Les nominations aux European Film Awards 2019

Posté par vincy, le 9 novembre 2019

Les nominations des 32e European Film Awards ont été annoncé ce samedi 9 novembre au Festival du film européen de Séville en Espagne. Quelques catégories avaient été dévoilées en amont depuis la fin de l'été. La remise des prix aura lieu à Berlin le 7 décembre, avec un Prix pour sa contribtion au cinéma mondial à Juliette Binoche et un Prix Européen de la meilleure série de fiction pour Babylon Berlin.

Si les films sélectionnés à Cannes constituent l'essentiel des sélectionnés, quelques films présentés à Berlin et à Venise (2018 autant que 2019) sont en bonne position. Le cinéma français est cité dans les principales catégories. Il reste quelques catégories (techniques) mais aussi honorifiques (prix européen pour l'ensemble d'une carrière, prix Eurimages de la co-production) à connaître.

Meilleur film européen
J'accuse ; Les misérables ; Douleur et gloire ; System-Sprenger : La favorite ; Le traitre

Meilleur réalisateur
Pedro Almodovar (Douleur et gloire) ; Yorgos Lanthimos (La favorite) ; Marco Bellocchio (Le traitre) ; Roman Polanski (J'accuse) ; Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu)

Meilleure actrice
Viktoria Miroshnichenko (Beanpole) ; Noémie Merlant (Portrait de la jeune fille en feu) ; Trine Dyrholm (Dronningen) ; Helena Zengel (System-Sprenger) ; Olivia Colman (La favorite)

Meilleur acteur
Jean Dujardin (J'accuse) ; Levan Gelbakhiani (Et puis nous danserons) ; Antonio Banderas (Douleur et gloire) ; Pierfrancesco Favino (Le traitre) ; Ingvar E. Sigurdsson (A white white day) ; Alexander Scheer (Gundermann)

Meilleur scénariste
Pedro Almodovar (Douleur et gloire) ; Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu) ; Marco Bellocchio, Ludovica Rampoldi, Valia Santella & Francesco Piccolo (Le traitre) : Robert Harris & Roman Polanski (J'accuse) ; Ladj Ly, Giordano Gederlini & Alexis Manenti (Les Misérables)

Pas encore dévoilés:

  • Meilleure photo
  • Meilleur montage
  • Meilleurs décors
  • Meilleurs costumes et maquillages
  • Meilleur son
  • Meilleure musique
  • Meilleurs effets visuels

Meilleur documentaire
For Sama ; Honeyland ; Putin's Witnesses ; Selfie ; La Scomparsa du mia madre (La disparition de ma mère)

European Discovery - Prix Fipresci

Aniara de Hugo Lilja, Pella Kågerman ; Atlantique de Mati Diop ; Blind Spot de Tuva Novotny ; Irina de Nadejda Koseva ; Les Misérables de Ladj Ly ; Ray & Liz de Richard Billingham

People's Choice Award - Prix du public

Border de Ali Abbasi ; Cold War de Pawel pawlowski ; Dogman de Matteo Garrone ; Les animaux fantastiques; les crimes de Grindelwald de David Yates ; Girl de Lukas Dhont ; Heureux comme Lazzaro d'Alice Rohrwacher ; Mamma Mia! Here We go again d'Ol Parker ; Douleur et Gloire de Pedro Almodovar ; Le grand bain de Gilles Lellouche ; Parvana de Nora Twomey ; La Favorite de Yorgos Lanthimos ; Les enquêtes du département V: Dossier 64 de Christopher Boe

Prix de la comédie

Ditte & Louise de Niclas Bendixen ; Tel Aviv on Fire de Samej Zoabi ; La Favorite de Yorgos Lanthimos

European University Film Award - Prix des étudiants

Et puis nous danserons de Levan Akin ; Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Stugar Mitevska ; Piranhas de Claudio Giovannesi ; Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma ; Benni de Nora Fingscheidt

Prix de l'animation

Bunuel après l'âge d'or de Salvador Simo ; J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin ; L'extraordinaire voyage de Marona d'Anca Damina ; Les hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec

Prix du court métrage

Dogs barking at birds de Leonor Teles ; Reconstruction de Jiri Havlicek et Ondrej Novak ; The Christmas Gift de Bodan Miresanu ; Les extraordinaires mésaventures de la jeune fille de pierre de Gabriel Abrantes ; Watermelon Juice de Irene Moray

Un record de 93 films candidats à l’Oscar du meilleur film international

Posté par vincy, le 8 octobre 2019

93 films sont en course pour l'Oscar du meilleur film international (nouvelle dénomination de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère). Une liste de semi-finalistes (10 films) sera dévoilée le 16 décembre tandis que les nominations finales  tomberont le 13 janvier 2020. le successeur de Roma sera connu le 9 février.

