Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



A deux pas de l'Opéra, à Paris, Catherine Breillat nous reçoit chez elle pour nous faire partager son point de vue sur les mystères de l'orgasme et de la sexualité en général, sujet principal de son cinéma, et de Romance, sa dernière réalisation.
Ecran Noir : En deux-trois mots, l’histoire du film [Romance], c’est quoi?





Catherine Breillat : Ce que le film raconte, je ne pense pas que le film raconte une histoire. Je pense que le film est très au-dessus de l’histoire, l’histoire était une sorte d’accessoire. Le film raconte quelque chose de très profond, il ne raconte pas. C’est l’histoire de Marie, institutrice, qui rencontre Paul qui l’aime mais ne la baise pas et qu’ensuite elle rencontre un autre qui a presque le même nom qui l’aime et la baise. Et ce qu’elle souhaite avoir, c’est une réponse à elle même et cette réponse elle l’a trouve dans le personnage de Robert, par un passage de quête sexuelle et de rencontre de cette honte qui est mise sur les femmes. Oui, on peut dire que c’est ça l’histoire.

EN : Le film c’est quoi, une parabole?

C.B : Il a une valeur symbolique très certaine mais je ne l’ai pas fait tout à fait exprès. Parce que quand j’ai écris le scénario, j’ai évidement raconté une histoire. Mais quand j’ai fait le film, cette histoire s’est transcendée dans des symboles, mais des symboles que j’ai manipulé à mon insu. Donc, ils sont plus justes que si j’avais voulu faire une approche symbolique, en réalité.

EN : Cette fille, Marie, est très complexe parce qu’elle est avec un homme où il y a un vrai problème de communication.

C.B : Je pense que la complexité, c’est le propre des femmes. Les femmes ont 1000 visages. Je pense que le monde masculin, c’est un monde simple comme ça qui est toujours le blanc et le noir. C’est un monde tranché comme la religion, qui est un monde masculin et viril, et aussi une chose tranchée entre le bien et le mal. Le capitaliste, on voie bien les américains, c’est pareil c’est le bien et le mal. C’est très tranché. Le monde des femmes, et je pense que le monde tout court, c’est une chose et le cinéma vous permet ça. C’est que le vrai monde, c’est la confrontation de deux choses qui rationnellement ne vous paraissent pas co-éxister. Par exemple: le désir de souillure et le désir de pureté; et au cinéma on peut le montrer ça. On voit que la réalité du monde ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est l’un et l’autre, je pense que le monde est comme une moire. La moire a une existence physique. On sait faire une moire, on sait faire un tissu qu’on appelle la moire. Donc on sait que ça existe ça cette contradiction et que c’est ça la vision du monde. Et ça c’est la vision des femmes. Je pense que l’ambiguité et la connaissance ambigue du monde, c’est une vision féminine. C’est également le lieu du cinéma. Le cinéma, c’est comme un idéogramme, ça a plusieurs sens en même temps. Donc quelque chose qui a plusieurs sens, c’est très complexe. Mais il faut dire que ce film aussi, il est forcément complexe parce que d’abord je l’ai fait trois fois. Donc, il a forcément trois sens. Je l’ai écrit donc il avait un premier sens qui me paraissait simple, assez trivial d'ailleurs, d’une histoire assez basique et terre à terre. Et puis ensuite je l’ai faite sur une autre ellipse et c’est venu avec l’utilisation des couleurs. Je dirais que le film a un côté comme une omelette norvégienne (glacé/brûlant). Ce qui donne une sorte de distance: c’est très fiévreux et très fébrile et en même temps c’est très glacé. Et puis, le montage qui a été comme une sorte de troisième creuset, car tout d’un coup j’avais tellement joué avec les paradoxes, avec les doubles, les significations contradictoires, que moi-même je ne savais plus où j’en étais. Il fallait que je retrouve le film et que je le comprenne. Ca, c’est venu au montage. Et ça m’était jamais arrivée qu’un film il faille le refaire au montage et que tout d’un coup, il m’est apparu, par exemple, qu’il fallait mettre de la musique que ce film avait tellement une existence transcendentale par rapport à lui même qu'il fallait souligner cette transcendance avec une musique...

