Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20



Bistrot pas branché près de Bastille. Jour de pluie, juste avant les fêtes. Jonathan Zaccaï - "le David Charvet sans abdos" comme il se nomme - n'a pas encore la notoriété pour le contraindre à recevoir dans les palaces ou les cafés design. Audiard, Fontaine, Lipinski, Saada, son actualité est chargée. Zaccaï fait partie de cette génération de trentenaires qui montent dans le cinéma français. Bien qu'il soit Belge. Il obtient les rôles et s'impose avec une évidente présence. Sympathique et lucide, bosseur et nonchalant. Bonne gueule et charmeur, il était le jeune marié idéal pour épouser Hélène de Fougerolles dans une comédie où le couple prend davantage des coups qu'il ne s'embrasse. Pour le lecteur, le plus dur sera surtout de démêler le faux du vrai, la fiction de la réalité. Et pour l'interviewer, le plus dur sera de l'interrompre quand il parle avec ferveur du théâtre russe...
Ecran Noir : Après tant de rôles différents, pourquoi ce personnage d'Arthur dans Le plus beau jour de ma vie, une comédie sur le mariage?




Jonathan Zaccaï : Assez logiquement en fait. Quand j'ai lu le scénario de Julie Lipinski, c'était vraiment une évidence. J'adore la comédie et j'avais envie d'en faire. Dans mon comportement, ma façon de parler, mon côté un peu "foireux", un peu passionné, j'avais des points communs avec mon personnage.

EN : Mais vous, vous n'aimez pas le mariage...
JZ : Ce n'est pas que j'aime pas. C'est que je ne comprends pas vraiment. Enfin je vois ça comme un rite tribal. C'est un folklore, j'ai rien contre le folklore. Je peux pas l'associer à quelque chose qui concerne mon intimité. A moins qu'un jour une femme que j'aime me dise "J'ai envie de me marier", je serai exactement dans la problématique de mon personnage. Je commencerai comme lui, mais je ne pense pas que je finirai comme lui. Je ne deviendrai pas un "warrior" du mariage. Mais on ne va pas parler trop vite, on ne sait jamais. Mais alors ce sera un long chemin...

EN : Votre filmo commence en 2000. Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir comédien?
JZ : C'était quelque chose qui a plus à voir avec ma façon de vivre. Qu'est-ce qui me permet de ne pas être dans un quotidien routinier. De rester libre, d'avoir une impression de liberté. Même si je ne travaillais pas, je savais que ce soit un temps où je pouvais être disponible. Je voulais exploiter ça. Et quand vous ne faîtes rien et que vous êtes comédien, vous pouvez dire que vous travaillez. C'est aussi la chance du comédien. Il peut dire qu'il travaille alors qu'il ne fait rien.

EN : Vous passez votre temps à observer les gens, finalement...
JZ : C'est ce que j'aime bien. Et puis j'aime bien écrire... J'ai fais autre chose avant : de l'assistanat, ... Je suis un amoureux du cinéma en fait. J'adore mon métier.

EN : Une vie avant le cinéma?
JZ : J'ai joué une pièce, très vite. Puis un premier rôle au théâtre. Puis j'ai été brûlé au troisième degré sur un tournage. Ca m'a bloqué un an. Je pensai que j'étais défiguré, que je ne pourrai plus faire ce métier. J'étais pas prêt à être comédien en fait. J'avais envie de me frotter à d'autres choses. Puis j'ai un eu prix d'écriture pour une nouvelle et ensuite j'ai été assistant réal' pour Chantal Ackerman. Et juste avant 2000, je suis parti à New York, où je travaillais dans le "Sentier" New Yorkais, pour 7 dollars de l'heure, amoureux d'une sud américaine, qui s'est fait arrêtée...

EN : C'est romanesque.
JZ : Très romanesque. J'étais un peu dans un roman où je me voyais rire et c'était dramatique. En rentrant, je me suis dit que c'était moins drôle, que ça devenait dangereux... Comme j'avais gardé des contacts, quand je suis revenu, j'ai fait pas mal de castings de pub, et à chaque fois j'étais pris. En plus j'ai pas fait de la merde : une grosse campagne en Angleterre, pour Citroën, où j'étais en punk... C'était très drôle. Un peu trash... Et puis j'avais écrit un scénario, qu'on a fait traduire en anglais, qui était dans l'ambiance de Boogie Night (de Paul Thomas Anderson, ndlr), avant que ce ne soit la mode du porno. J'avais dans l'idée de faire une comédie vraiment loufoque sur un mec genre Jean-Luc Godard, qui se retrouve à faire du X. C'était pas trop mal, même s'il y avait des défauts. Le montage financier a foiré, mais j'avais réussi à convaincre Gina Gershon... Le producteur et le distributeur n'ont pas réussi à s'entendre. C'était intéressant, encore une fois. Je suis de nouveau rentré et là j'ai tourné pour Anne Villaceque, Petites Chéries. Dans le film, je suis un peu mytho...

