Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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Rohena Gera







 (c) Ecran Noir 96 - 20



Il est grand. 1m88. Mince. A peine 83 kilos. Le sourire gourmand. Le regard pétillant. Dans une suite de l'Hôtel Costes, tandis que le gotha se régale en terrasse en fin de déjeuner, Morgan Spurlock, documentariste new yorkais nous sert les plats pour se faire les dents sur la malbouffe. Son film, Super Size Me, fait sensation partout où il passe. Et pour cause : il s'attaque à un symbole de notre civilisation, Mc Donald's. Devant nous, le héros, à l'aise avec ses kilos en moins et ses accessoires estampillé de la marque jaune, un M en forme d'arches. Dans cette chambre chic décoré comme un hôtel particulier d'un autre siècle, nous ne parlons pas de l'argenterie mais bien d'argent. Devant tant de propos chocs sans fioritures, comme un pamphlet radical de Michael Moore, nous parlons de cinéma, mais aussi d'une autre nourriture beaucoup moins spirituelle : le mal du siècle s'appelle obésité.
Ecran Noir : Comment l'idée vous est venue?




Morgan Spurlock : Au tout début, j'étais intéressé par ces deux filles qui ont porté plainte contre Mc Donald's. Leur discours était simple : "nous sommes grasses, nous sommes obèses et c'est de votre faute. Alors nous vous poursuivons en justice et nous allons vous prendre de l'argent." J'ai d'abord pensé qu'elles étaient folles. Après tout elles achètent cette bouffe, elles la mangent, ce sont elles qui doivent se blâmer. Mais plus j'entendais parler de ce procès, plus je comprenais le marketing de cette firme, et notamment en ciblant les gamins les plus jeunes, plus je voyais comment ils fabriquaient cette nourriture - le nombre d'ingrédients pour de simples frites ou des Chicken McNuggets est impressionnant ...



EN : vous appelez ça encore du Chicken?
MS : Non en effet. Bref, il y avait là une vraie base pour un débat. Et puis un jour, à la télé, il y avait un porte-parole de McDonald's qui réagissait à ce procès et qui clamait qu'on pouvait manger du McDo sans devenir obèse ou malade, que cette nourriture était saine et nourrissante. J'ai eu le déclic. C'était un défi pour moi : je vais manger du McDo pendant 30 jours d'affilée et voir les effets secondaires. Je vais donc vivre l'American Life, manger du fast food, ne pas faire trop d'exercice... et tout devrait aller très bien.



EN : Mais tous les Américains ne mangent pas ainsi... MS : Ils n'y vont pas trois fois par jour ni tous les jours pendant un mois chez McDo. Mais le système américain favorise le fast food. Je connais des habitants de ma ville, New York, qui vont le matin chez Mc Do, le midi chez Taco Bell et le soir, ils se font livrer par Domino's pizza. Le tout dans la même journée et pour beaucoup c'est normal. Ce que j'aime dans les critiques sur mon film c'est que tout le monde affirme que ça n'a rien de réaliste. Personne ne fait ça dans la vraie vie, semble-t-il. Mais la réalité est autrement plus rude. De nombreux Américains vivent ainsi. C'est en fait très réaliste : ils mangent ça.



EN : Vous soulevez de nombreux problèmes. Finalement cela touche au politique, au social, au culturel, à l'économique, à l'éducatif et même à l'urbanistique. Vos villes obligent à prendre la voiture plutôt que de marcher. Avec toutes ces problématiques, comment peut-on trouver des solutions à terme? On ne peut pas reconstruire les villes...
MS : C'est un point important que vous soulevez. C'est un problème gigantesque, vous voyez. Il faudra bien commencer quelque part. Et pour moi, le lieu où l'on peut commencer à résoudre ces problèmes, c'est l'école. Les changements débuteront là. Il faut que les enseignants se concentrent sur la manière d'éduquer les enfants sur ce sujet, comment ils doivent se nourrir. Parce que, pour moi, le plus terrifiant dans cette expérience, ce fut de voir comment on nourrissait nos enfants, et notamment dans les écoles publiques. On a éliminé les cours d'éducation physique, par exemple, alors que les enfants sont au top pour être actifs : ils bougent, ils courent, ... On a aussi éliminé l'éducation nutritionnelle pour comprendre ce qui est bon pour l'organisme ou pas. Et à la cantine, on retrouve cette "junk food" si mauvaise pour le corps, cette "malbouffe" (en français dans le texte, ndlr). On doit se demander quel va être l'impact sur nos enfants. Dans ces institutions de savoir, on leur dit finalement que l'exercice n'a pas d'importance. Pareil, on leur fait comprendre que savoir ce qu'ils mangent n'est pas important. "Vous pouvez vivre ainsi toute votre vie", c'est le message que lance l'école publique dès leur plus jeune âge. On place nos enfants sur un chemin qui va les rendre malade. Ils ne vont apprendre qu'à avoir de mauvaises habitudes qui vont se répercuter quand ils seront adultes! Il est loin le temps où les enfants s'asseyaient à table et mangeaient équilibrer avec la famille. Il faut qu'on réalise qu'à force de manger trois quatre fois ce genre de bouffe, sans faire d'exercice, va conduire les enfants à reproduire ce schéma. Alors, c'est évident qu'on ne pourra pas changer les habitudes des parents, mais on peut changer les politiques des écoles.



