Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Table ronde à l’Hôtel de Crillon, à Paris. Bill Murray, grand clown cynique de Ghostbusters et d’Un Jour sans fin, entame un long flirt avec les journalistes. Son franglais a vite fait d’agacer Sofia Coppola, minuscule princesse dans son canapé en velours rouge. La réalisatrice est au premier abord un peu méfiante, sans doute parce que la critique a souvent fait d’elle son plat de résistance. Pas facile d’exister, en effet, quand on est la fille d’un certain Francis Ford Coppola. Actrice enfant, puis costumière, la new-yorkaise de 32 ans s’est véritablement fait connaître avec un rôle dans le troisième volet du Parrain (1990). Trois ans plus tard, elle passe derrière la caméra et réalise Virgin Suicides, dont les critiques sont mitigées. Aujourd’hui, Lost in Translation (dont on espère qu’il raflera deux ou trois statuettes en février) constitue une sorte d’épanouissement tardif. Dans cette comédie romantique se déroulant à Tokyo, Bill Murray en star déchue et Scarlett Johansson, jeune diplômée un peu perdue, partagent un instant de vie inoubliable entre deux séances de karaoké. En l’absence de Johansson, on se contentera d’un duo...inhabituel.
Ecran Noir: Bill, comment réagissez-vous quand Sofia vous dit qu’elle n’aurait pas tourné Lost in Translation sans vous ?




Bill Murray : Qu’il est bon d’être désiré… Mon problème, c’est que je ne suis pas très organisé. Sofia m’a donc séduit petit à petit. Pendant ce temps, tout le monde me disait “Sofia Coppola, ce n’est pas n’importe qui !” Mais je ne l’avais jamais rencontrée. Elle s’est battue, c’est sûr, et puis au final, notre collaboration a très bien fonctionné.

EN: Sofia, pourquoi Bill pour tenir le rôle principal ?
Sofia Coppola : J’ai toujours aimé regarder Bill jouer. Je l’ai trouvé tellement romantique dans Un jour sans fin. Il est à la fois craquant, drôle et sincère dans Tootsie, tendre dans Rushmore. J’avais envie d’en voir plus. Et puis avec un film comme celui-ci, le romantisme risque de tourner à l’eau de rose. Je savais qu’avec Bill, cela n’arriverait pas.

EN: Bill, comment avez-vous réagi quand on vous a proposé ce rôle de personnage en pleine crise ?
B.M. Normalement on me propose des rôles beaucoup plus jeunes (rires). Le personnage de Bob Harris n’est pas si éloigné de ma réalité quotidienne et de mon travail. C’est cela qui m’a surpris : mon personnage faisait partie du commun des mortels. Pas besoin d’être une star pour ressentir ce blues, ni pour s’identifier au film. Tous les gens qui voyagent en font l’expérience un jour ou l’autre, quel que soit leur profil. Et puis il y a la rencontre : comment réagir quand on est attiré par quelqu'un d’autre, loin de chez soi ? Là non plus, pas besoin d’être quelqu'un de spécial pour se poser la question. Même les hommes les plus repoussants ont une partenaire.

EN: Qu’avez-vous apporté au personnage de Bob Harris ?
B.M. : Je lui ai insufflé le genre de grâce dont on doit faire preuve avec des inconnus. Quand vous êtes une star, vous vous comportez comme un idiot pendant quelques années. Avec l’expérience, vous apprenez à devenir aimable, à supporter la manière dont les photographes, les publicitaires et les passants dans la rue envahissent votre vie privée. Et puis vous vous rendez vite compte que si quelqu'un n’est pas aimable avec vous, il ne le deviendra pas de si tôt. Dans ces cas-là, vous vous éclipsez.

EN: Sofia, comment définir la relation entre Bob et Charlotte ? S’agit-il d’amour ou d’amitié?
S.C. Il s’agit des deux. C’est un lien qui se créé, entre deux êtres qui sont plongés dans la même situation. Ces deux êtres se mettent à analyser les mêmes choses dans leurs vies respectives. Ce sont des amis qui sont attirés l’un par l’autre.

EN: Pourquoi une telle différence d’âge ? Le message est-il que quel que soit son âge, la vie est ardue et les relations amoureuses encore plus compliquées ? S.C. Ce que je voulais surtout, c’était qu’à l’abord de la cinquantaine, Bob Harris soit en pleine crise. Et puis il me semble que les jeunes de 20 ans vivent quelque chose de similaire, un peu comme ce que j’ai moi-même traversé à l’université. Il s’agit de décider quel genre de personne on veut devenir.