- Le précédent record datait d'il y a deux ans avec 92 films. L'an dernier, 87 films avaient tenté leur chance. Le Ghana, le Nigéria et l'Ouzbékistan concourent pour la première fois.

- Parmi les favoris, on note la présence de nombreux films cannois comme Parasite, Douleur et Gloire, Les Misérables, It must be Heaven, Atlantique, Les siffleurs, Le traître, La vie invisible d'Euridice Gusmao, And then we danced et Papicha, malgré l' interdiction de projection dans son pays, ce qui aurait du le disqualifier et en fait, finalement, une exception.

- Le Japon présente un film d'animation, une première depuis Princesse Mononoke, et le Royaume Uni ose un film Netflix du comédien Chiwetel Ejiofor.

- Si l'on dénombre aussi pas mal de primo-réalisateurs, on peut aussi remarquer que le truchement des coproductions permet à des pays comme la Belgique, le Luxembourg ou le Royaume-Uni justement de présenter des films qui sont davantage latino-aémricain, israélien ou africain, respectivement.

- De toute cette liste on retiendra aussi que seul Pedro Almodovar a déjà obtenu cet Oscar, pour Tout sur ma mère en 2000.

La liste

Afrique du sud: Knuckle City de Jahmil X.T. Qubeka
Albanie: The Delegation de Bujar Alimani
Algérie: Papicha de Mounia Meddour
Allemagne: System Crasher de Nora Fingscheidt
Arabie Saoudite: The Perfect Candidate de Haifaa Al Mansour
Argentine: Heroic Losers de Sebastián Borensztein
Arménie: Lengthy Night de Edgar Baghdasaryan
Australie: Buoyancy de Rodd Rathjen
Autriche: Joy de Sudabeh Mortezai

Bangladesh: Alpha de Nasiruddin Yousuff
Biélorussie: Debut de Anastasiya Miroshnichenko
Belgique: Nuestra Madres de César Díaz
Bolivie: I Miss You de Rodrigo Bellott
Bosnie-Herzégovine: The Son d'Ines Tanovic
Brésil: La vie invisible d'Euridice Gusmao de Karim Aïnouz
Bulgarie: Ága de Milko Lazarov

Cambodge: In the Life of Music de Caylee So et Sok Visal
Canada: Antigone de Sophie Deraspe
Chilie: Spider de Andrés Wood
Chine: Ne Zha de Yu Yang
Colombie: Monos de Alejandro Lande
Corée du sud: Parasite de Bong Joon Ho
Costa Rica: The Awakening of the Ants de Antonella Sudasassi Furniss
Croatie: Mali de Antonio Nuic
Cuba: A Translator de Rodrigo Barriuso et Sebastián Barriuso
Danemark: Queen of Hearts de May el-Toukhy
République Dominicaine: The Projectionist de José María Cabral

Equateur: The Longest Night de Gabriela Calvache
Egypte: Poisonous Roses de Ahmed Fawzi Saleh
Espagne: Douleur et gloire de Pedro Almodóvar
Estonie: Truth and Justice de Tanel Toom
Ethiopie: Running against the Wind de Jan Philipp Weyl
Finlande: Stupid Young Heart de Selma Vilhunen
France: Les Misérables de Ladj Ly
Géorgie: Shindisi de Dimitri Tsintsadze
Ghana: Azali de Kwabena Gyansah
Grèce: When Tomatoes Met Wagner de Marianna Economou

Honduras: Blood, Passion, and Coffee de Carlos Membreño
Hong Kong: The White Storm 2 Drug Lords de Herman Yau
Hongrie: Those Who Remained de Barnabás Tóth
Islande: A White, White Day de Hlynur Pálmason
Inde: Gully Boy de Zoya Akhtar
Indonésie: Memories of My Body de Garin Nugroho
Iran: Finding Farideh de Azadeh Moussavi et Kourosh Ataee
Irlande: Gaza de Garry Keane et Andrew McConnell
Israël: Incitement de Yaron Zilberman
Italie: Le traître de Marco Bellocchio
Japon: Weathering with You de Makoto Shinkai

