Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20



Locarno. La première projection publique de Un couple parfait, le nouveau film de Nabuhiro Suwa (M/Other, H Story) vient de commencer. Dans les coulisses, Bruno Todeschini, l'acteur principal. Ecole Chéreau (Les amandiers mais aussi La reine Margot, Ceux qui m'aiment prendront le train, Son frère). Le comédien, récemment vu à la télé (Les rois maudits) comme au ciné (Gentille), est exigeant, passionné, peut être un peu mis à l'écart du cinéma français populaire, revendiquant clairement son appartenance à un 7ème art à part. Un couple parfait, où il retrouve sa copine Bruni-Tedeschi, est austère, silencieux, obscur, agaçant et séduisant. Post-nouvelle vague. Où le vide existentiel fait place à un temps réel, un espace non rempli, voire en contre-champ. Expérience à ne pas mettre entre n'importe quels yeux. Mais sans doute unique et riche pour un acteur aussi curieux que Todeschini.
Ecran Noir : C'est votre première fois à Locarno?




Bruno Todeschini : Non. J'étais venu avec Avec out mon amour, d'Amalia Escriva, il y a deux ou trois ans (en fait en 2001, il y a 4 ans, ndlr).

EN : Ce Couple parfait est, artistiquement, très particulier. Comment êtes-vous arrivé sur ce projet?
BT : En fait, Caroline Champetier, qui est la chef opératrice du film était celle de La sentinelle (film de Desplechin, avec Todeschini, en 1992, ndlr). Or Nabuhiro Suwa, le réalisateur, a écrit un livre sur le film, à sa sortie au Japon. Valéria Bruni-Tedeschi on se connaît depuis l'Ecole de Nanterre. Vous mélangez le tout et ça donne à peu près comment je suis arrivé sur le projet. Je la fais courte mais c'est comme ça, un truc dans ce goût-là.

EN : Mais le scénario vous a plu?
BT : Il n'y avait pas de scénario! En fait c'est une rencontre. Nabuhiro Suwa voulait travailler avec Valéria. Elle a donc fait partie du projet. L'histoire est venue après : comment ce couple de 40 ans arrive à survivre. Est-ce qu'il se sépare ou pas? Il manquait l'homme. Il a vu quelques acteurs, je crois. Et Caroline et lui m'ont appelé. Le rendez vous s'est fait chez Caroline Champetier. Quand je suis sorti de là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je fasse ce film.

EN : Pourquoi vous fallait-il absolument faire ce film?
BT : Parce que j'ai adoré cette personne. J'ai adoré son regard, le contenu de son synopsis.

EN : Mais, pourtant, on ressent un jeu improvisé en voyant le film...
BT : Mais c'est improvisé. Il n'y a pas de dialogues.

EN : Ça change de Chéreau ; comment on joue ça?
BT : Mais ça ne change pas tant que ça, en fait. Il y a des correspondances, même s'ils sont très différents. Il y a une exigence et un travail qui sont communs à ce genre de talents. Je trouve qu'il y a beaucoup de gens qui ne travaillent pas, qui font semblant, qui ont le discours "on va faire ci on va faire ça", et puis à l'arrivée, on a été trompé sur toute la ligne. Et on ne s'y retrouve pas. Là il y a une exigence de travail, une connivence entre les acteurs, entre les techniciens... Lorsqu'on a commencé le film on savait qu'il fallait le finir le dimanche parce que moi je commençais à tourner un autre film le lundi (La petite Jérusalem, ndlr). Il y avait donc une urgence. Or, la fin n'était pas écrite. On a donc décidé de la fin ensemble.

EN : Pourquoi une fin heureuse?
BT : Parce qu'avec Valéria on s'est demandé si ce couple devait ou pas se quitter. Toi, tu verrais ce couple-là, tu en aurais pensé quoi?