EN: Sofia, pourquoi l’insomnie vous intéresse-t-elle tant ?
S.C. Quand on se rend au Japon, le décalage horaire se fait tellement lourdement ressentir que marcher dans Tokyo, avec tous ces néons étranges, devient comme un rêve à proprement parler. Je n’ai jamais mis les pieds au Japon sans souffrir du décalage horaire. Cela fait partie du voyage.

EN: Et vous Bill, vous vous y étiez déjà rendu ?
B.M : J’avais visité le sud. Ce qui est intéressant parce que vu d’ici, le Japon est un seul et unique pays. Mais à Fukuoka, il fait chaud et c’est un peu comme le vieux sud des Etats-Unis, où les gens parlent lentement en prononçant des “yeeeeah”. A Fukuoka, on parle des habitants de Tokyo comme des gens qui passent leur vie à travailler et ne se détendent jamais. C’est un peu la différence entre un Parisien et un Cannois. Ceci dit, j’ai été agréablement surpris par Tokyo. Je m’attendais à voir l’image véhiculée par la télévision américaine, avec toutes les imitations de la culture occidentale, qui ne sont de fait pas très alléchantes. A Tokyo, je me suis vite rendu compte que le gens utilisaient la culture occidentale comme point de départ, l’améliorant avec beaucoup d’imagination et de créativité. Et puis les gens du coin s’amusent beaucoup plus que l’on ne se l’imagine.

EN: A propos du Japon, Sofia, on voit beaucoup de séances de Karaoké, de bars à sushi, de jeux vidéo, et de shows télévisés acidulés : les clichés ne vous effrayent pas?
S.C. Non, pas vraiment. Ce que j’ai vécu, je l’ai mis sur le papier et il s’agit de choses réelles. J’ai pris soin de montrer mon travail à mes amis de Tokyo, qui sont des gens créatifs, intéressants et sensibles, et je pense avoir réalisé quelque chose d’authentique.

EN: Vous attachez beaucoup d’importance au mélange de tradition et de modernité…
S.C. Oui. Le néon d’une part, le temple de l’autre…c’est ce qui rend les choses intéressantes. En Amérique, nous n’avons pas cette tradition. C’est un aspect du Japon que j’affectionne.

EN: Vous semblez vous intéresser aussi aux thèmes de l’adolescence, de l’innocence et de la perte de cette dernière. C’est un thème que l’on retrouve dans votre premier film, Virgin Suicides…

S.C. Je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Ce que je recherchais avant tout dans Lost in Translation, c’était une ambiance mignonne, romantique. Ceci dit, il est vrai que j’aime beaucoup les personnages en phase de transition.

EN: La première scène de Lost in Translation dévoile le derrière de Charlotte en petite culotte rose. S’agit-il d’un hommage au Lolita de Kubrick?
S.C. J’ai toujours adoré le générique de Lolita, c’est une entrée de jeu très féminine. Le bouquin de Nabokov était drôle et intelligent et m’a donné le goût de la lecture. Dans le film, je voulais donner une première idée de cette fille, sensuelle et en proie à un ennui profond. Mais en réalité, cette vision est celle du peintre John Casseres, dont j’ai pris connaissance par l’intermédiaire de mon frère Roman. EN: Sofia, on dit que vous travaillez de manière très ouverte, que vous demandez notamment leur avis aux acteurs. Comment conserver cette approche quand on n’a que 27 jours pour boucler le film ?
S.C. Tous les réalisateurs mènent une course contre la montre. Mais quand on arrive sur le lieu de tournage pour entamer une scène, il ne s’agit plus simplement de lire le script. On voit ce qui fonctionne ou non, ouvertement, et les acteurs contribuent à rendre les scènes plus vivantes. En fin de compte on a toujours plus ou moins le temps de répéter et de voir comment cela peut fonctionner mieux.