Kazakhstan: Kazakh Khanate. The Golden Throne de Rustem Abdrashov
Kenya: Subira de Ravneet Singh (Sippy) Chadha
Kosovo: Zana de Antoneta Kastrati
Kirghizistan: Aurora de Bekzat Pirmatov
Lettonie: The Mover de Davis Simanis
Liban: 1982 de Oualid Mouaness
Lituanie: Bridges of Time de Audrius Stonys et Kristine Briede
Luxembourg: Tel Aviv on Fire de Sameh Zoabi

Macédoine du nord: Honeyland de Ljubo Stefanov et Tamara Kotevska
Malaisie: M for Malaysia de Dian Lee et Ineza Roussille
Maroc: Adam de Maryam Touzani
Mexique: The Chambermaid de Lila Avilés
Mongolie: The Steed de Erdenebileg Ganbold
Monténegro: Neverending Past de Andro Martinovi
Népal: Bulbul de Binod Paudel
Nigéria: Lionheart de Genevieve Nnaji
Norvège: Out Stealing Horses de Hans Petter Moland
Ouzbekistan: Hot Bread de Umid Khamdamov

Pakistan: Laal Kabootar de Kamal Khan
Palestine: It Must Be Heaven de Elia Suleiman
Panama: Everybody Changes de Arturo Montenegro
Pays-Bas: Instinct de Halina Reijn
Pérou: Retablo de Alvaro Delgado Aparicio
Philippines: Verdict de Raymund Ribay Gutierrez
Pologne: Corpus Christi de Jan Komasa
Portugal: The Domain de Tiago Guedes
République Tchèque: The Painted Bird de Václav Marhoul
Roumanie: The Whistlers (Les siffleurs) de Corneliu Porumboiu
Royaume-Uni: Le garçon qui dompta le vent de Chiwetel Ejiofor
Russie: Beanpole de Kantemir Balagov

Sénégal: Atlantique de Mati Diop
Serbie: King Petar the First de Petar Ristovski
Singapour: A Land Imagined de Yeo Siew Hua
Slovaquie: Let There Be Light de Marko Skop
Slovénie: History of Love de Sonja Prosenc
Suède: And Then We Danced de Levan Akin
Suisse: Wolkenbruch’s Wondrous Journey into the Arms of a Shiksa de Michael Steiner
Taïwan: Dear Ex de Mag Hsu et Chih-Yen Hsu
Thaïlande: Krasue: Inhuman Kiss de Sitisiri Mongkolsiri
Tunisie: Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia
Turquie: Commitment Asli de Semih Kaplanoglu

Ukraine: Homeward de Nariman Aliev
Uruguay: The Moneychanger de Federico Veiroj
Vénezuela: Being Impossible de Patricia Ortega
Vietnam: Furie de Le Van Kiet

Toronto 2019: Deux films avec Scarlett Johansson plébiscités par le public

Posté par vincy, le 16 septembre 2019

A Toronto, c'est le public qui choisit. Le People's Choice Award est d'autant plus convoité que les lauréats ont souvent fini aux Oscars, voire remporter l'Oscar du meilleur film. Ce fut le cas l'an dernier avec Green Book ou en 2013 avec Twelve Years a Slave. Depuis 2012, ce sont d'ailleurs des films nord-américains qui dominent le palmarès avec, en plus des deux précédemment cités, Happiness Therapy, The Imitation Game, Room, La La Land et Three Billboards.

C'est encore le cas cette année avec Jojo Rabbit, le film décalé de Taika Waititi, qui, du coup, se retrouve parmi les oscarisables inattendus. Distribué par Fox Searchlight, cette comédie noire sur l'Allemagne nazie met en scène Scarlett Johansson, Sam Rockwell, Rebel Wilson, et le réalisateur, dans le rôle d'un Hitler bouffon et imaginaire. Cette "satire anti-haine" sera dans les salles en janvier 2020.

Scarlett Johansson a décidément du flair. Entre deux Marvel, soucieuse de revenir à des films d'auteur et des personnages plus riches, elle est à l'affiche de Marriage Story, film Netflix de Noah Baumbach en compétition à Venise, qui se retrouve deuxième du classement. Là encore, quelques nominations aux Oscars sont à prévoir.

Ces deux films surclassent la Palme d'or Parasite (qui vise aussi les Oscars dans plusieurs catégories).

Dans la section Midnight Madness, c'est The Platform, thriller dystopique de Galder Gaztelu-Urrutia, qui a remporté les suffrages du public, devant The Vast of Night de Andrew Patterson, un film Amazon, et Blood Quantum de Jeff Barnaby, un film Apple. Et pour le prix du public dans la catégorie documentaire, le vainqueur est The Cave de Fera Fayyad, devançant I am not alone de Garin Hovannisian et Dads de Bryce Dallas Howards..