EN : Pendant les trois quarts du film, je pensai qu'ils allaient se quitter... Ils n'avaient plus rien à se dire, c'est une incommunicabilité qu'on croit irréconciliable. Mais à un moment donné, leurs corps se parlent. C'est souvent le cas dans un couple, quand ça va mal, on se retrouve à travers le corps...
BT : J'ai pas beaucoup d'expérience, mais... Il y a plein de couples où je serai tenté de dire "mais arrêtez!". Je pense qu'il faut se remettre en question. Moi je suis en train de battre mon record. Ça fait quatre ans que je suis avec la femme. À 43 ans. Donc c'est vous dire à quel point les ruptures ça me connaît. Et j'ai plusieurs enfants, et pas de la même femme. Je connais tout ça...

EN : C'est assez classique finalement pour notre génération...
BT : C'est assez classique, malheureusement c'est assez classique. Et pourtant c'est ce qu'il y a de plus beau les longues histoires d'amour. Parce que sinon on peut arrêter tous les trois ans. C'est à dire que le quotidien, la découverte de l'autre, la découverte des corps, la découverte du mental, la découverte des amis, la découverte du cercle familial, ... et une fois qu'on a découvert tout ça, qu'on est épuisé, qu'est-ce qu'on fait? On va où? Comment s'enrichir, continuer? Et c'est ce qui est magnifique : continuer. Il faut passer ce cap là sinon on cesse, systématiquement. Mais une des premières fois que j'ai demandé à Nabuhiro, c'est pourquoi ce couple n'a pas d'enfant?

EN : Justement c'était une de mes questions...
BT : Il, ou elle, ne peut pas en avoir.? Ils ne veulent pas en avoir? Tout ça c'est du non dit dans le film; par contre, nous on le travaille. On enrichit le film, sans le dire. C'est ça qui me passionne avec un cinéaste comme ça. Moi c'est ce que j'aime, ce mystère. Parce que si tout est dit, c'est simple, et ça n'apporte rien. Moi j'aime fouiller, aller plus loin. Parce que tout le monde a des traces. Pourquoi on est comme ça à 20 ans? Parce qu'à 5 ans on a été comme ça, à 8 c'était comme ça, et à 10 c'était comme ça...

EN : Comment avez-vous construit votre personnage "d'architecte superficiel et bourgeois"?
BT : C'est elle qui le définit comme ça. C'est ça qui est génial. C'est Valéria qui le décrit comme ça. Pour moi il n'était pas comme ça. Elle dit que "je me la pète quand je fume", "je suis devenu mondain". Et du coup je tombe vraiment des nues...

EN : Elle a peut-être besoin de vous détester?
BT : Et elle me déteste à ce moment-là. On a besoin de faire du mal parfois. En plus je ne répond pas à ses provocations et c'est ce qu'il y a de pire.

EN : Et vous, vous l'aviez vu comment votre personnage?
BT : Je l'ai vu un peu partout. J'ai fait 72 films, d'après ce que dit Internet. Donc à un moment donné, il faut bien que j'ai des expériences dans ma vie privée comme dans ma vie professionnelle. J'agrémente tout ça de pleins de petites choses... Et puis après il y a le travail avec Valéria. Elle a choisit mon prénom, j'ai choisi le sien. On a choisit notre nom, nos métiers, d'où on venait.

EN : Ils 'agit d'un vrai travail collectif...
BT : Exactement. C'est peut-être la seule fois de ma vie où ça va m'arriver.

EN : On est proche du théâtre, dans la méthode...
BT : C'est une chose comme ça, oui. C'était souvent des plans séquences. A part les scènes de taxi, tout a été fait dans la chronologie... Mais au théâtre on a toujours un texte. Et ce que je reproche parfois au cinéma français c'est d'être un cinéma bavard. Nabuhiro, lui, c'est plutôt le silence.

EN : Le silence, mais l'obscurité aussi.
BT : Ça va avec.

EN : Et e fait que ce soit une amie comme Valéria pour jouer votre épouse, ça aide aussi à prendre ses marques?
BT : On a tourné ça en 13 jours, dans l'improvisation et la continuité. Donc a priori ça aide. Mais on ne se connaît pas tant que ça...

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EN : Parce qu'en tant que spectateurs, nous avons l'impression que vous appartenez à la même famille...
BT : Mais on fait partie de quelque chose. Formés ensemble à un moment donné de nos vies, en même temps, un moment clef dans ce métier où on est encore malléable, "modelable". Même si on doit le rester, on l'est forcément moins maintenant.

