2018 dans le rétro : nos 15 courts métrages français préférés

Posté par MpM, le 2 janvier 2019

Si depuis fin décembre, les classements des films sortis en 2018 fleurissent un peu partout, le format court n'y est que trop rarement représenté. D'où l'envie de proposer un tour d'horizon forcément hyper subjectif des courts métrages qu’il fallait absolument voir l'année passée. Pour commencer, voici donc les quinze (autres) films français qui ont marqué 2018 !

Le baiser du silure de June Balthazard


Ce documentaire poétique commence comme un épisode d’histoire naturelle autour du silure, un poisson quasi mythique qui vit en profondeur et peut dépasser la taille de l'être humain. Puis les données scientifiques laissent peu à peu place à une réflexion plus philosophique. Le silure, considéré par certains comme nuisible et invasif, apparaît comme le symbole de cet « étrange étranger » qui cristallise les peurs et les fantasmes de l’être humain. Se reflète alors en ce paria des cours d’eau l’histoire ancestrale de notre rapport à l’altérité.

Le bel horizon de Jean-Baptiste Huber


Des moutons, une bergère, des chiens. En fond sonore, des tintements et des échos de voix. Vision bucolique et quasi documentaire des bêtes en route pour les alpages, sagement, en un troupeau bien compact. Puis vient soudainement cette voix-off posée, presque trop calme, qui semble réciter un conte pour enfants. Elle plonge pourtant le film à la fois dans la vision utopique d'un monde où les moutons décideraient de se rebeller contre l'homme, et dans un essai politique ironique et mordant qui dresse un parallèle de plus en plus signifiant entre ces sages moutons qui vont doucement à l'abattoir, et nous, malheureux humains qui ne faisons guère mieux. Si le dispositif est minimaliste, toute la puissance du film est dans son texte coup de poing et dans son geste de cinéma pur.

La chanson de Tiphaine Raffier


En voix-off, la narratrice nous l'explique : elle n'a pas vécu la catastrophe, mais c'est elle qui va nous la raconter. Prévenus, on s'attend désormais à tout. Mais probablement pas à ce qui nous attend réellement. Dans une ville étrange (Val d'Europe, ville artificielle entièrement créée par l'homme, située à quelques encablures de Disneyland), un groupe de copines prépare un concours de sosies. Brutalement, l'une d'entre elles décide d'écrire ses propres chansons, inspirées des objets du quotidien. Leur amitié ne se remettra pas de cet insupportable écart à la ligne qu'elles s'étaient fixées.

Tiphaine Raffier adapte son propre spectacle et propose un film foisonnant d’idées de cinéma, de chemins de traverses et d’absurdités étonnantes. C’est totalement foutraque, parfois maladroit, et sûrement trop long. Mais on se délecte de cette tonalité qui semble toujours « à côté » et dresse ainsi le tableau réjouissant d’une société empesée, contrainte à l’obéissance et à l’imitation, comme elle-même artificiellement conçue à priori par des gens qui n’ont pas à y vivre, et dans laquelle la moindre étincelle créative, la moindre tentative d’essayer quelque chose de nouveau, est considérée comme une provocation.

La chute de Boris Labbé


Ceux qui lisent régulièrement notre site l'auront compris, voilà l'un de nos favoris de l'année, sorte de tourbillon visuel qui emporte le spectateur dans un déchaînement de sensations visuelles comme décuplées par la musique monumentale de Daniele Ghisi. Tout à l’écran semble en perpétuel mouvement : le tourbillon des anges qui fondent sur la terre, l’éternel cycle de la nature, le feu de l’enfer qui engloutit tout sur son passage. Même la caméra s’envole, redescend, nous emmène toujours plus loin dans le panorama sidérant qui prend vie sous nos yeux. Difficile de résumer ou décrire l’ampleur formelle et narrative de ce film-somme qui semble porter en lui toute l’histoire de l’Humanité. Il nous laisse pantelant face à notre propre interprétation, plongés dans un univers de songe et de cauchemar qui s’avère à la fois terrifiant et sublime. Boris Labbé poursuit son travail autour des motifs de la boucle et de la métamorphose avec cette œuvre complexe et unique qui brouille les notions réductrices d’animation, d’art contemporain et de recherche expérimentale pour ne garder que ce qui compte vraiment : le plaisir pur du cinéma.

D'un château l'autre d'Emmanuel Marre


Après le succès de son court métrage précédent, Le film de l’été, notamment couronné du prix Jean Vigo en 2017, Emmanuel Marre change de registre avec une œuvre que l’on jugera plus singulière, et de fait plus subtile. Un jeune homme, Pierre, 25 ans, étudiant (boursier) à Sciences Po, y promène son incertitude entre les deux tours de la présidentielle 2017, du meeting d’Emmanuel Macron à celui de Marine Lepen. Il loge chez Francine, une vieille dame handicapée. Entre eux se tissent des liens ténus, et surtout une forme de dialogue qui vient éclairer les questionnements de Pierre, et ceux de l’époque tout entière.

Avec sa forme hybride (fiction/documentaire, super 8/ téléphone portable) et son personnage principal qui ne se sent jamais vraiment à sa place, D’un château l’autre capte la vulnérabilité cachée des temps. La réalité derrière les certitudes de façades et les grands idéaux péremptoires. Comme si, au milieu du cirque politique de l’entre-deux-tours, Emmanuel Marre filmait un tout petit îlot d’humanité résistante, mais aussi une forme de transmission tacite. Ce n’est pas en regardant le monde tourner que l’on changera les choses, dit en substance Francine qui exporte les jeunes générations à l’action. On dirait bien que les événements actuels essayent de lui donner raison.