De multiples prix sont remis au TIFF, certains récompensant des films vus en avant-première mondiale ou internationale, d'autres déjà récompensés à Cannes ou à Venise.

Prix Mary Pickford pour un talent féminin: Mati Diop (Atlantique)

Section Platform
Meilleur film: Martin Eden de Pietro Marcello
Mentions spéciales: Anne at 13000 ft de Kazik Radwanski et Proxima d'Alice Winocour

Meilleur film canadien: Antigone de Sophie Deraspe.
Meilleur premier film canadien: The Twentieth Century de Matthew Rankin
Mention spéciale: The Body Remembers When the World Broke Open de Elle-Maija Tailfeathers et Kathleen Hepburn

Netpac Award (meilleur film d'Asie-Pacifique): 1982 de Oualid Mouaness

Prix Fipresci
Section Discovery: Murmur d'Heather Young
Section présentations spéciales: How to Build a Girl de Coky Giedroyc

Venise 2019 : des films sur le désespoir du monde, portés par des personnages désenchantés

Posté par kristofy, le 8 septembre 2019

Cette 76e édition du Festival de Venise a été brillante du côté de son tapis rouge : Kore-eda Hirokazu, Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Pedro Almodovar, James Gray, Brad Pitt, Liv Tyler, Noah Baumbach, Scarlett Johansson, Jean Dujardin, Emmanuelle Seigner, Louis Garrel, Kristen Stewart, Todd Philipps, Joaquin Phoenix, Costa-Gavras, Pablo Larrain, Vincent Lacoste, Meryl Streep, Gary Oldman, Olivier Assayas, Penelope Cruz, Gael Garcia Bernal, Jude Law, John Malkovich, Spike Lee, Nate Parker, David Michôd, Timothée Chalamet, Lily-Rose Deep, Julie Andrews, Luca Marinelli, Roy Anderson, Atom Egoyan, Tsai Ming-liang, Terry Gilliam, Lou Ye, Gong Li, Chiarra Ferragni, Robert Guédiguian, Andrea Riseborough, Dane Dehaan, Johnny Deep, Mark Rylance, Roger Waters... Venise a été glam-rock cette année.

C'est un panel assez éclectique et pailleté du cinéma actuel qui a fait le voyage. Même Brad Pitt a pris le temps de faire des dizaines de selfies avec ses fans. Deux gros films américains étaient très attendus Ad Astra de James Gray avec Brad Pitt et Joker de Todd Philipps avec Joaquin Phoenix, qui s'est imposé parmi les films en compétition jusqu'à recevoir le Lion d'or, succédant à Roma et La forme de l'eau, tous deux oscarisés quelques mois plus tard.

Le palmarès de la 76e Mostra de Venise

Les 21 films de la compétition internationale ont rythmé le Festival. The Perfect Candidate de Haifaa Al-Mansour (le plus féministe), Marriage Story de Noah Baumbach, Ad Astra de James Gray, Waiting For The Barbarians de Ciro Guerra (le plus politique), The Painted Bird de Vaclav Marhoul ont été appréciés et débattus, mais ignorés au palmarès. Avec le triomphe du Joker de Todd Phillips et de J'accuse de Roman Polanski qui faisaient figure de grands favoris de la presse, le jury présidé par Lucrecia Martel a privilégié des films politiques, l'un réalisé par un réalisateur jusque là connu pour ses comédies, l'autre, vétéran archi-primé depuis 50 ans, au cœur d'une bataille médiatique et polémique.

Poker Face

J'accuse rappelle que Roman Polanski est bien encore et toujours un cinéaste important aux yeux de la profession (il a aussi remporté le Prix Fripresci de la critique internationale). Il aurait même pu recevoir la plus haute récompense si il n'y avait pas eu ce noir et scorsesien Joker. La Warner peut s'ennogueillir d'avoir un film prestigieux de plus à son catalogue, tout en montrant qu'il y a une alternative aux productions Marvel du côté des super-héros. En valorisant un personnage de DC Comics, parmi les plus connus et les plus populaires de la BD américaine, à travers une vision plus dramatique que spectaculaire, le studio américain impose sa propre vision de l'exploitation des comics au cinéma. Venise a-t-il consacré avec facilité un film de super-héros, rois du box-office ? Non. Car justement Joker est presque l'antithèse de l'exubérance des super-héros du moment : c'est avant tout l'histoire d'un homme victime de lui-même... Ce Lion d'or attribué à Joker est une première étape qui valide l'objectif des Oscars. Venise a récompensé par le passé Le Secret de Brokeback Mountain de Ang Lee, La Forme de l'eau de Guillermo del Toro et Roma de Alfonso Cuarón. Ses palmarès ont aussi été annonciateurs de statuettes hollywoodiennes avec des films comme La Favorite de Yorgos Lanthimos, Three Billboards de Martin McDonagh, La La Land de Damien Chazelle...