EN: Quelles difficultés (linguistiques ou autres) avez-vous rencontré avec l’équipe de tournage japonaise ?
S.C. Ca a été très stimulant de travailler dans un autre pays, de vivre à Tokyo avec une équipe de jeunes qui se consacrent au cinéma indépendant : des jeunes dont l’esprit est très proche du cinéma indépendant américain. On a travaillé nuit et jour avec une seule idée en tête : finir ce projet. En fin de compte, cet esprit est universel ! Le début a toutefois été un peu délicat. Il y avait dix Américains parmi nous, le reste de l’équipe étant constituée de Japonais qui ne parlaient pas un mot d’anglais. Il y a donc eu quelques petits problèmes de compréhension, ce qui a parfois été source de frustration. Et puis nous nous sommes rodés, en faisant des gestes. En définitive, la barrière de la langue a constitué un nouveau défi plutôt stimulant.
B.M: Pareil. Les Japonais ne parlant pas du tout anglais, j’avais avec moi un petit manuel de japonais vieux de vingt ans, à l’usage des étudiants américains au Japon. Un petit bouquin qui expliquait comment draguer en japonais, avec des trucs du style : “ vous avez un couvre-feu ? ”, “ aurai-je l’occasion de rencontrer votre famille ? ” ou encore “ voici la banquette arrière de la voiture ”. J’ai crié ces formules à des serveuses de 60 ans, et de manière générale ça faisait beaucoup rire les Japonais de savoir qu’on pouvait enseigner leur langue de cette manière aux étrangers. De toute façon, comme il s’agissait de Lost in Translation, les problèmes de communication sont passés comme une lettre à la poste. Par contre, la scène du temple a été particulièrement difficile.
S.C. Absolument. On était perdus mais les acteurs l’étaient aussi…
B.M Ca n’avait aucune importance. Le plus important, c’était que le rythme reste correct. Les Japonais étaient bourrés d’énergie, comme le réalisateur de la publicité que tourne Bob Harris, ou le présentateur télé.
S.C. D’ailleurs, ce show télévisé existe dans la vie réelle.
B.M. Ce présentateur est marrant comme tout. Quand il enlève sa perruque blonde, il est incroyablement calme et normal.
S.C. L’assistant réalisateur était bilingue, et c’est lui qui faisait le lien entre nous et les acteurs. Il tenait donc un rôle très important.

EN: Le film est-il paru au Japon ?
S.C. Il y sortira au printemps 2004. Mais notre producteur, Ross, l’a déjà montré à la maison de production et à l’équipe japonaise à New York.

EN: Est-ce que vous avez peur de la manière dont réagira le grand public japonais ?
S.C. Non. Les Japonais du film l’ont aimé. Ils étaient contents de voir Tokyo tel quel et non pas comme dans un film d’action. Lors du tournage, je me suis posé la question et j’ai demandé à l’assistant réalisateur si ce qu’on était en train de faire était insultant. Il m’a assuré que non. Les petites différences amusaient les Japonais. Et puis il y a, dans les scènes tournées en japonais, un humour que le public occidental ne saisira pas.

EN: Sofia, la dernière scène du film, efficace et poignante, est aussi très optimiste. Est-ce que vous l’envisagiez différemment ?
S.C. Non. Cette fin était toute faite dans ma tête. Après cet instant privilégié dont je ne dévoilerai rien, les deux personnages principaux retournent à leurs vies respectives. Je voulais simplement en faire un moment romantique. # EN: Vous aviez une idée précise de ce que Bob murmure à l’oreille de Charlotte ? Sa réplique est inaudible…
S.C. Oui, je sais ce qu’ils se disent mais cela reste entre eux, et c’est ce qui me plaît.
B.M. Je savais ce que je voulais dire, mais c’est Sofia qui voulait que cela reste privé. Ce qui est un coup de maître de sa part. Dévoiler ce message, ce serait…
S.C. Au départ, c’est moi qui avais écrit la réplique mais celle-ci a évolué au fil du tournage. Lors des premières projections, les gens me faisaient remarquer qu’on n’entendait rien et au final, j’en suis plutôt satisfaite.

EN: Comment vous est venu le titre ?
S.C. Après l’écriture du scénario, j’ai eu un peu de mal avec le titre. "Lost in Translation”, c’est l’expression que mes amis et moi employons quand quelque chose ne se déroule pas comme prévu. Elle collait parfaitement au film, et l’expression est à double sens, donc ça m’a paru juste.

EN: Que nous réservent les bonus du DVD ?
S.C. Il y a effectivement quelques scènes qui ne figurent pas dans le film et que nous réservons pour le DVD. Nous avons fait circuler une petite caméra numérique pour filmer les coulisses du film. Mais rien de fondamental. Il y a une petite scène où Bill et Scarlett échangent une conversation au téléphone, le matin. Dans une autre scène, on voit Anna Faris improviser à sa manière. Elle organise, dans le film, une conférence de presse. Quoi qu’il en soit, j’espère que les gens iront voir Lost in Translation sur grand écran, car c’est une expérience spéciale. L’image de Lance Acord est époustouflante.