Etreintes de Justine Vuylsteker


Ce premier film réalisé en France avec la technique de l'écran d'épingles depuis la disparition de ses créateurs Alexandre Alexeïeff et Claire Parker au début des années 80, est une rêverie mélancolique sublimée par la délicatesse du trait et le romantisme fragile de sa musique (signée Pierre Caillet). Justine Vuylstekeer y revisite dans un jeu intime et sensuel de noirs, de blancs et de gris, le motif universel du désir et des élans amoureux. Avec son personnage principal, on ressent les complexes élans du coeur et le douloureux ballet des remords et des regrets. Etreintes agit alors comme un miroir dans lequel les spectateurs projettent et découvrent leurs propres sentiments magnifiés.

Guaxuma de Nara Normande


Délicat et sincère, Guaxuma est un court métrage intime qui raconte à la première personne les souvenirs d'enfance de la réalisatrice, et surtout la profonde amitié qui la liait à son amie Tayra. Réalisé presque entièrement avec la technique du sable animé (en tout trois techniques différentes sont à l'oeuvre pour donner vie aux personnages et aux décors), il évoque la douceur des paradis perdus, les petits bonheurs de l'enfance et les aléas de l'adolescence, avant de se voiler peu à peu d'une mélancolie contagieuse et profonde.

Je sors acheter des cigarettes d’Osman Cerfon


Dans un graphisme simple qui va droit à l'essentiel, Osman Cerfon met en scène Jonathan, un adolescent de 12 ans qui habite avec sa sœur et sa mère dans un appartement où les placards et les tiroirs dissimulent des hommes qui ont tous le même visage. Le réalisme brut du début laisse ainsi peu à peu place à cette métaphore visuelle pour raconter le sous-texte de l’intrigue, et extérioriser les sentiments qui animent le personnage. Ce mélange d’humour et d’étrangeté est le cocktail idéal pour évoquer l’éternelle recherche d’un père absent, figure à la fois honnie et fantasmée, qui hante au sens propre la vie du jeune garçon. Les détails (le jeu des 7 familles, par exemple) apportent systématiquement un contrepoint doux-amer à ce qui se révèle peu à peu comme un récit intime puissant, aux accents aussi subtils que bouleversants.

Moi votre ami de Camille Polet


On est conquis presque malgré soi par ce beau film bienveillant qui évoque avec simplicité et justesse l'amitié, le temps qui passe, les regrets et la mélancolie. Le personnage principal, Fred, est un cinquantenaire un peu fatigué qui fait des chantiers pour vivre, tout en préparant une audition importante. Avec un vieil ami, il se souvient du passé, dans des scènes désarmantes de justesse et d'émotion. Même la séquence des retrouvailles avec le fils échappe à tous les clichés du genre. On s'attache tant au personnage, joliment incarné par le comédien Philippe Polet, qu'on voudrait le suivre au-delà de cette chronique ultra-sensible.

La nuit des sacs plastiques de Gabriel Harel


Peut-être l'une des propositions les plus folles de l'année : un film de genre qui réinvente le motif traditionnel de l'invasion (ici, des sacs plastiques) en jouant habilement sur le contraste entre la situation horrifique (les attaques à proprement parler) et l'interminable logorrhée du personnage féminin principal, obsédée par son désir d'enfant. Le mélange de rotoscopie et d'animation 2D traditionnelle produit un film étonnamment ancré dans la réalité, dont le basculement dans le fantastique et l'horreur est une belle démonstration d'humour noir. Ce qui n'empêche pas un sous-texte écologique plutôt flippant, l'Humanité se retrouvant plus ou moins condamnée à périr par le plastique, ou à fusionner avec lui.

Pauline asservie de Charline Bourgeois-Tacquet


Et si la meilleure comédie de l’année était un court métrage ? Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas autant ri que devant cette pépite ultra-contemporaine, aux dialogues ciselés comme dans le meilleur de la comédie américaine classique, très librement inspirée des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Anaïs Demoustier, débit de mitraillette et fougue irrésistible, y est époustouflante en jeune femme obnubilée par un texto qui n’arrive pas. Que celui où celle qui n’a jamais connu pareille situation lui décoche la première menace de ghosting.

Retour et Last year when the train passed by de Pang-Chuan Huang


Considérons comme un diptyque les deux films du réalisateur Pang-Chuan Huang, ancien étudiant au Fresnoy. Le premier, couronné à Clermont Ferrand en février dernier, raconte en parallèle un mystérieux voyage en train vers l’Est, censé ramener le narrateur chez lui, et un autre périple, effectué des années plus tôt par un autre jeune homme pris dans la tourmente de l’Histoire. Le second, sélectionné à Locarno, est comme une suite étrange qui vient combler l'impossibilité sur laquelle nous laissait Retour : celle de rallier Taïwan par train depuis la France.

Malgré tout, le réalisateur a pris le train sur l'île, et est revenu, un an plus tard, interroger les habitants dont il avait photographié les maisons : « Que faisiez-vous l’an dernier quand j’ai pris cette photo du train qui passait devant votre maison ? » Le récit intime au coeur du premier film débouche ainsi sur une série de portraits touchants et sensibles qui livrent quelques bribes d'un quotidien on ne peut plus "normal" : en un an, les joies et les peines, la vie et la mort, sont passées dans chacune des maisons photographiées par le réalisateur.

