Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Angelo Cianci s’est fait connaître avec des courts et moyens métrages récompensés dans divers festivals internationaux (Prix Kieslovski, jeune talent Européen Cannes, Trophée Kodak…). Pour la première fois, il passe au long métrage avec Dernier étage, gauche, gauche, une fable sociale satirique sur la prise d’otage d’un huissier de justice par un jeune homme impulsif et son père dépassé dans la cité Villon à Montigny. L’histoire s’inspire d’éléments autobiographiques, notamment la relation père-fils, et d’une observation agacée de la manière dont sont d’ordinaire traitées les banlieues, la jeunesse et l’intégration.
Ecran Noir : Comment est né le projet de Dernier étage, gauche, gauche ?





Angelo Cianci : A la base, il y a plusieurs désirs qui se sont réunis. Le désir de raconter une histoire personnelle et parallèlement un désir disons plus cinématographique de travailler sous la contrainte. Contrainte de décor avec le huis clos et contrainte d’unité de temps puisque le film se passe en 25h.

EN : Quelle est la facette qui est la plus personnelle dans l’histoire ?

AC : Tout le cœur du film, à savoir la relation père-fils et l’idée que l’on ne peut finalement faire la paix qu’à partir du moment où l’on joue cartes sur table, où l’on se révèle les cadavres cachés dans le placard... Derrière ça il y a aussi tout l’arrière plan : j’ai grandi en banlieue, j’avais envie de parler des rapports d’amour et de haine que je peux avoir à l’égard de la banlieue. Il y a toute cette solidarité dont on parle dans le film, il y a aussi la difficulté à vivre, à grandir, à se développer sereinement dans des endroits qui ne sont quand même pas très éloignés des clapiers à lapins. Des endroits dont tout le monde se fout.

EN : La relation père-fils est au centre du film…

AC : C’est une thématique universelle. J’avais envie de transposer une partie de mon histoire familiale dans cette histoire. Les comédiens m’ont demandé pourquoi j’avais transposé ça sur une famille kabyle. Déjà parce que je trouve qu’on ne parle pas assez de la situation kabyle et aussi parce que là où j’ai grandi, on me trouvait souvent pour un kabyle. J’avais envie de raconter mon histoire et une autre histoire en parallèle. J’avais pas envie d’un film uniquement autobiographique. Je voulais amener une dimension politique, une réflexion supplémentaire, et ne pas être seulement dans l’affect.

EN : Qu’aviez-vous envie de dire de particulier sur les sujets relativement galvaudés que sont la cité, la délinquance, l’intégration… ?

AN : Ca faisait partie du postulat de départ : quitte à s’attaquer à un sujet, autant prendre un sujet beaucoup trop gros pour vous, comme ça il y a matière à réflexion... J’avais autant envie de parler de la banlieue que des clichés sur la banlieue. C’est la raison pour laquelle le film commence avec énormément de clichés, et pas que sur la banlieue. Le personnage d’Aymen est une caricature de jeune de balieue, le père joué par Fellag est une caricature de père de jeune de banlieue et l’huissier est une caricature d’huissier qui fait la gueule à tout le monde. Je pensais qu’il valait mieux partir d’un cliché que d’y arriver. J’avais envie de parler de la banlieue mais aussi de son traitement, et de jouer avec ça. Et puis progressivement, en enfermant le spectateur 25h avec les personnages, on découvre forcément la complexité des personnages. Le père n’a pas baissé la tête toute sa vie. Le jeune qui a l’air extrêmement bas de plafond, c’est quand même un gamin très attachant à qui on a envie de mettre une claque et de faire un bisou la seconde suivante. Qui malgré tout ce qu’on dit de lui, maîtrise 4 langues. Et l’huissier pareil. J’avais envie de montrer que derrière la caricature, il y a une histoire, une humanité, des failles. Qu’il pouvait être touchant et émouvant.

EN : On vous a reproché de faire un film caricatural...

AC : C’est la complexité avec les caricatures. Ca devient très politiquement correct de dire : « on va décrire un petit jeune qui vient de banlieue et pour ne pas aller dans la caricature, on va faire qu’il joue du violon et entre au conservatoire ». Ca devient un jeu intellectuel à mon avis un peu dangereux de ne pas prendre frontalement les caricatures pour leur tordre le cou. Or, en faisant ça on évite de traiter les sujets. Je trouve que finalement il y a une sorte de censure intellectuelle en faisant peur aux gens ! Nous c’est un truc qu’on a senti très tôt, au moment du financement du film. Les gens qui lisaient le projet m’ont dit : « Mais c’est extrêmement dangereux votre propos, vous allez faire le jeu du Front National en mettant un jeune maghrébin dans ce rôle de petit délinquant » Il y a un moment où il faut prendre frontalement les choses : la question n’est pas de savoir s’il est maghrébin mais de savoir ce qui l’a mené à ça. On comprend très bien que le personnage en est arrivé là à cause d’un engrenage. Cet engrenage est assez simple : les populations immigrées et de fils d’immigrés ont tous été parqués dans des cités et c’est un phénomène un peu mathématique qui fait que ce sont essentiellement les enfants d’immigrés qui se retrouvent dans cette situation. Ce n’est pas un problème génétique mais politique. Je trouve qu’on esquive trop en disant « c’est de la caricature ». Ca veut dire qu’il faut que je crée des personnages de délinquants, quoi, hum, peut-être chinois parce qu’on ne voit pas trop de délinquants chinois dans les fictions ? Il faut que je fasse que des blancs ? C’est un vrai problème, on est en train de déconnecter les fictions du réel. Et pendant ce temps-là on ne traite pas les vraies questions.
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