Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 17



9 mois plus tard, un bébé. Enfin le DVD pour être précis. Dans ses locaux nichés sur les flancs de la Butte Montmartre, à deux pas des sex shops de Pigalle, Didier Bourdon revient sur son premier film en solo, 7 ans de mariage. Avec 1 645 000 adultes consentants, le film a séduit un public averti en devenant l'un des 5 films français les plus populaires de l'année. Soyons honnête, de ce Top 5, il est de loin le meilleur et le mieux écrit.

Inconnu célèbre, l'homme est discret, timide, mais expert en prise de judo avec sa chienne, Bambou. Pas de ouah ouah dans l'interview. Ni de déclaration enflammée en cette veille de Saint Valentin. Tout n'est pas rose dans ce bas monde.

Ecran Noir : Comment vous est venu l'idée de 7 ans de mariage?





Didier Bourdon : Ce n'était pas vraiment autobiographique mais c'est quelque chose qui me touchait. Il y a plusieurs motivations. Celle-là, mais aussi le sujet, qui est de parler du couple. Une autre motivation c'était de sortir de la nébuleuse "Inconnus" et de travailler avec une actrice. Tout cela explique le projet. Cela me permettait aussi d'égratigner un peu le phénomène de mode autour de la sexualité et des sexologues. Aujourd'hui on parle beaucoup. Mais enfin bon... Les solutions ne sont pas là, elles nous laissent un peu sur notre faim. Mes films parlent souvent de la famille. Je m'en suis rendu compte. Trois frères, les beaux frères (Le pari, NDA), ... L'extra terrestre je le mets à part parce que le scénario ne venait pas de moi. Et encore il y a une scène de repas familial. Les Rois Mages c'est un sujet familial. Le personnage principal est cette jeune fille qui est seule dans son grand appartement et le petit Joseph , qui vient de banlieue et qui n'a pas de racines. 7 ans de mariage, c'est avant tout les rapports familiaux et pas seulement la sexualité dans le couple. Comment dire les choses entre époux, entre parents, entre frères et soeurs. Avec la magie et la beauté de la vie, mais sans donner de solutions.

EN : Il y a quand même une solution : il faut communiquer, dialoguer.

DB : Il faut surtout réanimer le dialogue. L'animer sans cesse ce n'est pas bien non plus. Mais le laisser mourir ça ne conduit à rien. Il faut parfois reprendre les choses à bras le corps. C'est comme le ménage, il faut le faire régulièrement.

EN : Il y a une différence d'écriture entre vos précédents films, qui était une création collective, et celui-ci. Le film est plus social, plus dramatique...

DB : Exact. Le style est différent, dans la mesure où les Inconnus, c' est plus un humour un peu expressionniste. Ce n'est pas proche de la BD, mais ça va dans tous les sens, c'est pétillant. Tandis que là c'est un travail sur le couple et le non dit. Avec Catherine Frot, on s'est attelé à travailler le silence. Le sujet était plus ancré dans la société.

EN : Pour écrire, c'est facile de passer de 3 à 1 ?

DB : J'ai travaillé avec d'autres auteurs. En fait c'est le sujet qui vous pousse à changer votre écriture. Déjà Le Pari, il y avait une évolution... Il se rapproche un peu plus de 7 ans de mariage, avec des problèmes de couple. Avec l'âge, on devient un peu plus sombre dans l'écriture. Mais il ne faut pas, parce que les gens veulent rire. Même s'il y a toujours quelque chose de mélancolique...

EN : Ca correspond à une période de votre vie?

DB : Peut être aussi. Je ne peux pas juger.

EN : Récemment, Nathalie Baye parlait d'une crise du scénario en France, mal aboutis, pas travaillés.... Vous, dont le succès est directement lié à l'écriture, qu'en pensez-vous?