Swatted d'Ismaël Joffroy Chandoutis

Ce documentaire venu du Fresnoy utilise des vidéos youtube et des images vectorielles issues d'un jeu vidéo pour raconter un phénomène de cyber-harcèlement qui touche les joueurs en ligne aux Etats-Unis : le swatting, consistant à usurper l'identité d'un gamer, puis appeler les secours en son nom en inventant l'histoire la plus sanglante (et la plus crédible) possible afin de faire débarquer le Swat (unité d'élite spécialisée dans les assauts) chez lui, armé jusqu'aux dents. Mêlant témoignages des joueurs et images virtuelles, il démontre la porosité des frontières entre la réalité et la fiction. La violence acceptable et apprivoisée du jeu semble en effet déborder brutalement dans le monde réel, le transformant en un lieu hostile et menaçant où la vie des protagonistes est cette fois véritablement en danger.

Le film participe ainsi d'une réflexion ultra-contemporaine sur l'incursion d'une violence, jusque-là cantonnée au périmètre de la fiction et des informations télévisées, dans notre quotidien le plus banal : dans la rue, dans une salle de concert, et jusque dans son salon. Non seulement il n'est plus possible de penser la violence comme on en avait l'habitude, notamment en la tenant à distance, mais surtout, il est devenu impossible de penser les images en termes binaires : d'un côté la réalité et de l'autre la fiction. Cette hybridation finit par envahir Swatted, qui nous propose la vision d'un monde entièrement virtuel, comme si on était soudainement incapable de voir la réalité autrement que sous le prisme de la "matrice", semblable à la trame d'un jeu vidéo.

Le tigre de Tasmanie de Vergine Keaton


Encore un film dont on vous aura parlé tout au long de l'année, dès sa découverte en février dernier à Berlin. Logique pour cette oeuvre fulgurante et radicale dont on n'a toujours pas fini de faire le tour, même après de multiples visions. A l'écran, les images (réelles, mais rotoscopées) d’un thylacine (également connu sous l’appellation Tigre de Tasmanie) alternent avec celles d'un glacier (recomposé à partir de multiples fragments d'images de glaciers) en train de fondre sous nos yeux.

La musique envoûtante et puissante signée Les Marquises résonne, accompagnant avec force ces images hypnotiques de la glace, puis de sa fusion avec la lave, et du déchaînement de la nature, ainsi que les allers et retours du tigre qui semble littéralement danser en rythme dans sa cage, avant de se coucher, comme abattu. On est à la fois bouleversé et sidéré par l’absolue beauté de la nature en action, qui déconstruit tout sur son passage, avant de recombiner ses différents éléments en une autre forme de paysage. La lave en fusion se mue en une nuée d’étoiles, de nouvelles splendeurs apparaissent, et le tigre peut se remettre à danser. Comme s'il avait survécu à sa propre extinction (le dernier représentant de l'espèce a disparu en 1936), l'animal se multiplie même à l'écran, et laisse alors entrevoir un avenir possible à inventer.

Ultra pulpe de Bertrand Mandico


Tourné dans la foulée des Garçons sauvages, auquel il emprunte quelques actrices (Elina Löwensohn, Vimala Pons, Pauline Lorillard), le nouveau court métrage de Bertrand Mandico est comme une orgie d'images et de références cinématographiques qui emportent le spectateur dans un incontrôlable tourbillon de sensations, de situations étranges en répliques fulgurantes, de plans ultra travaillés à des passages presque insoutenables. Sur cette fête de fin de tournage se téléscopent en effet des souvenirs et des fantasmes, des scènes de films et des cauchemars éveillés, qui rendent hommage aux codes de la science fiction et du cinéma de genre, et bien sûr aux actrices. Esthétiquement, Mandico n'en finit plus de confirmer sa place de cinéaste expérimentateur pour qui la forme est forcément apparente, ultra recherchée, presque outrée, qui donne à voir l'envers du décor dans un grand cri d'amour aux artifices magiques du cinéma.

Enfin, à noter que certains films ayant connu une belle carrière en 2018 figuraient dans notre classement 2017 !

Le cinéma d’animation épate la galerie

Posté par MpM, le 23 novembre 2018


Vue de la galerie Miyu, 18 passage du chantier

Après avoir prouvé qu'il n'était pas un genre mineur, et qu'il pouvait tout à fait s'adresser à un public spécifiquement adulte, le cinéma d'animation s'échappe désormais de la salle obscure pour s'exposer en pleine lumière dans une nouvelle galerie qui lui est entièrement dédiée, la galerie Miyu.

A l'origine, Miyu est une société de production et de distribution spécialisée dans le court métrage d'animation avec une ligne très axée sur le cinéma d'auteur (on lui doit entre autres Je sors acheter des cigarettes d'Osman Cerfon, prix Emile Reynaud 2018, et Nothing happens de Michelle et Uri Kranot, prix André Martin 2017).

Grâce à la persévérance de son fondateur Emmanuel-Alain Raynal, la société s'est donc également dotée depuis le 17 novembre d'une galerie consacrée à l'animation d'auteur, internationale et contemporaine, qui propose à la fois des expositions temporaires in situ, des expositions itinérantes "clefs en mains" (dont une consacrée à La jeune fille sans mains de Sébastien Laudenbach, qui montre notamment l'étendue de son travail préparatoire), des activités hors les murs (à la demande) et même une galerie en ligne !


Simone Massi, "Amal et olivier" (Samouni Road, Stefano Savona, Picofilms, Alter ego, Dugong films, 2018)

La galerie physique, située au 18 passage du Chantier dans le XIe arrondissement de Paris, accueille jusqu'au 30 janvier une exposition consacrée aux images réalisées par Simone Massi pour les séquences animées du long métrage de Stefano Savona, Samouni Road. Un travail remarquable qui met en valeur la technique particulière de l'artiste : partir d’une surface entièrement noire et faire apparaître la lumière en grattant la matière. Les visages sont d'une expressivité déroutante, avec des personnages qui semblent planter leur regard dans le nôtre. Tout est saisissant, presque envoûtant, dans ces images qui existent bien au-delà du contexte du film de Savona.