EN : Oui, mais regardez à New York, une pomme est plus chère qu'un Twix. Et dans le Maryland, vous trouvez des chips en pleine campagne mais pas un vendeur de tomates!
MS : Cela nous renvoie à notre manière de manger. Ce serait géniale de constater dans les grands supermarchés américains que ce qu'il y a de mieux pour nous est ce qu'il y a de moins cher. Vous allez dans un supermarché américain et vous achetez une botte de carotte pour 5 cents! Et puis vous changez de linéaire, et vous allez acheter vos cookies pour, disons, 50 dollars. La perspective change radicalement. Nous encourageons, actuellement, les gens à manger cette bouffe. Nous devrions au contraire encourager les gens à manger mieux. Mais là nous touchons à un système complexe où les intérêts sont divergents entre les fermiers, souvent très pauvres, et les conglomérats alimentaires, beaucoup trop puissants. L'enjeu est clairement politique, avec tout un système d'aides publiques, de lobbyistes...



EN : Pourquoi avez-vous souhaité servir, vous-même, de cobaye?
MS : En fait je pouvais pas le demander à quelqu'un. Dès que j'ai eu l'idée du film, je savais que je m'y collerai. J'avais un souci : il fallait une personne en qui je pouvais avoir entièrement confiance. L'expérience aurait échoué. Imaginez qu'il arrive chez lui, s'enferme, jette son Menu McDo et mange diététique. Je ne m'en serai pas remis! Il fallait quelqu'un qui ne flanche pas.



EN : Quelles limites vous étiez vous imposées?
MS : Quel genre?



EN : A part la mort?
MS (rire)



EN : Par exemple, si votre copine vous plaquait?
MS : Elle ne l'aurait pas fait!!! Elle est folle de moi! Faut dire que je la rend folle. Mais ça fonctionne bien entre nous... Mais souvent on me demande si je serai capable de le refaire, maintenant que je connais l'effet sur mon corps. Et en fait je ne sais pas. Je n'imaginais pas que je plongerai si bas. Personne ne peut concevoir ce qui allait arriver. Mais je crois que la réponse est oui. Je le referai. Peut être pas maintenant!



EN : Mais maintenant vous connaissez surtout le résultat...
MS : Yeah.



EN : Ils sont terrifiants.
MS : Incroyables même.



EN : Combien de temps avez mis pour revenir à la normale?
MS : Cela a pris 8 semaines pour que mon organisme retrouve ses fonctions d'avant : le foie, le cholestérol, la tension, ... Et cela a pris 8 mois pour que je retrouve à peu près mon poids d'origine. Et puis les derniers kilos, les kilos "yo yo", avant que je me stabilise, ça a pris 9 mois.



EN : Vous pourriez écrire un livre de régime...
MS : Je suis pas expert en diététique, mais on pourrait demander à Alex (sa copine,chef cuistot végétalienne, ndlr).



EN : Votre film est dans la veine des documentaires de Michael Moore, c'est une volonté de votre part? Dès le départ?
MS : Bien sûr. Michael Moore a eu une énorme influence sur moi, en tant que cinéaste. Il a ouvert la voie. Moi aussi j'aime parler aux gens. Et au fil des ans, j'ai aimé porter une caméra. C'est donc assez naturel pour moi d'être aussi l'interviewer. Le format était celui-ci dès l'origine du projet. Et ce qui était important c'était de créer un film qui puisse être divertissant pour les spectateurs. Je pense que ça aurait été très austère de le faire d'une manière plus académique, plus classique. L'idée était de ne pas être aussi ennuyeux que certains articles de magazines. Il fallait qu'il y ait de l'humour, que ce soit amusant. Pour moi Super Size Me est une comédie. C'est une comédie noire. Et du coup, cela permet de transcender le public typique pour les documentaires. En Amérique, le film est vu par des enfants, des ados, des spectateurs du vendredi soir, ... Et ça aussi c'est incroyable.