Durant le Festival il était évident que Joaquin Phoenix, trois fois nommé aux Oscars et jamais gagnant, méritait le prix de meilleur acteur. Déjà primé à Venise en 2012 pour The Master de Paul Thomas Anderson, ainsi qu'à Cannes avec A Beautoful Day en 2017, la Coupe Volpi pouvait lui échapper à une seule condition : un Lion d'or pour le film, qui, règlementairement n'est pas compatible avec un autre prix. Samedi soir, c'est donc Todd Phillips accompagné de Joaquin Phoenix qui étaient ensemble sur scène pour recevoir le trophée.

Pour le Lion d'argent attribué à J'accuse, Roman Polanski a appris la nouvelle sur scène au Festival américain de Deauville. C'est sa compagne et actrice dans J'accuse Emmanuelle Seignier qui a reçu en son nom le Lion d'argent. Il est intéressant de constater que les deux films, puissants chacun dans leur style, reposent sur des "victimes" de la société, d'un système, et même sur un malentendu: le Joker est devenu un méchant par la faute d'une société impitoyable pour les faibles et Dreyfus a été emprisonné à cause d'une élite antisémite. La mise à l'écart des deux personnages, au ban de la société, et l'écrasante domination des décideurs, en font deux films sur l'injustice, sociale ou politique.

Surprises

La liste des prix de Venise intègre aussi les deux films de la compétition proposant un genre différent. Soit le documentaire sur la mafia qui reçoit donc un Prix Spécial du jury et  le film d'animation qui obtient le Prix du scénario. Venise a ainsi ouvert un peu plus le 7e art à ces formes narratives souvent oubliées au moment de la remise des prix. Par ailleurs, aucun des deux films de la plateforme Netflix (Marriage Story de Noah Baumbach et The Laundromat de Steven Soderbergh) n'est au palmarès. C'est regrettable pour le Baumbach, qui devrait malgré tout se retrouver aux Oscars.

Un film en particulier était à la fois espéré et redouté pour une récompense : The Painted bird de Vaclav Marhoul. En noir et blanc, cette œuvre est une succession de divers sévices subis ou vus par un enfant durant la seconde guerre mondiale. Trop long avec ses 169 minutes, jusqu'à faire sortir de la salle plusieurs spectateurs rebutés par ce qui se passaient à l'écran, le film est autant une épreuve à voir qu'un tour de force visuel. Vaclav Marhoul semblait désigné pour le Prix de meilleur réalisateur. A la surprise générale, le jury a préféré un contre-pied total en choisissant l'ex-Lion d'or Roy Andersson avec About Endlessness: une suite de courtes scènettes en plan-fixe, sans autre lien entre elles, que des personnages tristement dépressifs ou perdus. Rien de neuf dans l'univers légèrement misanthrope du cinéaste suédois.

Pour l'interprétation, le jury a choisi, côté masculin, Luca Marinelli que les amateurs de cinéma italiens connaissent déjà avec Riccordi? sorti cet été et qui a été révélé dans La solitude des nombres premiers et Chaque jour que Dieu fait, confirmé dans on l'appelle Jeeg robot et Mauvaise graine. En incarnant le héros de Jack London, Martin Eden, il séduit et démontre que le cinéma italien peut compter sur une nouvelle génération de grands comédiens. Le film italien de Pietro Marcello a reçu de nombreux prix parallèles.

L'étonnante surprise du palmarès était du côté féminin. Nous voilà ravis de voir Ariane Ascaride distinguée par un grand prix international Gloria Mundi de Robert Guédiguian. C'est la douzième actrice française à recevoir la Coupe Volpi vénitienne, la première depuis 2008. Césarisée en 1998 (et trois fois nommée depuis), prix de la meilleure actrice à Rome en 2006, la muse-épouse du réalisateur marseillais réussit à décrocher le prix (sans doute pour récompenser indirectement le film et son réalisateur) avec une œuvre chorale de sept personnages. Mariana Di Girolamo, qui porte presque tout le film Ema de Pablo Larrain, a finalement été boudée. La récompense de la révélation semblait promise à un des membres du casting de Babyteeth de Shannon Murphy: ça a été le cas: plutôt que de primer l'actrice Eliza Scanlen, c'est l'acteur Toby Wallace (dix ans de carrière quand même) qui est reparti avec un trophée.