En ligne, on trouve des œuvres de treize artistes internationaux (le chiffre est appelé à augmenter au gré des envies et des rencontres) qui sont à la fois des auteurs confirmés comme Georges Schwizgebel, Sébastien Laudenbach ou Florence Miailhe et des créateurs plus émergents tels que Alice Saey ou Kevin Manach et Ugo Bienvenu. On y trouve également deux cinéastes majeurs dont Ecran Noir vous a déjà parlé : Boris Labbé et Vergine Keaton, avec des pépites qui promettent de prolonger le plaisir pris en regardant leurs films...


Florence Miailhe, "La Rixe" (Au premier dimanche d'août, Les Films de l'Arlequin, 2002), exposition "French kiss"

Trois expositions in situ sont prévues pour cette première saison, et plusieurs itinérantes devraient voir le jour dans les mois à venir. Sans compter les expositions hors les murs, dont la première a déjà eu lieu à Viborg, au Danemark, autour du thème "French kiss". C'est que la matière ne manque pas, tant le monde de l'animation fourmille de créativité et d'auteurs. Une occasion en or de rencontrer Cécile Noesser, la gérante et co-fondatrice de la galerie Miyu, afin de parler de ce lieu atypique et singulier, né à une époque charnière pour le cinéma d'animation.

Ecran Noir : Une galerie entièrement consacrée au cinéma d'animation, c'est inhabituel !

Cécile Noesser : Oui, on est les premiers en Europe ! Il y en a une autre qui existe à Tokyo, c'est la galerie du réalisateur japonais Koji Yamamura. Dans son temps libre, il a ouvert un petit espace ouvert au public,  en bas de chez lui, où il vend des œuvres d'artistes dans la même ligne que nous. Il y a une vraie parenté avec cette galerie qui s'appelle "Au praxinoscope", en français dans le texte, en hommage au cinéma des premiers temps. Et puis c'est à peu près tout.

Bien sûr, il y a la galerie Artludik, qui défend plutôt une ligne entertainment, avec un paysage qui va du jeu vidéo à la bande-dessinée en passant par l'animation, mais une galerie dédiée entièrement aux auteurs de films d'animation, finalement on est les seuls avec Koji Yamamura.

EN : Comment l'idée a-t-elle germé ?

CN : Il y a une matière graphique qui est impressionnante, inépuisable, et c'est une frustration trop grande, quand on connait l'animation, de ne pas avoir plus accès à ces œuvres qui, jusqu'à présent, étaient considérées uniquement comme des étapes de travail avant le produit final, c'est-à-dire le film. Or ce sont des œuvres à part entière ! Il y a des auteurs qui sont reconnus depuis très longtemps pour leur travail graphique. Par exemple Georges Schwizgebel et Florence Miailhe qui travaillent la peinture animée, sont exposés depuis très longtemps dans le monde entier. C'est une vraie reconnaissance de leur travail, mais très partielle. Et c'est aussi très rare.

Il y a donc un continent de création à montrer, valoriser, explorer. L'envie vient de là. Il y a une deuxième raison qui est dans la continuité, c'est l'idée qu'il y a des trésors de création notamment dans le court métrage et qu'ils restent assez méconnus, malgré un grand dynamisme dans les festivals et même dans les émissions de télévision comme Court-circuit sur Arte. Il y a une ébullition autour de ces films-là, mais qui reste dans un cercle de cinéphilie et d'amateurs d'animation. On aimerait bien que ce continent créatif explose à la vue du grand public et du cercle du monde de l'art en général. Qu'ils reconnaissent cette partie de la création comme faisant partie du monde des arts visuels à part égale avec l'illustration, l'art contemporain, la bande dessinée...

EN : C'est aussi une manière de réaffirmer l'importance de l'animation, souvent considérée comme un genre mineur, moins "noble" que les autres.

CN : L'animation continue à pâtir du ghetto jeunesse d'une part et du ghetto "télé" d'autre part, puisque quantitativement, le plus gros de la production animation, c'est le dessin animé pour la télé. Par contre, il y a une énorme créativité du côté du court métrage, qui est reconnue dans le monde entier, qui commence à poindre dans le long métrage à travers des chefs d'oeuvre comme La Tortue rouge et La jeune fille sans mains. Donc c'est vrai que la galerie, c'est aussi une forme de signal pour dire que l'animation est également de l'art et doit être reconnue comme tel. On espère que ce sera un outil pour aller vers cette idée.

D'ailleurs ce n'est pas un hasard si la galerie naît maintenant. L'animation pâtit toujours d'une image réductrice, mais c'est en train de changer. En un mois, je suis allée voir de l'animation au Louvre, à la Maison de la poésie pour une performance autour du film Le tigre de Tasmanie de Vergine Keaton et à la foire Asia now, dans le cadre de la FIAC, pour une table-ronde sur les liens entre animation chinoise et art contemporain... tous ces événements dans des institutions aussi prestigieuses, c'est totalement nouveau ! On sent qu'il y a une vraie envie. Qu'il y a un patrimoine à valoriser et des innovations à suivre. Donc je pense qu'on est vraiment dans une période propice !

EN : Quel public espérez-vous toucher ?

CN : On sent qu'il y a une énorme curiosité, une attente et une envie de la part du monde de l'animation en général, qui est une communauté très internationale, d'où la galerie en ligne aussi. Ca, c'est ce qu'on connaît. Le grand public, on le sait aussi, est toujours émerveillé de voir ce genre d’œuvres, de comprendre le lien entre les œuvres et les films. Ce qui est caché derrière les films d'animation, ça fascine totalement les spectateurs. Et puis le public que l'on a envie de séduire également, c'est le monde de l'art, tout simplement. Le public des Beaux-Arts, le monde des galeries, les gens qui ont une culture visuelle et qui vont découvrir tout ce continent créatif.