EN : Ah, d'accord, donc là tout ce que vous me racontez ce n'est que du mensonge!
JZ : Complètement. A chaque fois je raconte une autre histoire. J'adore... Je lui racontai très rapidement mon histoire, avec le FBI tout ça... Et du coup, ça la faisait beaucoup rire, surtout qu'elle me proposait un peu ce genre de personnage... Alors que je lui disais pourquoi je ne voulais plus être comédien. C'est sur une non envie que j'ai accepté le rôle. Et j'essaye de garder ça. Je vis ce métier comme si je n'étais pas dedans. Une fois qu'on se dit "je suis un comédien", j'ai l'impression que c'est comme une "mort".

EN : Pourtant vous commencez à vous incrustez là...
JZ : Oui, ça décolle. Mais plus ça décolle, plus j'essaie de rester avec cette envie de départ. Je voulais une vie riche pour pouvoir me nourrir. Si je me sens "au service de", ça ne pourra pas marcher.

EN : Autant écrire dans ces cas là.
JZ : Oui.

EN : C'est une des raisons qui vous fait choisir particulièrement bien vos scénarii?
JZ : Je suis acteur mais aussi spectateur. C'est assez facile d'imaginer que les films que je vais faire ce sont des films que j'irai voir. J'aime bien être indépendant dans ma carrière, dans le sens où on ne peut pas m'attraper. Je passe d'une comédie romantique à un polar d'Audiard, où je suis une espèce d'enflure...

EN : Qu'est-ce qui détermine vos choix? Le scénario, le rôle, le réalisateur?
JZ : Un peu tout ça. mais par exemple le film d'Anne Fontaine, je le fais pour le film, pour le scénario et pour travailler avec Anne Fontaine. Mais pas pour le rôle, honnêtement. Mais c'est nouveau ça pour moi. Dernièrement, et c'est là que je vois que ça va mieux pour moi, c'est que je voyage davantage entre les univers.

EN : Il y a peu de choses en commun entre chacun de vos films d'ailleurs.
JZ : Ca c'est génial. C'est un luxe total. C'est un enchaînement de films radicalement différents, entiers.

EN : Et à part ça, vous n'êtes pas comédien...
JZ : Oui... Je me vois comme quelqu'un...

EN : Jusqu'à présent vous étiez dans des rôles de séducteur. Vous avez dragué Viard, Ascaride, Jaoui, Fougerolles...
JZ : Aure Atika dans le Audiard. Mais c'est un hasard. Là j'en reprend un fin mars, où je joue un violoniste pour Julie Lopes-Curval. C'est l'occasion de reprendre. J'aime voyager dans des univers. Mais séducteur, je pense que c'est un peu l'illusion qu'il y a autour de mon plus gros succès, Le rôle de sa vie, où je m'appelais moi-même la "Bimbo du film". C'est dans le regard des femmes que j'ai constaté que c'était un rôle de séducteur. Mais si elles m'avaient vu dans Bord de mer, l'impression aurait été différente. Mais c'est vrai que j'aime bien séduire, en règle général. Ca peut être séduire un labrador au cours d'un week end à la campagne. Enfin quand je dis séduire un Labrador...

EN : Mais vous n'êtes pas méchant, ni dans le Tango des Rachevski, ni dans Ma Vraie vie à Rouen...
JZ : Franchement, j'espère que je peux faire passer de la douceur et de la tendresse. Nous, acteurs, nous racontons une histoire sur le long terme, qui nous échappe, mais qui est la nôtre.

EN : Oui, film après film, vous construisez un socle commun pour le film d'après... Vous avez une méthode pour travailler vos rôles?
JZ : Non. Mais je suis assez intello, je crois... Dans Le plus beau jour de ma vie, c'est exemplaire. C'est comme si je mettais ma combinaison de plongée et que je plonge dedans comme si je passais par hasard.
Il fallait que je sois dedans mais par hasard. Je ne suis pas dans le même film que celui dans lequel je joue.
J'aime bien jouer de cette illusion...

EN : Finalement vous êtes toujours à l'écart. A distance. Dans Le Rôle de sa vie, vous regardez ce monde qui vous ait étranger. Dans Ma Vraie vie à Rouen, vous êtes loin du nombrilisme du personnage central. Dans Les Revenants vous êtes un mort qui vit dans un autre monde... Vous êtes à l'écart de ce système, tout en le fréquentant. Dans Le Plus beau jour de ma vie, vous êtes un futur marié mais vous n'êtes pas dupe. Vous êtes tant que ça en retrait?
JZ : Je suis un peu en marge. Mais bon quand je dis que je suis comédien sans être comédien, ce sont des petits mensonges à soi même, des histoires qu'on se raconte en fait. C'est presque cliché finalement de dire ça. Mais quand vous me parlez de méthode d'acteur, pour revenir à ça, c'est vrai que je me nourris de plein de choses : j'ai été assistant, je suis auteur, j'ai été musicien... Pour Le Rôle de sa vie, j'avais un travail physique, donc forcément j'avais été sur une pépinière... Mais j'ai une prétention d'acteur, c'est que je suis habité par beaucoup de personnages en moi.