EN : Pas vous; vous êtes bon dans les transformations... Vous n'êtes pas trop formaté...
BT : Oui, moi ça va. Non mais comme par hasard, ceux qui me choisissent ne le sont pas non plus. C'est en voyant Nabuhiro Suwa pendant trois minutes que j'ai eu envie de travailler avec lui. Et maintenant c'est mon frère japonais. C'est difficile de ne pas s'entendre avec ce mec-là. C'est une crème...

EN : Sa culture est à des années lumières de la vôtre...
BT : Oui mais c'est ça qui est génial. Il comprend très peu le français, pas bien l'anglais, il y avait une traductrice durant le tournage. Et pourtant, à l'image, à nos voix, il repérait tout de suite le bon problème dans la scène. Ce n'est pas une question de langage. Si vous vous amusez à vous balader dans la rue, vous allez vite comprendre qui est en couple, qui est fâché, ou pas, qui est devant... Ça se voit! Sans les paroles. Le langage devient anecdotique. Il est intéressant mais l'important c'est deux corps dans un même espace. On a voulu quelque chose de naturel. Il y a donc une forme de distance dans la mise en espace. En Inde, par exemple, ils viennent à deux centimètres du visage pour te regarder. C'est très surprenant, tout le monde recule. Parce que ce n'est pas notre distance habituelle.

EN : Généralement les comédiens aiment être à l'image, et là, vous deux, vous vous autorisez à ne pas être dans le cadre, à ne pas passer devant la caméra...
BT : Oui, mais est-ce que vous avez l'impression que je n'existe pas?

EN : Non, on sait que vous êtes là sans que être à l'image
BT : Alors c'est gagné. S'il n'y a pas de raison que je sois dans le plan, je ne vais pas le faire... C'est une liberté formidable. Y a rien de plus qui m'énerve que de me mettre dans un créneau. De vouloir m'imposer un quart dos. Je préfère le hors champ. Quand j'ai vu M/Other, il y a un plan sur une assiette dans un égouttoir. Et on entend toutes les conversations du couple... Il faut savoir jouer de ça, d'exister au-delà de l'image. Comme si j'étais dans la même pièce, ou celle d'un côté. Et puis dans une rupture de couple, c'est souvent la femme qui parle et le mec qui est dans le silence. Je vais pas lui mettre un coup de poing. Et après on fait une scène aux Urgences? Pourquoi pas?! Comment on réussit à rester 20 minutes dans une même pièce alors qu'on a rien se dire? Qu'est-ce que tu ferais toi? Tu aurais envie de te tirer... Mais tu peux pas. Je pense qu'ils se sont dits 25 fois à Lisbonne "mais non tu vas pas me laisser toute seule", "mais non viens". C'est tout ça qui vient an amont de la chambre d'hôtel, de ce lit d'appoint qui arrive... C'est comme l'introduction dans le taxi. Que se disent deux personnes dans un taxi? Pas grand chose : "ah il fait beau", "tiens ça a changé Paris", "t'as vu les affiches là", "c'était pas comme ça la dernière fois"... Et puis après? Le silence. Voilà. C'est ça qui me touche.

EN : Vous parliez de mise en espace et vous avez attiré des metteurs en scène qui aimaient jouer de ça... Chéreau, Haneke, Téchiné...
BT : Je pense que c'est aussi à travers ces choix que ces gens-là me choisissent. J'aurai pu gagner beaucoup d'argent en faisant un peu n'importe quoi. Mais dans ce cas je ne pense pas que Nabuhiro Suwa m'aurait pris par exemple. Parce que je pense qu'on s'abîme, dans les deux sens du mot. Ce qui m'intéresse dans ces expériences-là c'est une mise en abîme, l'exploration des personnages, l'idée qu'on peut en avoir. J'aime me mettre totalement au service d'un metteur en scène, d'accepter d'être modelé tout en amenant sa propre patte. C'est fascinant. Il faut quand même des gens qui te dirigent bien, qui savent où ils vont. Mais j'ai honte de rien.


   vincy