Des histoires vraies remaniées par la fiction

A côté de la compétition officielle, d'autres films hors-compétition ont été marquants comme Seberg de Benedict Andrews avec Kristen Stewart et Adults in the room de Costa-Gavras, tout comme Irreversible - Inversion Intégrale de Gaspar Noé. Les autres sections de Venise ont elles aussi vibré avec quelques titres forts comme American Skin de Nate ParkerNevia de Nunzia De Stefano, Moffie de Oliver Hermanus, Balloon de Pema Tseden, Madre de Rodrigo Sorogoyen.

Le cinéma français s'en sort très bien cette année. Outre le Grand prix pour Polanski, le prix de la meilleure actrice pour Ascaride, le comédien Sami Bouajila (dans Bik Eneich (Un Fils) de Mehdi M. Barsaoui) a été choisi comme meilleur acteur dans la sélection Orizzonti et, dans la même sélection, le trio Jessica Palud, Philippe Lioret, Diastème repart avec le prix du scénario pour Revenir, d'après le roman de Serge Joncour.

Toutes sections confondues, on observe une importance grandissante de films qui s'inspirent d'une histoire vraie  comme autant de variations de biopics : l'actrice Jean Seberg et ses liens avec Hakim Abdullah Jamal des Black Panthers (Seberg avec Kristen Stewart), le colonel Picquart qui veut innocenter Dreyfus (J'accuse de Roman Polanski), le premier ministre Yánis Varoufákis contre les instances européennes à propos de la dette grecque (Adults in the room de Costa-Gavras), des espions cubains aux États-Unis (Wasp Network de Olivier Assayas), le roi Henry V en guerre contre le royaume de France (The King avec Timothée Chalamet), Corinne Sombrun qui découvre les transes chamaniques en Mongolie (Un monde plus grand avec Cécile De France). On pourra s'amuser de cet accroissement de films avec des personnes existantes ou ayant réellement existé, qui nourrissent des œuvres de fiction. Comme si l'histoire authentique avait son importance pour créer un film dramatique. Le nombre de reconstitutions historiques ou de films zoomant sur un morceau d'Histoire est, à ce titre, imposant dans la compétition. En revanche, la diversité des propositions en matière de narration ou d'audaces formelles, a été plutôt rares.

Ce qui explique sans doute pourquoi le Lion d'or a été remis au Joker : de la pure fiction enrobée dans un style qui rend hommage à un cinéma des seventies presque oublié aujourd'hui. Ironiquement, ce factice Joker de BD est devenu, grâce à Todd Phillips, un individu du nom d'Arthur Fleck, presque réhabilité par le cinéma. Il symbolisait finalement tout ce que le jury a aimé dans cette compétition: une vision désespérée du monde, avec des personnages victimes, névrosés, démissionnaires, désenchantés, que ce soit aujourd'hui ou hier. Venise pouvait afficher de grands et beaux sourires sur son tapis rouge: le cinéma ramenait le spectateur à une réalité en lui tendant un miroir qui révèlait l'horreur de la condition humaine.

Venise 2019: le Lion d’or pour le Joker

Posté par redaction, le 7 septembre 2019

Roman Polanski, Lion d'argent (Grand prix du jury) avec J'accuse, Ariane Ascaride, Coupe Volpi (la douzième pour une actrice française), Sami Bouajila, le trio Jessica Palud, Philippe Lioret, Diastème dans la section Orrizonti: le cinéma français a été honoré à la Mostra de Venise cette année. Mais c'est bien le Joker qui rafle le Lion d'or dans un palmarès éclaté... Même les super-héros peuvent gagner un grand prix prestigieux international, en plus de triompher au box office.

Palmarès Compétition
Lion d'or: Joker de Todd Phillips
Grand prix du jury: J'accuse de Roman Polanski
Meilleur réalisateur: Roy Andersson pour About Endlessness
Meilleure actrice: Ariane Ascaride pour Gloria Mundi de Robert Guédiguian
Meilleur acteur: Luca Marinelli pour Martin Eden de Pietro Marcello
Meilleur scénario: Yonfan pour Ji yuan tai qi hao (No. 7 Cherry Lane)
Prix spécial du jury: La mafia non è più quella di una volta de Franco Maresco
Prix Marcello Mastroianni (espoir): Toby Wallace dans Babyteeth

