Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20



La dame sort des toilettes avec ses lunettes noires. Digne. Impeccablement vêtue, en noire. Elegante et même racée. Le charme certain. On ne sait si elle est actrice ou une mondaine, dans cet hôtel. Elle cache bien son jeu. Chaleureuse, intelligente, pleine d’humour, Patricia Rozema, cinéaste canadienne acclamée, fait les honneurs du FFM avec le film d’ouverture. Production Miramax. Une adaptation de Jane Austen. Un peu comme Emma.
Derrière cette femme se cache une accro des nouvelles technologies, une fan de son dernier Palm Pilot V (regrettant de ne pas avoir la version avec e-mails), la maman comblée d’une petite fille. Le lait versé dans le café, on débute cette interview, en franglais.
La comédienne Pascale Bussières viendra juste nous interrompre 5 petites minutes dans notre conversation bilingue.
Ecran Noir : Pouvez-vous nous raconter Mansfield Park ?





Patricia Rozema : Mansfield Park est un film d’époque , mais pas classique, plutôt moderne. D’habitude, je n’aime pas les drames historiques parce que j’aime les choses contemporaines. Je suis trop pressée pour penser au passé. Mais quand j’ai lu ce livre (de Jane Austen), j’ai trouvé que c’était quelque chose de complètement actuel, d’urgent. Et ça pourrait se passer maintenant...

EN : En quoi ?

PR : On peut penser que c’est l’histoire d’une famille aristocratique, dysfonctionnel, qui gagne de l’argent sale par le biais d’investissements immoraux. Il y a une jeune personne qui vit avec eux, mais on lui rappelle sans cesse qu’elle ne vient pas de la même classe. Je pense qu’il y a une cruauté nonchalente de la part des riches. Ils lancent des piques en permanence. Ca m’a attiré de faire un film avec un point de vue. Je pensais que la meilleure façon d’interagir avec le spectateur c’était aussi de voir le contexte. L’esclavage, les plantations d’Antigua ne sont pas très importantes dans l’histoire. C’est juste mentionné. dans le film, je voulais souligner cela, cette cruauté si banalisée. Lors que je vois des films d’époque, je suis toujours frappé par le fait que personne ne travaille. Tout le monde bavarde, boit...

EN : Finalement votre film est très politique...

PR : Oui, j’ai politisé le propos. Mais c’est quand même un roman. Parce que je suis convai,ncu que les drames du coeur sont toujours les mêmes. Etre détesté par les perosnnes que tu aimes c’est toujours critique. C’est une romance, avant tout; une histoire d’amour entre une femme et deux hommes. Une histoire au milieu d’autres histoires. Cette jeune femme vient d’un milieu défavorisé. Alors il y a un conflit de classe. Mais c’est au second niveau...

EN : Pourquoi Jane Austen est-elle si contemporaine ?

PR : Chaque pays riche a dans son placard un peuple exploité, pauvre : France, Angleterre, Hollande, Canada, ... nous avons tous des gens qui paient pour notre confort. Et ils paient encore. Tout le G7 exploite le reste... Jane Austen l’a décrit dans ses romans. Elle-même vivait au tournant d’un siècle. La fin du millénaire nous oblige aussi à regarder le passé. Ca n’a pas beaucoup changé.

EN : C’est pourquoi vous avez accepté cette offre de Miramax ?

PR : Je pense, oui... C’était un livre assez frappant. Ce n’est pas le plus connu des romans de Jane Austen. Je voulais surtout faire une adaptation originale, en reprenant ses propres notes biographiques, ses lettres... J’ai écrit de nouveaux dialogues, améliorer le personnage principale. J’en ai fait une écrivain, en lui donnant les écrits de l’adolescente Austen. C’est un collage entre les faits et la fiction. mais quand on fait ça, tout devient fiction. Mais pour les fans et les experts de Jane Austen, j’espère que ce sera un plaisir pour eux de trouver ces morceaux biographiques.

EN : Vous avez donc fait beaucoup de recherches...

PR : Deux mois de lectures intensives, de recherches sur le net; j’ai contacté deux experts grâce au web, avec qui je communiquais...

EN : C’est presque votre premier « period movie »...

PR : Oui. Enfin presque. J’ai fait un film pour la Télé, Yo-Yo Ma...

EN : A partir des oeuvres de Bach...

PR : Tout à fait. C’était déjà un collage entre deux époques, entre ce qu’était la musique, ce que ça m’inspirait, un mélange entre ceux qui admiraient Bach, la musique moderne à Times Square et sa musique.

(Pause: Miss Bussières arrive. Papotage. On embraye le dialogue sur Internet, on reprend l’interview).

