Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Depuis plus de quarante ans, Mario Camus alterne adaptations littéraires prestigieuses (Garcia Lorca, Miguel Delibes, Lope de Vega…) et films très personnels qui dénoncent les méfaits de du capitalisme (Después del sueño, Adosados, El color de las) ou ceux du terrorisme pratiqué par l’ETA (Sombras en una batalla La Playa de los galgos). Ce cinéaste de la génération de Carlos Saura (avec lequel il a d’ailleurs travaillé) s’est taillé une solide réputation à l’étranger, notamment dans les festivals qui ont à plusieurs reprises distingué son œuvre (Ours d’or à Berlin pour La colmena en 1982, Prix du Meilleur scénario à Montréal en 1996, hommage pour l’ensemble de son œuvre à Toulouse en 2005…) S’il est reparti bredouille de la 13e édition de Cinespana, cela ne remet en rien en cause la qualité de son dernier opus, El prado de las estrellas, un conte humain et sensible sur une poignée de gens simples confrontés aux méfaits de la mondialisation, de la course au profit et de la bêtise ambiante.
Ecran Noir : Comment est née l’histoire d’El prado de las estrellas ?





Mario Camus : Dans chaque histoire, il y a de l’imprévu et à chaque fois c’est différent. Pour ce film, j’avais une image en tête. Je vis à la campagne et je me promène souvent dans la région, où il semble y avoir une fièvre pour le cyclisme. Il y a toujours beaucoup de cyclistes sur les routes. J’avais ramené de mes promenades cette image d’un jeune aux cheveux roux passant sur un vélo. Ensuite, quelqu’un m’a raconté l’histoire d’un homme de la campagne qui venait voir une vieille dame dans une maison de retraite et lui apportait des oranges. Ce sont comme les fils d’une toile d’araignée qui s’entrecroisent : en tirant ces fils, j’ai eu l’idée du film. D’un coup, c’était comme si l’histoire était écrite, juste en regardant les connexions entre les éléments. Ce fut le point de départ, mais il existe plein d’autres manières. Il y a toujours quelque chose qui donne le germe pour le début d’une histoire : il suffit de faire un peu attention à ce qui se passe autour de soi pour s’inspirer de la vie et voir qu’il y a des histoires partout autour de nous. Il faut une certaine curiosité, une bonne écoute, de bons yeux… et les histoires viennent !

EN : Jusqu’à quel stade de la réalisation du film vous laissez-vous porter par l’imprévu ?

MC : Sur le tournage, il y a beaucoup d’argent en jeu, improviser est compliqué. Pour détruire la norme, tout doit être bien établi. Une fois que tout est parfaitement préparé, alors là on peut enlever une pièce et en mettre une autre à la place. Quand on connaît tous les éléments, on peut se permettre d’improviser. Pour El prado de las estrellas, c’est sûrement arrivé à certains moments, notamment parce que je travaille depuis longtemps avec certains des acteurs qui sont dans le film, mais je ne me souviens plus précisément à quels moments.

EN : Le film aborde des questions actuelles graves comme la mondialisation, le fossé entre les générations, l’obsession pour l’argent… et y apporte des réponses optimistes et ouvertes. Partagez-vous cet optimisme ?

MC : A vrai dire, moi je ne suis pas optimiste, mais plutôt pessimiste… Le film est une sorte de fable avec une fin plus ou moins positive, qui raconte des choses simples, un peu dans l’esprit de Tchekhov. C’est venu comme ça… Les protagonistes ont des traits d’humanité peu courants, ça m’a amusé de faire un film avec ce genre de personnages. Mais je suis conscient du fait qu’ils sont rares et donnent donc des choses rares. Et puis, se réaliser au travers d’un jeune ou partager la solitude d’une vieille dame peut aussi être un fait pessimiste dans une société terrible. C’est de ça dont j’ai voulu parler.

EN : Votre film montre un endroit préservé d’Espagne où des promoteurs souhaitent construire des logements de luxe. Qu’en est-il réellement de l’endroit où vous avez tourné ?

MC : Nous avons tourné dans le nord de l’Espagne, en Cantabrie. Bien sûr, il existe des quantités de projets de ce type là-bas. Ca s’est un peu calmé, mais de nombreuses maisons sont apparues au fil des années. Le gouvernement a réclamé leur suppression, néanmoins personne ne les enlève réellement. Rien ne les arrête !

EN : La seule jeune femme du film, Luisa, a un comportement très défensif et en même temps très brutal à l’encontre des hommes qu’elle fréquente. Elle est obsédée par l’idée de demeurer libre et de n’appartenir à personne. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous souhaitiez lui donner ce caractère très indépendant ?

MC : En Espagne, peut-être plus qu’en France, la subordination des femmes est encore très présente, surtout dans les petits villages. Elles sont encore conditionnées par la tradition : se marier, avoir des enfants, etc. Luisa est dans sa modeste petite révolution. Elle ne veut pas avoir d’homme, mais seulement un travail, une carrière, une vie qui n’appartiennent qu’à elle. Elle veut se réfugier en elle-même, pas dans un mari. Les garçons, eux, veulent la retenir. Il y a trente ans, une telle attitude était impensable, et même aujourd’hui ce n’est toujours pas très fréquent !

EN : Parlez-nous de la manière dont vous avez voulu mettre en scène ce film.

MC : Le cyclisme est le sport le plus écologique qui soit car il se fait en plein air et sans faire de mal à la nature. Il ne dérange personne. Quand on montre une course de vélos, cela permet de voir de grands paysages, des arbres, etc. C’est pourquoi j’ai choisi une mise en scène très réaliste, naturelle, pas sophistiquée du tout. C’est difficile d’expliquer comment on fait un film, il y a de multiples interprétations. Chacun apporte sa culture, son passé… Celui qui l’a fait peut dire "oui" ou "non", mais il laisse le spectateur interpréter. El prado de las estrellas est facilement assimilable car très simple et plein d’interprétations possibles.


   MpM