DB : Je suis d'accord. Je peux dire que j'ai passé beaucoup de temps sur un scénario et les gens qui ont travaillé avec moi ont été très gâtés. C'est long, c'est pénible et c'est très important. C'est la base. Je ne dis pas qu'après il ne faut pas travailler, mais disons qu'un film c'est un château de cartes, et si la base n'est pas solide, vous aurez beau mettre les plus belles cartes au dessus, ça s'effondrera. Un bon scénario a des chances d'être un bon film, après il faut des bons acteurs ; mais des bons acteurs sans un bon scénario, ça donne un mauvais film. Il n'y a pas de recettes miracles, bien sûr, mais il y a au moins des démarches. Quand on écrit un scénario, ça peut faciliter l'écriture d'imaginer un acteur ou une actrice. Très vite, j'ai imaginé Catherine Frot. Ca a aidé. On s'est dit : " pourvu qu'elle dise oui!" Mais pour la convaincre, il a fallu que le scénario soit bien peaufiné, je ne lui ai pas donné tout de suite, il y a eu plein de moutures. Puis après, quand elle l'a lu, il y a encore plein de petits changements. Mais ça lui avait plu...

EN : Le scénario, dans le cinéma français, n'est-il pas le parent pauvre?

DB : Avec Charles Gassot, sur ce film, avec Claude Berri pour les précédents, j'ai été soutenu. Je ne suis pas tombé sur des types qui ont fermé les yeux et qui m'ont dit : "bon c'est bien. C'est de Didier Bourdon, Les Inconnus. C'est avec Catherine Frot, on va avoir l'argent des chaînes. Donc on s'en fout." Je veux bien croire ... Vu parfois l'insuccès de certains films qui démarrent bien. On se dit : "mince l'idée de départ était bonne, il y a plein de bonnes intentions, c'est pas assez travaillé." Peut être que le défaut en France, aussi, c'est que les auteurs refusent d'être aidés. On peut pas écrire tout, tout seul. Surtout un scénario. Il faut recevoir plein d'éléments. Aux Etats Unis, en tout cas, l'économie du cinéma est florissante et les équipes d'auteurs sont nombreuses... Il y a même des gens qui n'écrivent qu'une scène. Après c'est au réalisateur d'harmoniser le tout pour que ça ne soit pas un patchwork peu linéaire. Plus on a d'avis, pas 36 000, et plus on est entouré par des gens qui veulent faire le même film, mieux on se porte. Je sais que dans Les Inconnus, par exemple, les sketches, ce n'était pas la première mouture qui arrivait plein écran.

EN : Dans le DVD, il y a quelques scènes coupées en bonus. C'est difficile le montage, de couper des scènes qu'on a écrites?

DB : Les scènes coupées sont venues assez vite. Ces scènes troublent un peu le discours du film. Je me doutais que le film, bien évidemment, c'était le couple, vu le titre. Les scènes qui ont été coupées sont des scènes que j'aimais beaucoup mais qui sortent un peu du discours. Des scènes, souvent, où il n'y a ni Catherine, ni moi. Donc on a coupé ça pour donner une fluidité, une clarté au propos. Mais c'était bien de les tourner. Parce qu'on ne sait pas. Il faut toujours tenter. On n'a pas la science infuse. Ou alors il faut une préparation immense. Même si on a bien bien préparé, il y a toujours des imprévus. Et d'ailleurs, je peux vous dire franchement qu'il y a des scènes, j'étais pas sûr de les garder. J'en ai jeté deux à la poubelle et il y en a une, c'est une scène que j'adore.

EN : Laquelle?

DB : C'est la scène du milieu du film, quand on visite l'appartement. C'est une scène qui m'a été proposée par Charles Gassot. C'est une scène très très importante pour moi. Parfois, on a des idées un peu systématiques sur un film : je voulais un peu de clarté au début, un peu de clarté à la fin, et pendant tout le film imposer l'hiver, l'appartement sombre, la nuit, les sex shops... En fait, c'était pas mal, au milieu du film, d'avoir un peu d'air. C'est le moment culminant dans le couple, tout va bien, mais après ça redescend. Cette scène est assez fraîche, on sent que le jeu s'instaure dans le couple.