EN : Que peut-on s'attendre à voir dans la galerie ?

CN : C'est très varié. Comme il y a différentes techniques, les images prennent différentes formes : dessin, peinture, papiers découpés, gravure... Ensuite, il y a différentes étapes dans la création : il y a les images finies pour le film, mais aussi des story boards, des recherches, des œuvres qui précèdent la création du film... C'est le cas notamment pour l'exposition consacrée à Simone Massi, où nous exposons trois grands formats qui sont des recherches et qui ne figurent pas dans le film terminé. Mais aussi le travail personnel des artistes pour le monde de l'édition, des projets d'affiche, des tableaux... Ce sera justement l'occasion de montrer toute la richesse de cette création.

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Galerie Miyu
18 passage du Chantier
75012 Paris

Accessible sur rendez-vous du mardi au samedi.
01 43 44 53 76

Consulter également la Galerie en ligne

L’animation en fête pendant tout le mois d’octobre

Posté par MpM, le 5 octobre 2018

C'est avec la projection en avant-première du très sensible Funan de Denis Do (le film, dont nous vous parlions à l'occasion du festival d'Annecy, sort le 13 mars 2019) que s'est ouverte la 17e Fête du cinéma d'animation organisée depuis 2002 par l'Association française du cinéma d'animation (AFCA). Une manifestation qui se poursuit tout au long du mois d'octobre avec plus de 1000 initiatives en France et à travers le monde.

Il fallait bien un événement d'une telle ampleur pour rappeler l'importance du cinéma "image par image" et en valoriser à la fois les œuvres et les auteurs. Cette grande et belle fête atteindra son apogée le 28 octobre avec la Journée mondiale du film d’animation, célébrée en souvenir de la première projection publique de bandes animées par le pionnier de l'animation Émile Reynaud en 1892.

Un prix portant son nom est d'ailleurs remis depuis 1977 à un court métrage d’animation français. Parmi les lauréats, on retrouve Michel Ocelot (Le prince et la princesse), Serge Elissalde (Le balayeur, La Vie secrète d’Emile Frout), Florence Miaïhle (Hammam, Au premier dimanche d'août), Vergine Keaton (Je criais contre la vie. Ou pour elle), Sébastien Laudenbach (avec Sylvain Derosne pour Daphnée ou la belle plante) ou encore Céline Deveaux (Le Repas dominical). Parmi les courts métrages en lice cette année, on retrouve notamment plusieurs films qui étaient à l'honneur cet été dans notre série de "rencontres animées" comme La chute de Boris Labbé, Etreintes de Justine Vuylsteker, Guaxuma de Nara Normande ou encore Le tigre de Tasmanie de Vergine Keaton. Le lauréat sera annoncé le 26 octobre au cours d'une soirée exceptionnelle au Carreau du temple.

Côté programmation, la fête proposera des courts et des longs métrages, ainsi que des programmes exclusifs et inédits articulés autour de quatre thématiques : place à l'artiste ; la petite histoire dans la grande histoire ; nos voisins fantastiques ; en chantant. L'occasion de (re)découvrir par exemple Le Tableau de Jean-François Laguionie, Le Garçon et la Bête de Mamoru Hosoda, Sita chante le blues de Nina Paley, Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet ou Le Chant de la mer de Tomm Moore.

Par ailleurs, cinq réalisateurs se déplaceront dans toute la France afin de rencontrer le public et présenter leurs films : Amélie Harrault avec Mademoiselle Kiki et les Montparnos, Joris Clerté avec La Nuit américaine d’Angélique, Olesya Shchukina avec Le Vélo de l’éléphant, Laurent Boileau avec Couleur de peau : miel, Izù Troin avec Le Bûcheron des mots. Enfin, en plus de ces nombreuses projections et rencontres, des ateliers, expositions, ciné-concerts et masterclasses seront également organisés pendant tout le mois d'octobre.

On ne saurait trop vous conseiller de profiter de la manifestation pour prendre à bras le corps les préjugés contre le cinéma d'animation et faire le plein de films passionnants et merveilleux, indispensables aux cinéphiles avertis comme aux amateurs éclairés.

Les films en lice pour le prix Emile Reynaud 2018

1 mètre/ heure de Nicolas Deveaux (Cube Créative)
La Chute de Boris Labbé (Sacrebleu productions)
Etreintes de Justine Vuylsteker (Offshore)
Guaxuma de Nara Normande (Les Valseurs)
Je sors acheter des cigarettes d'Osman Cerfon (Miyu productions)
La Nuit des sacs plastiques de Gabriel Harel (Kazak productions)
Raymonde ou l'évasion verticale de Sarah Van Den Boom (Papy3D productions, JPL films)
Le Tigre de Tasmanie de Vergine Keaton (Sacrebleu productions)

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17e Fête du cinéma d'animation
Jusqu'au 31 octobre 2018
Informations et programme sur le site de la manifestation

Les rencontres animées de l’été (6/6) : Vergine Keaton, réalisatrice du Tigre de Tasmanie

Posté par MpM, le 24 août 2018

A l'occasion de cette pause estivale, Ecran Noir part à la rencontre du cinéma d'animation. Six réalisatrices et réalisateurs de courts métrages parlent de leur travail, de leurs influences et du cinéma en général.