EN : Ca explique aussi l'écriture. Quand on écrit, c'est bien une manière de raconter d'autres vies...
JZ : Je commence à réfléchir au scénario et il y a comme un chemin qui va se faire... Et j'ai l'impression que je vais exister dans ce chemin là. Si je ris de mon propre personnage dans le film de Julie Lipinski, c'est le meilleur moteur de travail. L'humour est à la base de tout mon travail, de toute façon. Même, je ris de scènes qui ne sont pas drôles. C'est juste le jubilatoire qui est sous-jacent dans le quotidien. Finalement ce qui fait rire, c'est quand les gens se reconnaissent. Avec Hélène, par exemple, on a un humour en commun. Pour incarner un couple, c'est essentiel. Ca marche mieux à l'écran qu'un vieux couple de 120 ans qui se marre jamais.

EN : Et qu'est-ce que vous aimez chez un acteur?
JZ : Ce qui me touche le plus? Le charme. Genre Al Pacino. Gabin, Ventura...

EN : Des gueules quand même.
JZ : Oui. Et puis sinon des mecs comme Michael Caine, plus transparent, au service du rôle.

EN : Et des films?
JZ : Bah justement je pensais à Caine avec L'Homme qui voulu être roi... Même si j'ai été déçu en le revoyant. le souvenir était plus grand. J'aime bien les acteurs comme Peter Lore, Edward G. Robinson, ...

EN : Des acteurs inquiétants, quand même...
JZ : J'adore! Ah... Peter Sellers! Pour moi c'est l'acteur! Parce qu'il est la distanciation et l'incarnation, le drame et la comédie, et le décalage. Tout dans un seul comédien! The Party, je l'ai revu à six heures du matin, en revenant de soirée, c'était étrange, spécial...

EN : En même temps c'était peut-être l'heure où il fallait le revoir...
JZ : Oui mais ça se rapproche de Fassbinder alors.

EN : Une forme de mise en abîme de votre soirée et de ce que vous voyez...
JZ : Exactement.

EN : Vous avez travaillé avec des réalisatrices surtout.
JZ : Oui parce que j'aime bien travaillé avec des femmes. C'est un rapport assez simple. Dans un sens, elles se projettent dans ton personnage différemment. Je suis l'image qu'elles se font du mec. Tandis qu'un réalisateur, c'est lui qu'il voit.

EN : Vous avez fait beaucoup de premiers films aussi...
JZ : Oui, parce que c'est avec ces jeunes réalisateurs que suis le plus à l'aise. Ils ont mon âge. Ils m'ont vu d'une manière que j'aime. J'aime bien le côté pionnier, défricheur. J'aime ce côté où on ne sait pas vraiment ce que ça va être. Et puis je grandis avec eux, je vais faire leur second film. Audiard, c'est autre chose. Je l'admire. Mais ce n'est pas la même histoire.

EN : C'est aussi et avant tout un auteur. Ca reste un cinéma sans trop de pression commerciale.
JZ : Pour l'instant, et c'est l'avantage, je n'ai pas la pression sur moi. C'est à double tranchant. A un moment donné, faut passé à l'étape suivante. Mais je pense que je suis en train de construire. Je construit, film après film. Le reste je ne peux pas le calculer. Mais bon si ce film marche, ça m'arrangerait pas mal! Mais on ne sait jamais à l'avance...

EN : On a parlé de vous pour un Spielberg...
JZ : Oui un petit rôle dans le film sur les Jeux Olympiques de Munich; Pour l'instant c'est reporté. C'est une rencontre formidable. Mais je ne vais pas faire une carrière américaine. Je n'ai pas le rêve américain. J'aime l'Europe. Je suis Belge, donc j'ai une culture un peu différente, proche aussi des anglo-saxons. J'ai envie de me dire "qu'est-ce que c'est que cette histoire". Faire un film de Spielberg, c'est génial.

EN : Et le théâtre?
JZ : J'en avais fait beaucoup au lycée, j'ai arrêté, et puis j'en ai refait il y a deux ans avec François Berléand. A l'époque je n'avais pas d'appartement. J'avais une loge au théâtre Hébertot, c'est quand même très beau. Toujours dans l'idée, je ne suis pas comédien, mais j'y vis. Quelle arnaque! On est des arnaqueurs. Berléand le disait justement : on ment, on ne fait que mentir. Ce n'est que ça.

EN : Pas trop dur dans une époque où la vérité doit être partout?
JZ : Faut la trouver. Il y a encore de sacrées parois, quelques couches avant d'y arriver...

EN : Et vous avez des envies de réalisation?
JZ : Un court métrage. J'ai bloqué trois mois pour le réaliser. Ca s'appelle "L'air de rien", et c'est une comédie administrative. C'est un acteur plein d'espoir...

EN : Ca n'a rien d'autobiographique!
JZ : Il passe un casting pour un film industriel et ça ne se passe pas très bien. J'avais déjà fait un court, mais j'avais pas d'ingénieur son, j'avais tourné en DV, c'était pourri. Personne n'y comprenait rien. Là je reprend les choses avec un vrai producteur, une vraie équipe.

Vincy, décembre 2004


   vincy