Palmarès Orrizonti
Meilleur film : Atlantis de Valentyn Vasyanovych
Meilleur réalisateur : Théo Court pour Blanco en Blanco
Prix spécial du jury: Verdict de Raymund Ribay Gutierrez
Meilleure actrice: Marta Nieto dans Madre de Rodrigo Sorogoyen
Meilleur acteur: Sami Bouajila dans Bik Eneich (Un Fils) de Mehdi M. Barsaoui
Meilleur scénario : Jessica Palud, Philippe Lioret, Diastème pour Revenir de Jessica Palud
Meilleur court-métrage: Darling de Saim Sadiq

Prix Luigi De Laurentiis du meilleur premier film (toutes sélections confondues)
You Will Die At 20 de Amjad Abu Alala

Réalité virtuelle
Grand prix du jury: The Key de Céline Tricart
Meilleur contenu interactif: A Linha de Ricardo Laganaro
Meilleure histoire: Daughters of Chibok de Joel Kachi Benson

Venezia Classici
Meilleur film restauré: Extase de Gustav Machatý
Meilleur documentaire sur le cinéma: Parou de Barbára Paz

Venice Days
Prix du public: Un divan à Tunis de Manele Labidi
Label Europa Cinemas: Boze Cialo de Jan Komasa
Prix Edipo Re Inclusion: Boze Cialo de Jan Komasa
Prix Venice Different Smile: My Brother Chases Dinosaurs de Stefano Cipani

Venise 2019 : Joker, J’accuse et Marriage Story favoris de la presse

Posté par kristofy, le 7 septembre 2019

Ce 76e Festival de Venise se dirige vers sa clôture avec en point de mire la traditionnelle "cerimonia di premiazione" soit l’annonce du palmarès et du Lion d’or qui succèdera à deux films mexicains, La forme de l'eau en 2017 et Roma en 2018. Les membres du jury présidé par Lucrécia Martel vont devoir défendre leurs films préférés et convaincre les autres, car aucun titre n’est favori pour l'unanimité.

La compétition était riche de 21 films dont un film d’animation, un documentaire, deux longs réalisés par une femme et deux films diffusés uniquement sur Netflix.

On y a vu un mélange de grands noms connus  (Hirokazu Kore-eda, James Gray, Noah Baumbach, Roman Polanski, Pablo Larrain, Todd Philipps, Olivier Assayas, Steven Soderberg, Roy Anderson, Atom Egoyan, Lou Ye, Ciro Guerra...)  et de talents émergeants. Certains films sont handicapés par une durée beaucoup trop longue qui n’était pas assez justifiée par leur histoire comme l’animation No 7 Cherry Lane de Yonfan (125 minutes), A herdade (Le Domaine) de Tiago Guedes (164 minutes), The painted bird de Vaclav Marhoul (169 minutes)… Surtout il va falloir départager un grand nombre de films reconstituant l'Histoire (la seconde guerre mondiale reste inspirante pour les cinéastes).

Chaque jour, à la Mostra, comme à Cannes et à Berlin, une publication fait état d’un tableau des étoiles qui synthétise une moyenne de notes par un panel de la presse italienne et internationale,  avec une notation sur 5.

Pour les journalistes italiens seuls deux films ont été très largement appréciés avec un 4/5: Joker de Todd Philipps et J’accuse de Roman Polanski. Marriage Story de Noah Baumbach suit de près avec 3,5/5.

Pour la presse internationale Marriage Story de Noah Baumbach a séduit aussi avec un 4/5, devançant J’accuse (3,7/5) et Joker (3,4/5). Il en ressort que Wasp Network de Olivier Assayas a été plutôt froidement accueilli (injustement ?) avec une note parmi les plus basses, et que Ad Astra de James Gray ne fait pas consensus (3,3/5 pour l’international, 2,7/5 pour les italiens).

De manière générale seul un tiers des films présenté en compétition ont une note moyenne tirée vers le haut, le tout restant assez disparate. Tout le monde s’accorde pour trouver Joker très réussi (et c’est le cas), et pour apprécier J’accuse sans tenir compte du passé judiciaire de Polanski (et c’est tant mieux). Toutefois tout ceci n’est pas vraiment un indicateur: le palmarès est très ouvert et il y aura donc des surprises, surtout avec un jury aussi éclectique et technique: Lucrétia Martel, cinéaste argentine plutôt radicale, Piers Handling (critique et historien canadien), Mary Harron (réalisatrice), Stacy Martin (actrice franco-britannique), Rodrigo Prieto (directeur de la photographie mexicain), Shinya Tsukamoto (réalisateur japonais), et Paolo Virzi (réalisateur italien).