Pour ce sixième et dernier épisode, nous avons posé nos questions à Vergine Keaton, réalisatrice française révélée avec le film Je criais contre la vie. Ou pour elle (2009) qui a notamment été sélectionné à l'ACID à Cannes et en compétition à Annecy et Clermont-Ferrand.

Son nouveau court métrage, Le tigre de Tasmanie, qui était en compétition officielle à Berlin en février dernier, montre en parallèle les images (réelles, mais rotoscopées) d’un thylacine (également connu sous l’appellation Tigre de Tasmanie) et d'un glacier en train de fondre sous nos yeux. La musique envoûtante et puissante signée Les Marquises est en parfaite harmonie avec les images hypnotiques de la glace, puis de sa fusion avec la lave, et du déchaînement de la nature, ainsi qu’avec les allers et retours du tigre qui semble littéralement danser en rythme dans sa cage, avant de se coucher, comme abattu.

On est à la fois bouleversé et sidéré par l’absolue beauté de la nature en action, qui déconstruit tout sur son passage, avant de recombiner ses différents éléments en une autre forme de paysage. La lave en fusion se mue en une nuée d’étoiles, de nouvelles splendeurs apparaissent, et le tigre peut se remettre à danser. Comme s'il avait survécu à sa propre extinction (le dernier représentant de l'espèce a disparu en 1936), l'animal se multiplie même à l'écran, et laisse alors entrevoir un avenir possible à inventer.

Ecran Noir : Comment est né le film ?

Vergine Keaton : L’envie d’écrire ce projet est née de la découverte d’un film tourné en 1933 au zoo de Beaumaris en Australie. On y voit un des derniers tigres de Tasmanie tournant dans son enclos, semblant attendre ahuri sa disparition annoncée. L’espèce s’éteindra définitivement en 1936. De ces quelques secondes émanent une grande mélancolie et, dans un même temps, une présence forte, une vie, qui semble refuser de disparaître.

Le film s’articule autour de deux séquences récurrentes montées en parallèle : le dernier tigre de Tasmanie et la dislocation d’un glacier. Leurs points communs sont que, malgré leur présence ancestrale et leur pré-existence à l’espèce humaine, ils sont aujourd’hui en phase de disparition. Sous nos yeux. Inscrit dans la lumière d’un film. Inscrit sur la roche par les traces laissées par chaque mètre de glace perdue.
Cependant cette disparition se joue encore et encore. En état de vie. Ce ne sont pas des fossiles, des dessins ou des photographies figées. Ils s’éteignent en état de mouvement. Le glacier coule et avance, emporte et change le paysage. Le tigre réaffirme sa vie et son mouvement chaque fois que le film est rejoué.

Malgré le caractère brutal et chaotique de ces scènes, je souhaitais qu’il se dégage du film une force, une puissance de la nature. Celle-ci se loge dans sa beauté, dans son caractère infini et dans sa capacité à se renouveler.

EN : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos choix esthétiques ainsi que sur la technique employée pour fabriquer le film ?

VK : Je travaille à partir d’images pré-existantes : ici, l’archive du zoo de Beaumaris retravaillée en rotoscopie afin de recréer une boucle chorégraphique ; et un corpus d’environ 300 peintures et gravures de paysages pour les autres décors. Je collecte ces documents en fonction de mes besoins, les numérise en haute définition afin de pouvoir plonger dans le détail et les classe par thèmes. Je viens ensuite piocher des fragments dans plusieurs d’entre elles afin de recréer un nouveau paysage. J’aime que cette nouvelle image soit à la fois évidente, familière, comme allant de soi (puisqu’appartenant à notre culture visuelle commune) et, dans un même temps, étrange, insaisissable, voire fascinante.

Ces images sont volontairement denses, avec un excès de détails et de matière. L’idée est de donner à voir de plus en plus l’intériorité de l’image : à l’animation des éléments du plan succèdent l’animation de la matière des éléments. J’aime épuiser les images et les motifs, en les déployant longuement.

EN : La musique joue un rôle primordial dans le film. Comment avez-vous travaillé avec le groupe Les marquises qui signe la bande originale ?

VK : J’écris de manière très chorégraphique en pensant le film en termes de mouvement, de rythme, de répétitions et en imaginant une partition musicale qui viendra prolonger l’image très en amont. Le danger de films musicaux est que l’effet devienne un peu facile, « clippeux ».
Pour éviter cela, je sépare le temps de la création musicale de celle de l’image.
On travaille très en amont avec les musiciens sur les intentions, sur les différents thèmes et évènements musicaux, je leur fournis une trame assez précise, ils me proposent des pistes correspondant au différentes parties puis ils créent la musique de manière indépendante sur l’animatique. Et je réalise les images de mon coté sans la musique. Cela afin que jamais la musique ne se mette à suivre le rythme des mouvement de manière systématique.
On vient affiner le montage, des détails, des reliefs une fois que les deux parties sont suffisamment avancées.

EN : Quel a été le principal challenge au moment de la réalisation ?
VK : Je voulais que le film soit à la fois très brut, sauvage et qu’en même temps tout se passe dans des détails de l’image. Qu’aucune forme n’apparaisse comme une chose figée ou définitive. Que la glace, la roche ou la lave soient perçues en état de vie. Je voulais que le spectateur se laisse emporter dans une transe, qu’il se mette lui aussi en état de refonte. Aiguiser son acuité, le rendre sensible à chaque nouveau mouvement, aussi petit soit-il. Faire du détail un évènement et éprouver la métamorphose.
La gestuelle du tigre au début et à la fin du film sont exactement les mêmes. Pourtant, je voulais que ces mouvements paraissent contraints et vains à l’ouverture, et gracieux comme une danse à la fin. La partie centrale sur les paysages a pour but de préparer l’oeil du spectateur à cela : en utilisant un nombre restreint de motifs se répétant et se déclinant, en créant un temps psalmodique auquel il faut s’habituer, en pénétrant peu à peu dans la matière, jusqu’à l’abstrait, la particule.