EN : Comment avez-vous engagé Frances O. Connor? Vous n’avez pas utilisé de stars comme Thompson, Paltrow...

PR : En fait elle était parfaite pour le rôle. Et puis je n’avais pas un budget gigantesque. Nous n’avions pas Léonardo Di Caprio pour faire le rôle... Le film a coûté 10-12 millions de $. Si on a des stars, le film coûtera près de 30 millions de dollars. Entre les décors, les costumes, les voyages, le tournage, il y avait d’autres dépenses plus prioritaires.

EN : Et donc Jonny Lee Miller, pourquoi lui ?

PR : Il est si beau... et un acteur si talentueux! Il aest intelligent, il est généreux. Il a ces grands yeux... En tant que personne, il est très timide. Mais une fois devant la caméra, il est plein de vie! Il y a une vraie puissance qui se dégage...

EN : Visuellement, comment vous imaginiez votre film ?

PR : Epuré. Pas poussiéreux. Plus dur que ce qui est habituellement filmé. Je ne voulais pas quelque chose de trop beau. On a même tourné dans une ruine. Les producteurs ont été étonnés devant une telle ruine. Moi je savais quoi en faire... C’est à propos d’un monde si désespéré, si exposé... Je voulais minimiser les différences. C’est important de s’intéresser aux décors et aux costumes. Et je ne voulais pas que ce soit trop doré d’un coté et trop froid de l’autre. Ce qui est important c’est ce que ressent chacun des personnages. On peut presque oublier que c’est un film en costumes...

EN : Vous aviez des cinéastes, des films en tête... ?

PR : J’aime Jane Campion. The Piano... Tout est incroyable dans ce film : le script, les actrices, l’aspect visuel...

EN : Pensez-vous qu’une femme derrière la caméra peut avoir un regard différent d’un réalisateur masculin ?

PR : Non. Je ne sais pas... Ca dépend des hommes. Ca dépend des femmes aussi. Les femmes ont l’habitude de rendre les personnages féminins plus complexes. mais on peut noter la même complexité chez les hommes. Et on peut s’identifier à un homme. je suis très proche du personnage d’Harold Pinter. Je le connais. J’ai quelque chose de ce vieil homme de 68 ans. J’ai en tête cette image, pendant la Guerre du Golf, après les bombardements de l’Otan, de ce vieux monsieur, qui tient sa tête entre ses mains... Sa sagesse, sa connaissance, son pouvoir, tout est là.

EN : Vous vous impliquez politiquement ?

PR : Pas vraiment. Je suis juste consciente. Je sais que j’ai de la chance, que je fais partie des plus riches. Je suis blanche, dans la classe moyenne, canadienne, donc vivant dans un pays libre, artiste... Certains naissent deux étages plus bas.

EN : Finalement Mansfield Park est assez proche des Liaisons dangereuses...

PR : C’était d’ailleurs une de mes sources d’inspiration...

EN : Pourquoi cette cruauté sentimentale revient-elle à la mode ?

PR : Incroyablement cruelle. Vous savez, quand c’est votre anniversaire, vous regardez en arrière. Et là c’est un grand, grand anniversaire que nous allons tous célébrer ensemble. Donc tout le monde regarde derrière. C’est une manière de se réconforter, comme un ours en peluche, une sécurité. Cet auto-examen nous rammène à voir ce que nous avons vécu. Austen a aussi vécu dans une période de transformation : la révolution française, Napoléon, l’industrie en Angleterre, le commerce britannique dépendait de la traite des esclaves, ... Il n’est pas difficile d’imaginer les sentiments, les peurs que tous vivaient à cette époque. On se souciait peu des autres. On voulait tous s’imiter... appartenir à des cercles. je crois que c’est actuellement pareil.

EN : Austen parle un peu du désir, mais jamais de la sensualité...

PR : Elle était plus intéressée par les bases économiques et les relations sociales. Elle est même anti-sentimentale. Elle n’a jamais rien écrit sur des moments intimes. J’ai été obligé de sensualiser un peu. La dernière scène est totalement inventée. Elle n’est pas dans le livre. Elle n’aurait jamais pu l’écrire. C’est trop éxubérant pour elle. Je suis plus sentimentale qu’elle...

Sur ce, elle se lève, me remercie, passe sa main dans mes cheveux, sort son Palm Pilot V pour noter l’URL d’Ecran Noir. Plus tard, avant la présentation de son film, elle fera une sortie véhémente contre le gouvernement ontarien (« les crétins » comme elle dit) qui a coupé les subventions cinématographiques.

Vincy / Ecran Noir / FFM - Août 1999.


   vincy