EN: Bill, vous avez cassé le nez de Robert de Niro dans “Mad Dog and glory”. Dans “Un Jour sans fin”, vous vous êtes battu avec une marmotte…Qu’avez-vous fait à Scarlett Johansson?
B.M. Je tiens à souligner que je me suis réconcilié avec la marmotte après ces scènes si difficiles que nous avons tournées ensemble. L’animal m’a mordu deux fois à la main, là, vous voyez ?
S.C. Je partirai en courant si j’en vois une.
B.M Mais les dents d’une marmotte ne sont pas aussi dangereuses…que les lèvres de Scarlett Johansson (Bill s’empare de deux traversins en velours bordeaux, qui font une paire de lèvres). Quand Scarlett éternue, les lèvres ondulent violemment et on attrape l’un de ses cils au vol. Avec des lèvres de cette dimension, on imagine un personnage de la taille d’un King Kong, mais en réalité Scarlett est toute petite. Et puis elle n’a que 17 ans. Je n’ai donc ni cassé son nez, et je ne me suis pas battu avec elle.

EN: Comment avez-vous appris à jouer comme vous le faites ?
B.M. A l’école. J’ai travaillé à Second City, un cabaret d’improvisation de Chicago, et c’est là que j’ai appris la discipline (même si on travaillait en buvant). Mon frère avait reçu son éducation dans la même école. Pour ma part, j’ai travaillé avec de très grands talents dont John Belushi. J’ai longuement observé le travail des comédiens, et ça a été pour moi une excellente formation. Par la suite, j’ai tourné pour l’émission Saturday Night Live, à New York, ainsi que pour une émission de radio, aux côtés d’un ingénieur qui s’appelait Bob Tischler. Avec lui, j’ai appris l’art de créer avec ma propre voix, sans utiliser les expressions de mon visage. Saturday Night Live a été pour moi une étape très difficile où je devais tout faire en direct. Les gens qui ont fait partie de toutes ces écoles et de ces émissions ont aujourd’hui de superbes carrières. Lorsque vous avez appris certaines choses, c’est pour la vie. Aujourd’hui, les règles de la comédie sont sensiblement les mêmes. J’ai appris par-dessus tout que lorsque vous souffrez d’anxiété dans votre métier (et beaucoup d’acteurs sont effectivement anxieux), il suffit de tout faire pour que l’acteur qui se trouve en face de vous donne le meilleur de lui-même, en oubliant de penser à soi. Quand je suis perdu donc, je rends service à l’autre.

EN: Bill, vous avez débuté dans les années 80 avec, notamment, Le Fil du rasoir. Mais la critique semble vous re-découvrir à intervalles réguliers. Est-ce l’âge ?
B.M. Oui, je pense que les critiques sont en train de vieillir (rires). Je plaisante, mais j’aime la tournure qu’a pris ma carrière. Passer de la comédie au drame est une chose difficile et les gens ont souvent du mal à vous imaginer différemment quand vous n’avez fait que de la comédie. Ils ne s’imaginent pas que vous puissiez devenir un tendre. J’ai travaillé avec les meilleurs réalisateurs. Et Sofia est super, comme l’est Wes Anderson (réalisateur du dernier film de Bill Murray, The Life aquatic). Elle va continuer à faire parler d’elle…même si elle refusait de continuer à travailler avec moi, ce que je comprendrais. Wes et Sofia apprécient mon travail et je leur rends service, mon humour facilite leur travail.

EN: Avez-vous eu l’occasion de tourner des publicités pour l’alcool au Japon?
B.M. Non. L’alcool, je ne fais que le boire. Je pensais que le whisky Santori me récompenserait pour la publicité que je tourne dans le film, mais je réceptionne quotidiennement mon courrier et…rien n’arrive. Pas de chèque.

EN: Sofia, quels sont vos musiciens préférés? La musique est un aspect important de votre film…
S.C. Je viens de m’acheter le nouveau CD de Phoenix, que j’aime beaucoup. Mon frère a réalisé leur clip-vidéo.

EN: Bill, quels conseils donneriez-vous à tous les fans de karaoké ?
B.M. Sofia ne m’a pas facilité la tâche. La patronne a choisi une chanson de Bryan Ferry de Roxy Music, un chanteur à la voix quasi inimitable. Bref, je conseillerais aux apprentis chanteurs de choisir un titre à la hauteur de leur voix. L’essentiel, c’est de se sentir impliqué. Quand les gens chantent la Marseillaise, par exemple, il ne s’agit pas de faire une véritable œuvre d’art. De même, l’hymne américain est horrible mais quand on y met tout son cœur, le résultat se laisse écouter.
S.C.: Quand il s’agit de l’hymne américain, il m’arrive de ne pas me sentir très impliquée...