EN : Toutes les semaines, on nous bombarde de comédies françaises, souvent avec des comiques venus de la télé. Quel regard portez-vous sur cette invasion, sachant que votre notoriété est née de la scène et de la télé? Vous trouvez que l'évolution est positive ou qu'on revient aux années 70 avec Les Charlots?

DB : Oui il y a un petit côté années 70. C'est vrai. Maintenant, pour prendre l'exemple de Michaël Youn, je trouve quand même que c'est "bossé". Je n'ai pas vu son dernier film mais je ne pense pas qu'un Michaël Youn empêche les autres film de ce faire. Chacun son style. Là où ça peut me faire peur, c'est si on met tous les comiques, là le film d'Eric et Ramzy, là le film de machin, ... Mais est-ce que ça empêche les autres films d'exister? C'est ça la question. Ce ne sont que des films. Il ne faut pas exagérer. C'est un peu gênant si ces films là prennent tout l'argent et empêchent les autres de se faire, on est d'accord. Si ça peut rentrer un peu d'argent, c'est bien aussi pour le cinéma plus difficile. C'est bien qu'il y ait des films. Voilà. Faut pas se foutre de la gueule du monde. Mais au premier abord, encore une fois on revient à ce que disait Nathalie Baye, ce qui est le pire c'est quand les scénarios sont indigents. Et je peux le dire, je peux le dire!, c'est important : attention, ce n'est pas forcément les comédies faciles comme ces gens de télés qui sont les seuls à avoir des scénarios indigents. Ce sont aussi des films bien posés, bien pensés, où la copie n'a pas été bien travaillée... Ce n'est pas parce que ça se prend au sérieux que ça a été bien pensé. Ca suffit, hein...

EN : Justement la comédie reste une genre un peu méprisé ...

DB : Ce sera toujours méprisé. C'est normal. Le rire est toujours méprisé parce que c'est un acte extraordinaire. Le propre de l'Homme c'est de rire. Et bien évidemment, pour asseoir un pouvoir, il ne faut surtout pas que les gens rient. Ca commence tôt : "tiens toi là, fais ceci, fais cela." Le rire, après, ça dépend de quelle manière il est utilisé...

EN : Un récent sondage auprès des Français, sur les 30 films qui les font le plus rire, indique que Les 3 Frères est leur 8ème comédie préférée... Ca vous fait plaisir?

DB : Le premier?

EN : La Grande Vadrouille.

DB : Les sondages. C'est par téléphone. Et les téléphones fixes en plus. Il y aurait eu les mobiles, ça aurait changé l'ordre... (il lit la liste) Le dîner de cons en deuxième, magnifique. La cité de la peur... C'est pas pour le film c'est pour les Nuls, je pense. Chouchou c'est pas pour le film non plus.

EN : Vous en avez un qui vous a marqué parmi ces 30 films? Celui qui vous a fait le plus rire?

DB : La Grande vadrouille, j'en garde un bon souvenir quand j'étais petit. Comment voulez-vous qu'on compare Les Tontons flingueurs avec Papy fait de la résistance? Marche à l'ombre, il y a des moments géniaux. Gazon maudit, j'ai beaucoup aimé...

EN : 7 ans de mariage est finalement assez proche du Balasko, dans le style.

DB : Oui, c'est vrai.

EN : C'est aussi la crise d'un couple, une recherche par une sexualité différente...

DB : En même temps, Gazon Maudit c'est comme Pédale douce, ça choque moins les gens. C'est moins tabou parce que ça parle, soi disant, d'homosexualité. 7 ans de mariage, je le vois bien, les gens qui le découvrent ont peur de se voir trop dans ce couple.

EN : Pourtant, les phénomènes dont vous parlez dans votre film sont de plus en plus habituels, de plus en plus courants...

DB : C'est tabou. Je m'en aperçois bien. Pour vendre le film, ça n'a pas été évident. Les chaînes avaient peur. L'autre fois, j'ai vu Pédale douce à la télé, c'était beaucoup plus hard. Mais c'est les homos, alors on se sent pas concernés. Alors que là... Il y a énormément de couples qui le vivent. Peut être qu'il ne faut pas réveiller les choses, je ne sais pas.

