui disent : « non, c’est plus compliqué que ça ! Il n’y a pas que consommer qui fonctionne, il y a aussi autre chose. ». Le cinéma n’est qu’un endroit où cette lutte-là se raconte. Le cinéma ça sert à ça. Dans le monde d’Angelo, la fin du film met en scène ce truc-là avec ce jeté de machine à laver et de planche à repasser. Le « jeté de » permet effectivement de se poser la question : « Est-ce que j’ai vraiment besoin de ça ? » Pas sûr.

EN : en regardant votre filmographie, j’en déduis que justement, vous préférez les rôles âpres…

HG : Oui parce que moi j’ai été beaucoup cantonné avec ma gueule de petit con à des personnages très sympathiques, lisses, jolis, etc. que je n’ai jamais ressenti comme un miroir qui me satisfaisait. Il y a un moment où cette image-là s’est cassé la gueule toute seule, donc j’étais au chômage, on m’a viré de l’ascenseur comme on dit. Parce que dans ce métier, ce qui est important, c’est de monter ou descendre, mais il faut rester dans l’ascenseur. Je me suis rendu compte que tant que je ne faisais pas des choses qui me ressemblaient un petit peu dans cette complexité, cette folie, tout ça, je n’existerais pas. C’était un peu une révolution pour moi. Et en fait je me suis rendu compte que cette image que je véhiculais malgré moi et pas que malgré moi était fausse, elle ne m’allait pas complètement. Ca ne me plaisait pas d’être un objet comme ça. Je l’ai été à différents endroits et de différentes manières. Entre les personnages de Manon des sources de Claude Berri, L’amant magnifique d’Aline Issrman, Le parfum d’Yvonne de Patrice Leconte, la chose commune, c’est que ce sont des objets. Ce ne sont pas des sujets. Et à un moment, ça s’est vu. On m’a dit « tu n’es pas le bon, sors ». Et je suis sorti et ça a été très dur, très violent de me rendre compte de ça. Il a fallu que je sorte de l’ascenseur pour que je me rende compte de comment je voulais y revenir : pas comme avant. Avec les films d’Arnaud Desplechin, c’est ça qui s’est passé. Ca a donné Pascale Ferran… Ca a donné un truc qui me ressemble.

Quand je fais le film avec Angelo, je me rends compte que ça n’a rien à voir avec l’otage que je faisais chez Maroun Bagdadi [Hors la vie]. A l’époque, j’avais déjà envie d’être celui que je suis dans Dernier étage, gauche, gauche, de parler d’avantage, de dire d’avantage, mais il n’en voulait pas. Il ne m’aurait pas laissé le faire. Donc j’étais coincé. Donc, oui, je me rends compte que la vie est plus riche avec l’âpreté.


   MpM