EN: Pourquoi avoir choisi cette chanson pour Bill?
S.C. Nous adorions cet album et en avions déjà discuté...
B.M. Si vous allez au Japon, vous comprendrez que le karaoké repose sur un concept complètement différent. Aux Etats-Unis on s’y adonne dans un bar, à l’aide d’une petite machine. Au Japon, les gens font du karaoké dans les bureaux, au dernier étage d’une tour dans laquelle on trouvera 20 salles de tailles différentes, pour trois ou pour sept personnes. Le saké coule à flots et les salles sont fréquentées par beaucoup de monde.
S.C. Et puis les gens y vont pour s’exercer.
B.M. Absolument. Ils s’entraînent par exemple le mercredi, avant le “ jour J ” qui est le vendredi.

EN: Bill, décrocher un Oscar, est-ce pour vous une chose importante ? Est-ce que vous faites du lobbying ?
B.M. En anglais, il y a une expression que j’aime beaucoup : mieux vaut le remord que le regret. J’aurais des remords si je lançais une campagne pour remporter un Oscar. De toute façon, j’ai un job à plein temps, je travaille en ce moment 12 heures par jour à bord d’un bateau en mer Méditerranée.

EN: Et la reconnaissance que cela peut vous apporter ?
B.M. Les remises de récompenses, c’est bien. Mais je fais ce boulot depuis assez longtemps pour savoir que la récompense n’est pas un but en soi. Sans compter que les trophées ne reviennent pas nécessairement à ceux qui les méritent…Tout le monde a sa petite idée de ce qui mérite une récompense. Mais en faisant du lobbying, votre imagination extirpe votre âme de votre corps. Prenez Rushmore. J’ai gagné des récompenses pour ce film et à un moment donné je pensais pouvoir toutes les récolter. Pendant la cérémonie des Golden Globes, la caméra s’approche de moi, je me prépare à remporter le trophée. J’ajuste ma cravate en me préparant à marcher vers le podium et…c’est Ed Harris qui a gagné le prix. Je lui ai dit qu’ils avaient dû se tromper. Et puis je me suis senti idiot, parce que déçu. J’avais fait du bon travail. Pour Lost in Translation, on a déjà remporté le trophée parce que ce film est un bon film. Bref, je ne veux pas vivre dans l’expectative.

EN: Et vous Sofia?
S.C. Je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Je ne sais pas trop quoi dire. Je ne veux décevoir personne. C’est déjà une bonne chose que les gens apprécient le film. C’est un compliment.

EN: Lorsque vous voyagez pour promouvoir le film, vous arrive-t-il de vous sentir aliénés, comme le personnage de Bob Harris ?
S. C. : Pas en ce moment. Mais il est sûr que lorsque vous voyagez, il vous arrive parfois de vous réveiller en pleine nuit à cause du décalage horaire, et de contempler votre propre vie de manière inhabituelle, déformée. Il m’est arrivé d’avoir des moments comme cela.
B.M. Moi, je suis triste en ce moment.
S.C. Arrête de dire des bêtises…
BM : Le temps à Paris est tellement maussade. Cela dit, si le climat y était plus plaisant, il y aurait 35 millions de personnes à Paris. Je plaisante, mais j’habite en ce moment en Italie, et il m’arrive de me réveiller avec un gros coup de blues. La solitude est parfois difficile. Avec elle, vous vous posez des questions d’ordre philosophique.

EN: Bill, pourquoi est-il si difficile de décrocher une interview avec vous?
B.M. (pensif) J’ai le même problème vis-à-vis de moi-même. Je ne suis là qu’un instant et puis je disparais. Parmi les choses que je dis aux journalistes, il y a des réponses toutes faites. Mais les questions sur les Oscars me gênent. Quand on me les pose, je fais preuve de légèreté et je les évite. Mais c’est sur le lieu du tournage que je suis véritablement moi-même, et que je donne le meilleur de ma personne. Je suis meilleur à l’écran que dans la vie réelle, car je sais que ce qui est à l’écran le restera pour toujours. Il faut donc que je sois très présent pendant mon travail.

EN: Quels sont vos projets à tous les deux ?
B.M. Je répondrai en premier car je sais que Sofia va devoir réfléchir à sa réponse. Je joue un personnage à la Cousteau dans le dernier film de Wes Anderson, The Life Aquatic. C’est un film spectaculaire avec Owen Wilson, Cate Blanchett, Willem Defoe, Noah Taylor, Seu Jorge (de La Cité de dieu): une super équipe. Le scénario est inhabituel. Nous filmons le tout en Italie. Vous allez voir des choses que vous n’avez pas vues depuis la Calypso.
S.C. J’aimerais écrire un nouveau scénario cette année. Mais je n’ai pas d’idée précise, je trouverai bien en tâtonnant un peu.

Nicolas Douillet décembre 2002


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