Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



Rendez vous Gare de Lyon avec Liria Bégéja, la réalisatrice du poignant Change moi ma vie. Entre une tournée de promotion du film en province et les premiers échos de la critique, la fatigue et la fébrilité se font déjà sentir.

Cinéaste attachée aux racines, à la recherche d'identité, aux relations qui nouent les êtres humains, son nouveau long métrage est une étude des moteurs passionnels qui conditionnent les choix de nos existences. Un regard tendre mais qui n'aime pas les concessions pour autant...

Ecran Noir : Est ce que le tournage d'une histoire d'amour demande une énergie particulière, un investissement plus intensif en comparaison avec un autre sujet ?





Liria Bégéja : (réflexion) Je ne m'étais jamais posé cette question. Non, pas particulièrement. Pour mes trois films, je me suis attachée à essayer de savoir comment on parle, comment on montre un lien, ici un lien d'amour. Mais je ne pense pas que précisément dans ce cas cela nécessite une énergie accrue.

EN : Vous ne pensez donc pas que l'investissement est plus personnel, plus viscéral quand on parle d'amour ?

LB : Moi mon problème est que je n'ai fait que des films personnels jusqu'à maintenant (rire). La force demandée, la mise en danger ne venait pas tant de l'histoire d'amour en elle même que du soucis de ne pas la rendre ridicule.

EN : Une nécessité de sincérité, de naturel ?

LB : Oui car j'ai un soucis de réalité, de vérité, que la vie surgisse dans les plans.

EN : Bien que le film tourne autour d'une histoire d'amour, le sexe n'est jamais explicitement montré à l'écran. Vous semblez plus préoccupée par filmer les visages, les sentiments. Est ce une évidence qui s'est révélée avant, pendant ou après le tournage ?

LB : Non, c'est quelquechose qui est inscrit je crois dans le projet. La question du sexe est absente dans l'histoire des travestis.

EN : Et dans le couple que forment Fanny Ardant et Roschdy Zem ?

LB : Le sexe est évoqué, mais il est impossible provisoirement. Dans la scène où ils ont très envie de faire l'amour, mais ils n'y arrivent pas, Sami dit à Nina " laisse moi du temps, j'arrive pas à ressentir quelquechose ". Probablement parce qu'on peut dire que la prostitution c'est le sexe sans les sentiments et que lorsque les sentiments surgissent, la possibilité du sexe reste en suspens. Et d'autre part, je me suis rendue compte que sur le boulevard Bessières, il était beaucoup plus question de mise en scène du sexe, de fantasmes du client que du sexe lui même. Evidemment il y a les pipes rapides, etc… mais ce qui m'a troublé et qui est en rapport avec le fait que Nina soit une actrice, c'est qu'on demande à des hommes pas tant d'être des femmes, mais d'en avoir l'apparence. La mise en scène des apparences est une barrière au sexe.

EN : Dans la vie quotidienne que vous filmez, les parisiens ont une grande difficulté pour communiquer, ils souffrent d'une certaine solitude, je pense précisément à la scène d'ouverture de la terrasse de café, lorsque Nina essaye de nouer une conversation avec un client. Est ce une chose qui vous sensibilise ?

LB : Oui, je crois que c'est comme ça que je vis cette ville. J'ai souvent l'impression que les choses tournent en dehors de moi. Nina et Sami sont marginalisés, concrètement ou s'imaginant l'être, mais les conséquences sont les mêmes psychologiquement. Ils sont dans un état dépressif et luttent maladroitement pour rejoindre les autres et échouent. Oui, c'est quelquechose que je ressens très fort. En même temps je n'ai pas vécu suffisamment longtemps dans d'autres villes que Paris pour pouvoir comparer. Mais à Paris il y a une lutte permanente pour tenter d'accèder à une sorte de milieu idéal et porteur de sens.

EN : La vie urbaine a ses contraintes, le stress empêche les gens de mener la vie qu'ils entendent mener…

LB : Encore une fois j'ai toujours vécu dansl'environnement violent et agité citadin. Donc oui, je suppose qu'il en est ainsi. Mais c'est plus généralement la vie qui veut ça je crois. Il y a une violence entre ce qu'on a voulu être, ce qu'on veut, ce qu'on est, la difficulté d'obtenir ce qu'on désire.

EN : A propos de violence. On note un manque de considération à l'égard du statut d'acteur dans l'histoire de votre film, voir une franche cruauté. En tant que metteur en scène, quel est votre propre relation avec les acteurs, comment voyez vous leur métier ?

LB : Moi j'aime passionnément les acteurs. Passionnément parce que c'est un état dans lequel je ne pourrais jamais être. Un état de souffrance dans lequel ils essayent d'intégrer un univers qui n'est pas le leur. Ils sont plus dans une situation de soumission que de résistance, ils répondent à un désir, même s'ils sont aussi désirés. Ils sont en attente du désir de quelqu'un, c'est une chose cruelle.

EN : Vous n'avez donc pas en tête le cliché de la star capricieuse qui impose ses volontés à son entourage ?

LB : Non, je pense que ma vision est plus proche de la réalité. Les caprices, ce sont des angoisses qui sont liées à ce qu'est l'exercice d'être acteur, c'est un état plus qu'un métier.

EN : De part son magnétisme, Fanny Ardant a véritablement une présence incroyable dés le début du film. Lui avez vous laissé beaucoup de liberté pour jouer son personnage, était ce évident de lui imposer une direction précise ?