EN : Quel genre de cinéphile êtes-vous ?
VK : Je suis une cinéphile assez curieuse. Bien avant de m’intéresser à l’animation, j’ai aimé le cinéma classique et le cinéma expérimental. Je vais beaucoup au cinéma parce que, au delà des films, j’aime ce mode de représentation et le rituel qui entoure la projection en salle. Je vais aussi bien voir des films actuels, de tout genre, que des rétrospectives.

EN : De quel réalisateur, qu’il soit ou non une référence pour votre travail, admirez-vous les films ?
VK : J’aime passionnément Dreyer, Paradjanov et Pelechian.

EN : Quel film (d’animation ou non) auriez-vous aimé réaliser ?
VK : Peut-être Nous de Péléchian. J’aime cette brutalité, cette fulgurance, le fait de mener un récit non pas par une histoire déroulée mais par des jeux de rythmes, d’échelles, de motifs. Qu’il mène sa narration en faisant éprouver les choses sans se refuser au sensible. Et qu’il laisse la compréhension naître au cours du film, comme s’il sculptait son objet et qu’on le voyait peu à peu apparaître : au début, il est difficile de saisir de quoi on nous parle. Puis à la fin, on sait. Sans pouvoir toujours l’expliquer. C’est foudroyant.

EN : Comment vous êtes-vous tournée vers le cinéma d’animation ?
VK : Un peu par hasard. Je viens de l’image fixe et du graphisme. J’ai prolongé mes études en faculté de cinéma parce que j’avais le désir de dérouler une narration dans le temps. Mais je pensais me diriger plutôt vers le documentaire et/ou l’expérimental. A cette époque, j’ai commencé un peu par hasard à bricoler des films d’animation, sans trop avoir ni de références de films, ni de connaissances techniques. J’essayais de comprendre comment çela fonctionnait, et cet aspect manuel, laissant place à l’expérimentation, m’a beaucoup plu. Et c’est ce qui me plaît toujours aujourd’hui. Je ne suis pas une animatrice pure souche, je ne suis pas une grande technicienne non plus, mais j’aime chercher à inventer mes propres outils pour chaque film.

EN : Comment vous situez-vous par rapport au long métrage ? Est-ce un format qui vous fait envie ou qui vous semble accessible ?
VK : J’ai actuellement l’envie de faire un long métrage mais je n’envisage pas ce format comme une finalité. Mes films courts n’auraient pas de sens dans un forme étendue. J’aime précisément le court pour sa fulgurance. Cependant, après la réalisation du Tigre de Tasmanie, j’ai éprouvé l’envie de déployer les images plus longuement et d’avoir une narration qui puisse se faire dans des temps et des tableaux plus différents (passer d’une psalmodie à une symphonie en quelque sorte).
Il reste toujours très difficile de passer au long, c’est une économie tout à fait différente. Mais c’est sans doute encore plus compliqué pour l’animation : en terme de proportion, il y a beaucoup moins de réalisateurs de courts métrages d’animation qui réalisent des longs métrages que de réalisateurs de prise de vue réelle.
Et il est encore difficile aujourd’hui, même si cela évolue, de porter et développer un projet en animation qui ne soit pas adressé à un public enfant.

EN : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma d’animation ?
VK : L’animation n’est pas toujours considérée comme une proposition cinématographique à part entière. On attend souvent beaucoup moins d’elle, en terme de proposition artistique. D’autre part, je trouve très étrange de regrouper toute l’animation derrière une même appellation. D’abord parce qu’il ne s’agit pas d’un genre , mais d’une technique, et parce qu’il n’y a pas une homogénéité de l’animation : il ya des films d’auteurs, des blockbusters, des fictions, des documentaires, des propositions expérimentales…
Je pense qu’il est important de ré-inclure le cinéma d’animation dans le cinéma en général. C’est de plus en plus vrai actuellement, les barrières deviennent plus friables (je pense par exemple à des réalisateurs issus de la prise de vue réelle tels que Pascale Ferran ou Céline Sciamma qui ont travaillé pour des scénarios de films d’animation récemment…).
De plus en plus de courts métrage d’animation sont aussi sélectionnés dans de grands festivals généraliste tels que Berlin, ou Cannes. C’est peut-être encore plus frileux au niveau du long métrage. Mais je pense que ça va avancer très vite !

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Berlin 2018 : le cinéma français discret mais bien présent

Posté par MpM, le 18 février 2018

Nous relevions dernièrement la faible place accordée au cinéma français à Berlin cette année. Et c’est vrai que les deux seuls  films sélectionnés en compétition, Eva de Benoît Jacquot (remake du film du même nom de Joseph Losey et adapté de James Hadley Chase) et La prière de Cédric Kahn, semblent les représentants du versant le plus académique de notre cinématographie nationale. Ici, peu de recherche formelle, des intrigues relativement classiques (un thriller, un récit initiatique), et surtout des films qui auraient tout aussi bien pu être tournés il y a dix ou vingt ans. Même le choix des cinéastes dénote un certain manque de curiosité à l’égard d’un cinéma français plus contemporain, plus novateur, ou en tout cas d’une absence de risque de la part d’un festival qui a pourtant l’habitude d’en prendre.

Mais peut-être est-ce cette vision du cinéma français que l’on a à l’international, entre classicisme et héritage du passé, et qu'il est plus facile de donner aux spectateurs ce qu'ils attendent que de forcer leur curiosité. Le cahier des charges est d'ailleurs plutôt rempli par les deux films en compétition, chacun à sa manière.