EN : Vous avez eu des difficultés pour produire ce film?

DB : Oui au début. Il faut toujours convaincre les gens. Dès que j'ai eu Charles Gassot en producteur puis Catherine Frot, ça c'est ouvert, ils ont été rassurés. Ce sont des chaînes. Ils ne sont pas spécialistes. Mais qui est spécialiste? Ils sont passés à côté de films qui ont marché. Ils ne sont pas infaillibles, et ils le savent. C'est pour ça qu'ils recherchent parfois des choses un peu plus "sûres". Si on faisait Les Trois frères numéro 2, ça marcherait tout de suite même si le scénario était nul.

EN : Il n'y a aucune nomination pour les César...

DB : Aucune.

EN : Vous trouvez ça injuste?

DB : C'est pas injuste. Pour le film, je m'en fous. C'est pour Catherine...

EN : Ca a une importance, les César?

DB : Pas vraiment. Je m'en fous. On va de l'avant. Il y a beaucoup de nominations sur des choses un peu surannées. J'ai eu plein de récompenses, ça fait plaisir sur le moment, mais quelques fois ça fait peur, ça plombe un peu. Une récompense qui est importante c'est l'accueil du public. Et là ça a été très bon. Après on verra. J'aimerai bien connaître un cinéma européen. Je me demande si la France prend pas des coups dans la gueule. Je me demande. Peut être que je me trompe. J'ai l'impression d'une sorte de régression. Pour revenir à ce que disait Nathalie Baye, ce manque de travail sur le scénario est la preuve d'un manque d'enthousiasme.

EN : D'ambition?

DB : Oui. Il y a un tassement, un vieillissement. Pour les César que ce soit Rappeneau, qui est un très grand metteur en scène, ou Resnais, que ce soient eux qui récoltent le plus de nominations, ça fait peur. Ce sont des gens magnifiques. mais est-ce que c'est bon signe?

EN : Et des anciennes générations, quels sont les cinéastes que vous avez en référence, qui vous ont inspirés?

DB : J'aime plein de genres différents. C'est assez ouvert. Pour ce film, on m'a parlé de Blake Edwards. J'aime beaucoup. C'est une jolie référence. Je ne sais pas quel style j'ai. Mais je sais que j'ai une musique en tête. J'aime le jeu hyper sincère et puis juste après dire des choses ahurissantes. J'aime un rythme bien soutenu. J'aime que la lumière soit jolie. Bon, dans Les trois frères, c'est vrai qu'elle est pas terrible, mais c'est voulu. Quand on voit aujourd'hui 21 Grammes, c'est encore pire! Maintenant le "roots", ça devient chic. Dans ce film là j'ai travaillé beaucoup les axes. Il y a des plans dont je suis assez content. J'espère fortement que c'est un film qui vieillira bien, parce que j'y ai mis beaucoup de mon coeur.

EN : C'est l'enjeu, quand on fait un film?

DB : Oui, pour moi oui. Ca doit être l'enjeu. Qu'on me dise que des enfants de 10-11 ans s'éclatent devant Les Inconnus, c'est un plaisir. On n'a pas bossé pour rien. Et 7 ans de mariage, j'essaie toujours de gommer ce qui peut vieillir, de trouver la quintessence... ça se voit pas au premier abord. Je fais partie de ces gens qui doutent beaucoup mais je crois que dans dix ans, peut être, 7 ans de mariage ce sera un film qui fera poser des questions sur le couple. J'espère. Même si les sex shops n'existent plus dans 20 ans, en tous cas les rapports de couples existeront encore. Et c'est beau de faire des films, qui certainement prendront des coups de vieux, si un jeune couple qui va dans un ciné club dans 20 ans, dans 30 ans, comme si c'était un film en noir et blanc, trouve ça sympa ; ça me fera plaisir.

Propos recueillis par Vincy - février 2004.


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