EN : Très sensuelle, très lancinante au début...

C.B : Oui, très magique, très paranormale en quelque sorte.

EN : Quand Marie dit : “Les femmes sont les victimes expiatoires des hommes”, qu'est-ce que cela signifie?

C.B : Oui, ça veut dire que les femmes s’offrent en victime expiatoire des hommes, et ils ont besoin de faire expier aux femmes leurs propres tentations. C’est toujours ça, c’est la même histoire qu’Adam et Eve. Les femmes ont une certaine complaisance, alors elles s’y soumettent. Alors savoir après si c’est de l’acquis ou de l’innée, si finalement quelque chose qui est une loi sous laquelle on est depuis toujours, bon il y a des lois religieuses qui sont promulguées certes, mais enfin avec une telle force et une telle crudité, ça veut bien dire que ces lois sont endémiques. C’est les lois qui sont profondément dans l’humanité judéo-chrétienne. Je pense que c’est un film qui raconte le poids du nerf, c’est-à-dire, que je pense qu’on peut débusquer le poids de son époque. C’est très difficile de débusquer, d’être absolument libre du poids de l’ère à laquelle on appartient. On appartient à l’ère religieuse monothéiste virile, qui fait des femmes les victimes expiatoires des hommes.

EN : Un moment donné elle dit : “On dit d’un homme qui baise une femme, il l’honore” et en fait elle reproche à Paul quelque part d’être déshonorée par lui.

C.B : C’est un jeu de langage, mais les deux sont valables de toute façon. Vous voyez bien qu’une femme si elle n'est pas baisée elle est déshonorée, si elle est baisée elle est honorée. Sur le moment elle est souillée aussi c’est quand même vrai, donc je veux dire il y a cette espèce de chose et puis tout le langage dit des choses fausses. On vit sous une ère où finalement le sexe des femmes est un enjeu de pouvoir, sans aucun doute. Et comme c’est un enjeu de pouvoir, on a tout nié au niveau du langage, mais on vous l’apprend tout petit le langage, donc on l’apprend aux petites filles aussi. On a tout nié, c’est vrai que tout d’un coup, on apprend qu’un homme possède une femme, alors que moi quand je regarde mon poignet, si je mets ma main autour, je me dis que c’est ma main qui prend mon poignet, je ne me dis pas que c’est mon poignet qui prend ma main personnellement. Il y a une imposture totale au niveau du langage. Je pense aussi que le sexe dit fort est évidemment le sexe faible. Je crois que le film, par exemple, quand on voit Rocco qui est quand même l’étalon des étalons, dont on ne peut pas supposer une seconde que sa virilité soit faible, on voit bien que dans l’acte physique lequel meurt, la petite mort c’est pour les hommes, c’est eux qui meurent. Et qui possède les hommes? Ce sont les femmes. Ce sont elles qui possèdent les hommes dans l’amour physique c’est évident. C’est peut-être pour ça qu’on ne veut pas qu’il y est une représentation réelle. Du coup la représentation de l’acte physique est livrée à la pornographie afin qu’on voit des hommes qui prennent des femmes... mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas comme ça que ça se passe, c’est l’homme qui meurt, la femme, elle prend l’homme et elle le dépossède, elle le possède et le dépossède, c’est une évidence. Et cette évidence est belle. Donc la détruire et priver finalement l’accès des hommes et des femmes à cette évidence là, c’est un enjeu de pouvoir.

EN : On a donc Paul qui est là, et qui par respect, a priori, ne veut pas avoir de relations sexuelles avec elle?

C.B : Non, je pense que le désir des hommes est fondé sur le tabou et l’interdit. Au lieu de penser que ce tabou ou cet interdit, fondateur du désir, de toute façon, sinon un homme ne bande pas. Je pense que dans la première pulsion qu’est la rencontre, il y a une fusion charnelle qui se fait sans problème finalement, et donc rien n'est mis en cause, c’est l’élan de l’amour etc... On ne pense pas à la problématique du désir parce qu’en réalité les hommes ont un problème pour désirer une femme...
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