LB : Oui, parcequ'on a eu la chance qu'il y ait une vraie rencontre entre une actrice et un rôle. Même chose pour Roshdy Zem. J'ai écrit les rôles pour eux, je n'aurais pas fait le projet sans eux. A partir du moment où la rencontre entre le personnage et l'interprète est effective, il ne reste que des directions et des intentions à suivre. Mais en même temps le principal travail de construction du personnage est déjà là.

EN : Roschdy Zem s'était fixé certaines limites qu'il ne souhaitait pas franchir par rapport à son personnage. Comment l'avez vous géré ?

LB : Non, j'ai essayé de l'intégrer. Je savais qu'en proposant ce rôle à Roschdy, cela lui ferait peur. Une peur que nous avons partagé, celle de ne pas être crédibles, sensibles, sensuels et surtout pas ridicules. Il y avait un défis entre les acteurs principaux et moi. Une peur qui a agit en permanence comme un éperon. L'ambiguité sexuelle d'un homme ne se fait pas sous son aspect féminin ou non, viril ou pas viril. Ce qui m'intéressait était de faire ressortir cette fragilité, cette cassure intérieure. Cette réserve de Roschdy, cette contradiction nourrissaient les conflits personnels du personnage, je les souhaitais, je suis allée les chercher.

EN : Le potentiel de chaque acteur, vous le déterminez comment, comment deviner l'adéquation, la prévoir ?

LB : Je les connais au travers des films que je vois d'eux. Ce sont des informations capitales que je reçois en tant que spectatrice et cinéaste. Roschdy et Fanny, je les avais rencontrés sur un projet que l'on devait faire ensemble et qui ne s'est pas concrétisé. Je n'avais pas toutes les certitudes réunies au commencement du tournage, c'est ce qui fait aussi l'intérêt de l'entreprise, mais pas mal de présentiments.

EN : Esthétiquement, vous semblez avoir opté pour une stylisation du Paris nocturne qui se résume dans beaucoup de plans à une mosaïque abstraite de lumières. Quels étaient vos partis pris pour évoquer l'univers urbain ?

LB : Au fond les personnages sont extraits d'un fond réaliste. Ce qui comptait, c'était leur vérité à eux plutôt que de les inscrire dans un cadre naturaliste. Il y a probablement aussi quelquechose de l'ordre de la solitude et de l'exil. Ce sont des personnages qui sont en chute libre dans un monde de plus en plus flou et abstrait. Il y avait une volonté de tourner en gros plan, en longue focale.

EN : L'univers du film est très proche du quotidien, mais vous semblez avoir tenu à apporter un grand soin à la photo, les tons sont très chauds…

LB : Lorsque j'ai rencontré les travestis maghrébins, j'ai été frappée de constater que malgré le milieu sordide dans lequel ils évoluaient, il n'y avait rien de glauque dans leur environnement proche. J'ai donc essayé d'inscrire l'action hors des images traditionnelles qu'on peut en avoir. Dans la chute et la renaissance de Nina, la lutte de Sami, il y avait quelquechose qui touchait à la vie. La vie c'est pas monochrome, froid. C'est cruel, c'est meurtrier, ça se passe dans des papiers peints de couleur, des phares de voiture, dans des cafés avec des guirlandes de noël, dans des chambres avec des photos de bébés, avec des bougies, des petites mausolées. C'est l'orient. Noircir le tableau, c'était un pléonasme par rapport à ce que je racontais.

EN : Pourquoi avoir opté pour une fin tragique ? Les histoires d'amour se finissent mal en général ?

LB : Moi j'aurais rêvé d'un conte de fée. Au fur et à mesure qu'on avançait dans le scénario avec Jérôme (NDLR : Beaujour), on aurait voulu faire un film d'un romantisme échevelé. Mais en même temps, j'ai besoin que la vie, la réalité, la vérité des personnages priment. La priorité de Nina est de survivre à tout prix. L'image récurente que j'ai, c'est un couple qui se noit et l'un s'appuie plus fort sur l'autre pour pouvoir regagner la rive. Mon attention s'est focalisée sur ce lien chimique qui réunissait deux personnes, ça n'autorise pas à être démagogue, à suivre ses propres désirs jusqu'au bout, mais à suivre la vérité des personnages. Ce n'est pas parce qu'on aime ou qu'on est aimé qu'on est sauvé. Surgissent les désirs personnels qui nouent le destin des personnages.

EN : Dans Change moi ma vie, il y a divers milieux sociaux contemporains représentés. Si le cinéma se doit d'être en phase avec son époque, comment doit il se positionner par rapport au documentaire dans l'art de témoigner ?

LB : Je ne sais pas si le cinéma a cette mission, je n'en ferais en tout cas pas une règle générale. J'ai réalisé un documentaire, mais lorsque je fais une fiction, j'ai envie de réinterpréter, de styliser, de m'éloigner de la réalité. Mais je recherche toujours la vérité des personnages et des situations. L'important, c'est que lorsqu'on est en face de Nina, on croit en tout ce qu'elle dit, tout ce qui lui arrive. J'ai un besoin de tordre la réalité, de m'en emparer. Mais selon moi, la démarche du documentaire est sensiblement la même. Il n'y a pas vraiment d'objectivité. On tourne toujours avec son propre point de vue. Tous les documentaires que j'aime ne sont pas simplement des constats, mais des interprétations. Ce qui m'intéresse, c'est ce que les cinéastes peuvent m'apprendre d'eux même en filmant la réalité.

Propos recueillis par PETSSSsss / nov 2001.


   petsss