EN : Vous cibliez qui? les personnes souffrant d'obésité?
MS : En fait, pour moi, la cible était les gens pratiquant ce style de vie américain, où on bouffe mal et où on bouge peu. C'est une vie assez mécanique finalement. Ce processus assez automatique où l'on ne réfléchit pas à ce que nous mangeons, d'où vient notre nourriture et quel impact elle a sur nous. "J'ai faim maintenant. Je veux ce bonbon maintenant. Je veux ce soda maintenant." Et on ne pense pas aux effets à long terme... C'était donc important de montrer ça. Nous n'avons plus aucune relation avec la nourriture. On ne cuisine plus. Qui mange en famille aujourd'hui?



EN : Il y a Thanksgiving, et Noël!
MS : Oui en effet, tout le monde en Amérique cuisine ce jour-là! Je pense qu'on a sacrifié quelque chose. On a sacrifié le temps. On dit maintenant qu'on est trop occupés, qu'on n'a pas le temps de cuisiner. Et en faisant cela, en préférant s'empiffrer de matières grasses et sucrées, en se gavant avec constance de sodium et de caféine, nous nous sommes mis sur la mauvaise voie, et nous donnons le mauvais exemple aux générations futures. On préfère qu'ils soient derrière la télé avec un plateau repas ou des plats livrés à domicile.



EN : Vous avez vu la campagne de publicité de McDo? Belle contre-offensive : logo vert écolo, argumentaire digne du Ministère de la santé...
MS : C'est fantastique! C'est une grosse compagnie... A chaque fois que mon film va sortir quelque part, ils organisent des campagne de ce type. C'en est phénoménal : ils donnent de la crédibilité à mon film. En Australie, je devais faire une tournée la semaine avant la sortie. Le jour où j'ai atterrit là vas, Mc Donald's a sorti un communiqué de presse. Le message était clair : "si vous parlez à ce gars, venez nous voir. Il ne dit pas la vérité." Le PDG de la branche australienne m'a pourchassé durant tout mon séjour. Dès que j'avais finit une interview, le journaliste recevait un coup de fil de la société. Ils voulaient absolument leur droit de réponse. Et ça, pendant une semaine. Finalement, le dernier jour de mon séjour, nous faisons une interview simultanée à la radio. Il dit :" Ce film est bien parce qu'il souligne l'importance du problème de l'obésité." On a eu un vrai dialogue. C'était positif. Ce qui est intéressant c'est qu'en Australie, sans doute à cause de cette publicité gratuite, le film est un véritable hit (il est toujours dans le top 10 en troisième semaine, ndlr). Il fait mieux que Bowling for Columbine. Et du coup, Mc Do a contre-attaqué avec une campagne de plusieurs millions de dollars dans la presse et à la télévision, contre mon film. Ils ont même acheté des spots qu'ils placent avant mes projections ou après mes bande annonces. Ils tournent mon film en ridicule, essaient de le décrédibiliser.



EN : Vous pensez que ça atteint leur Chiffre d'Affaires?
MS : Là bas, Mc Do nourrit un million d'Australiens par jour! Ca doit être infime, l'impact.



EN : Mais en France, ils sont aussi de plus en plus installés, jusque dans des villes assez petites...
MS : On ne pourra pas faire grand chose contre eux. L'idée est que les spectateurs qui sortent du cinéma se responsabilisent. "J'accepte d'être responsable de ce que je mange et j'essaie de montrer une meilleure voie à mes enfants." Les entreprises vont avoir du mal à dire qu'elles font partie du problème. Pourtant, elles pourraient déjà nous donner les informations essentielles pour que nous puissions faire des choix intelligents. Parce que 75% des produits vendus dans les fast foods sont dopés au sucre. Et personne ne le dit. Pourquoi a-t-on encore faim après avoir mangé chez eux? Pourquoi ne mentionnent-ils pas le nombre de calories, la teneur en sucre, en gras, à côté du prix? Ils nous gavent! Par exemple quand ils disent qu'ils vendent 150 millions de salades en un an, ça impressionne. Ils s'en vantent : leurs clients sont intelligents, ils font le bon choix... Mais Mc Do nourrit 46 millions de gens par jour... Ca fait 17 milliards de gens par an. Alors 150 millions de salades, c'est finalement très peu. Moins d'un pour cent. Nous allons là bas pour les Milk Shakes, les hamburgers, les sodas, les frites... Ca devrait être leur nouveau business : aider les gens à mieux manger, à mieux consommer. Sans forcément perdre d'argent.



EN : Et qu'avez-vous mangé quand vous êtes arrivés en France?
MS : Un fantastique Foie Gras. Et ce midi, un magnifique steak sauce béarnaise et un grand vin. Et maintenant je rêve de bonnes crêpes!


   Vincy