Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Depuis 20 ans, Pavel Lounguine n’en finit plus d’explorer les tréfonds de la société russe, moquant ses petits travers (La noce), anticipant ses ruptures les plus brûlantes (Luna park) et décortiquant à la loupe ses bouleversements successifs. Avec Tsar, son nouveau film, il remonte le temps et explore la mythologie "du fouet et de la torture" conceptualisée par Ivan le terrible et érigée en norme par ses successeurs.
Pas très étonnant pour un réalisateur qui aime observer comment l’homme en arrive à commettre des actes irrationnels qui sont mauvais pour lui… Au Festival d’Arras, où il était l’invité d’honneur, rencontre avec ce cinéaste passionné pour qui le cinéma est contagieux et la mise en scène, métaphysique.
Ecran Noir : Parlez-nous de Tsar.





Pavel Lounguine : Il s’agit du premier film russe sur la nature du pouvoir russe. En effet, Ivan le terrible est une figure emblématique en Russie car il fut le premier tsar. Il est le symbole de la main dure du pouvoir, de la violence, des purges. Il y a une grande discussion dans la société russe, depuis longtemps, c’est est-ce que les bons tsars doivent être violents pour amener le progrès ? Staline s’inspirait beaucoup d’Ivan le terrible et il a commandé un film sur lui à Eisenstein. Ivan le terrible est une commande officielle pour prouver à quel point la Russie a besoin de ce type de pouvoir pour exister.

EN : Pourquoi vous y intéresser à votre tour ?

PL : Il m’a semblé que le temps était venu d’entrer dans la discussion. Ivan n’appartient pas à la conscience historique du pays, mais à sa conscience mythologique. Il est l’inventeur mythologique du pouvoir russe. Son idée était de mettre Dieu sur terre. Depuis, le pouvoir russe envisage d’être Dieu sur terre. Il est divin. Cela implique qu’il n’existe pas d’ordre moral auquel le pouvoir ait l’obligation de répondre. L’idée d’un contrat entre le pouvoir et le peuple est exclue. Encore aujourd’hui, les gens pensent que la Russie n’est tout simplement pas faite pour être une démocratie. Que la démocratie est une invention occidentale.

EN : Quelle résonance l’histoire d’Ivan et de Filipp peut-elle avoir à notre époque ?

PL : Pour vous, Européens, c’est une étape dépassée, mais pour la Russie c’est encore important. Le pays traverse une période de questionnements. Plus vraiment des questionnements sur sa survie, puisque tout le monde a compris, désormais, que nous allions survivre. Mais des questions spirituelles. Où allons-nous ? Quelle est la signification de l’Histoire ? Certains mythes naissent ou resurgissent, par exemple que l’Occident nous hait. Dans la conscience populaire, un autre mythe très dangereux apparaît : c’est celui de l’URSS, pays fort détruit par deux "méchants", Gorbatchev et Eltsine.

D’ailleurs, Tsar a suscité beaucoup de discussions. Il y a eu des manifestations organisées par l’extrême droite orthodoxe contre sa sortie en salles, car il y a encore des fous qui voudraient sanctifier Ivan… Pourtant, il est impossible de comprendre à quel point il s’agissait d’un homme sadique, fou, ténébreux. Encore médiéval dans sa conscience ! Lorsque l’on sort de la mythologie autour d’Ivan le terrible, il reste la vraie histoire. Seul Filipp a levé la voix pour dénoncer les souffrances qu’il a infligées au peuple. J’ai voulu incarner la voix de Filipp, qui s’est sacrifié délibérément, dans la mythologie d’Ivan.

En tant que cinéaste, on ne peut rien faire d’autre que cela, réaliser des films ou écrire. Et en même temps, je suis un peu épuisé. Je vais arrêter ce côté "spirituel orthodoxe". Mon prochain film sera inspiré de la Dame de pique, l’opéra de Tchaïkovski qui se déroule dans le milieu du jeu.

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