Eva de Benoît Jacquot (un habitué de la Potsdamer Platz, venu en compétition en 2012 pour Les adieux à la reine, et en 2015 pour Le journal d'une femme de chambre) est un thriller figé et scolaire qui ne parvient jamais à nous faire croire à ce qu’il raconte. C’est dû, peut-être, à la présence carnassière d’Isabelle Huppert, dont il nous est impossible de croire une seconde qu’elle puisse être manipulée par le falot personnage interprété par Gaspard Ulliel.

C’est d’ailleurs la comédienne qui tire toute la couverture à elle, piquante, entière et ironique, mais également touchante lorsqu'il s'agit de la relation qu'elle a avec son mari. Une femme indépendante et forte dont on peut certes acheter le corps, mais pas la liberté. La mise en scène très classique et le scénario approximatif (qui abandonne des personnages en chemin, et ne sait comment conclure) empêchent certes le venin d’infuser, et le suspense de prendre. Mais il y a l’ombre de Losey sur le film, et cet ancrage dans l’histoire du cinéma français n’est sans doute pas étranger à sa présence en compétition.

Cédric Kahn, lui, nous emmène dans un tout autre univers avec La prière, qui se déroule dans une communauté isolée qui lutte contre toutes les formes de dépendance à travers la religion. On découvre avec son jeune personnage principal, interprété par Anthony Bajon, les règles de cet endroit très strict où les journées sont rythmées par le travail manuel et les horaires des prières. Les « compagnons » n’ont droit à aucune intimité, aucun contact avec l’extérieur, et n’ont pour se libérer de leurs accoutumances que leur foi, et l’amitié vigilante de ceux qui sont déjà passés par là.

Ce qui est étrange, c’est le contraste entre l’ambivalence de la situation (ce lieu de refuge qui devient comme une prison dont les personnages n’osent plus sortir, cette gentillesse permanente qui donne l’impression que les « compagnons » ont subi un lavage de cerveau, l’aide réelle apportée qui exclut pourtant tout traitement ou suivi psychologique, l’omniprésence de la religion et l’injonction à croire) et l’absence de point de vue du réalisateur sur cette ambivalence. Plus le film avance, plus on a la sensation d’être face à une communauté sectaire, et plus le film reste premier degré, se contentant de montrer les bienfaits du Centre sur ceux qui y vivent.

Le scénario est par ailleurs maladroit, souvent au service de la démonstration, quitte à quelques invraisemblances, ou raccourcis dramatiques. La mise en scène, heureusement, apporte un vrai cadre narratif au récit. Les plans sont précis, les scènes sont efficaces et bien découpées, à l’exception de l’embarrassante scène d’amour (filmée in extenso) qui montre donc toujours en 2018 une femme tomber dans les bras d’un homme et avoir une relation sexuelle intense avec lui (sans préservatif, hein, on n’est pas dans un film sur le sida) en trois minutes chrono.

Certes, on saisit le message (pulsion de vie contre pulsion de mort, alternative profane à la vocation religieuse, espoir d’une vie dans le monde réel), mais on peut vous assurer qu’il aurait au moins aussi bien marché avec un personnage féminin plus finement écrit. Il faut avouer à la décharge de Cédric Kahn que ce n’est pas un traitement de faveur réservé à ce personnage féminin, puisque quasiment tous les autres protagonistes du film manquent eux-aussi de consistance, quand ils ne sont pas juste des silhouettes à peine entr’aperçues. Reste malgré tout un film de bonne facture qui fait bien meilleure figure que certains de ses concurrents dans la course à l'ours d'or.

Mais si la compétition est évidemment le lieu vers lequel se tournent tous les regards, la France est heureusement présente sous d’autres formes dans les sections parallèles, donnant une vision élargie du dynamisme, et des singularités, de notre cinématographie nationale. On peut ainsi relever la présence de Stéphane Demoustiers avec Allons enfants (Generation Kplus), Claire Simon (Premières solitudes, au Panorama), Julien Faraut (L’empire de la perfection, Panorama), Jean-Paul Civeyrac (Mes provinciales, Panorama), Clément Pinteaux Des jeunes filles disparaissent, Berlinale Shorts) ou encore Arash Nassiri (City of tales, Berlinale Shorts).

Mais ce qui devrait rester comme le plus beau film français présenté à Berlin cette année, on l’a déjà vu, c’est Le tigre de Tasmanie de Vergine Keaton, un court métrage de la sélection officielle (en lice pour l’ours d’or, donc) qui montre en parallèle des images d’un thylacine (également connu sous l’appellation Tigre de Tasmanie) et d'un glacier en train de fondre, reconstitué en animation. La musique envoûtante et puissante signée Les Marquises est en parfaite harmonie avec les images hypnotiques de la glace, puis de sa fusion avec la lave, et du déchaînement de la nature, ainsi qu’avec les allers et retours du tigre qui semble littéralement danser en rythme dans sa cage, avant de se coucher, comme abattu.

On est à la fois bouleversé et sidéré par l’absolue beauté de la nature en action, qui déconstruit tout sur son passage, avant de recombiner ses différents éléments en une autre forme de paysage. La lave en fusion se mue en une nuée d’étoiles, de nouvelles splendeurs apparaissent, et le tigre peut se remettre à danser. Comme s'il avait survécu à sa propre extinction (le dernier représentant de l'espèce a disparu en 1936), l'animal se multiplie même à l'écran, et laisse alors entrevoir un avenir possible à inventer. Même pas besoin d'extrapoler pour y voir en parallèle un signe du renouveau palpable du cinéma français.