Quelques films séduisent par leur forme, d’autres plutôt par la portée politique de leur histoire. Et puis il y a ceux qui marquent pour les personnages, leur incarnation et donc les acteurs qui les interprètent. Pour les prix d’interprétation, il y a des noms qui se détachent de manière assez évidente : Mariana Di Girolamo dans Ema de Pablo Larrain, Eliza Scanlen et Toby Wallace dans Babyteeth de Shannon Murphy, Mark Rylance dans Waiting for the Barbarians de Ciro Guerra et évidemment Joaquin Phoenix dans Joker et Catherine Deneuve dans La vérité, tous deux chouchous de la critique anglo-saxonne.

Joker de Todd Philipps est bel et bien un des grands favoris, et il est aussi probable que le palmarès va compter avec La vérité de Hirokazu Kore-eda,  The Painted bird de Vaclav Marhoul, Martin Eden de Pietro Marcello, et The Perfect candidate de Haifaa Al-Mansour dans cette édition ouverte, mais décevante. Car, pour la plus haute récompense, le Lion d’or, bien malin celui qui devinera le vainqueur.

Venise 2019 : Gloria Mundi, de Robert Guédiguian, avec sa troupe

Posté par kristofy, le 5 septembre 2019

Avec un discours marqué à gauche, constatant que les nobles idéaux se plient de plus en plus à une fatalité économique, Robert Guédiguian est devenu un réalisateur emblématique d'un certain cinéma français La plupart de ses films ont pour décor Marseille, ce qui permet d'en faire une œuvre presque ethnographique et même "éthologique" : la cité phocéenne devenant peut-être de plus en plus excluante. Pour son 21e film, il est toujours entouré de sa fidèle troupe d’amis - acteurs. Une fidélité qui nous rend attachant et familier les histoires pourtant bien différentes (Guédiguian navigue de l'historique au romanesque, de la comédie sociale au polar). Le temps des films porteurs d’espoir semble terminé chez lui. Il a d’ailleurs déjà fait le bilan avec son précédent La Villa où le capitalisme et l’individualisme, valeurs régnantes du présent, gagnent sur l’idéal de fraternité et de solidarité du passé. Robert Guédiguian continue cette réflexion avec Gloria Mundi.

Le pitch: Daniel sort de prison où il était incarcéré depuis de longues années et retourne à Marseille. Sylvie, son ex-femme, l’a prévenu qu’il était grand-père : leur fille Mathilda vient de donner naissance à une petite Gloria. Le temps a passé, chacun a fait ou refait sa vie… En venant à la rencontre du bébé, Daniel découvre une famille recomposée qui lutte par tous les moyens pour rester debout. Quand un coup du sort fait voler en éclat ce fragile équilibre, Daniel, qui n’a plus rien à perdre, va tout tenter pour les aider.

Le film s’ouvre avec la naissance d’un bébé, comme une nouvelle venue au monde à découvrir. Si l’espoir va quitter ses personnages, il en reste encore un peu chez Robert Guédiguian. Ce nouveau film évoque une jeune génération qui renonce à tout ce que celle d’avant voulait éviter. Le constat est difficile mais terriblement contemporain. Jean-Pierre Darroussin est chauffeur de bus de la ville (au service de la communauté) et son épouse Ariane Ascaride est femme de ménage surtout la nuit (exploitée par le grand capital). Le couple représente en apparence les idéalistes habituels du cinéma de Guédiguian : pourtant, ils ont baissé les bras, il faut laisser faire et laisser dire sans s’engager ni protester, jusqu'à refuser de faire grève. Chez leurs enfants, on voit deux couples antagonistes : Anaïs  Demoustier et Robinson Stévenin sont des travailleurs précaires en difficulté financière (chauffeur Uber avec un crédit et trop d’heures à faire, vendeuse à l’essai dans une boutique) ; Lola Naymark et Grégoire Leprince-Ringuet sont gérant d’un magasin qui s’enrichit de la misère des gens (rachat d’objets d’occasion à bas prix pour les revendre beaucoup plus chers). Les catastrophes vont s’enchainer pour le couple Demoustier-Stévenin (comme dans le dernier Ken Loach, Sorry We Missed You) au point de se perdre dans leurs galères.

Avec Gloria Mundi, Robert Guédiguian se fait encore et toujours observateur des travers de notre société. Ici, la violence du monde du travail (précarité, pénibilité…) induit une certaine violence des rapports humains (agression, prostitution…). La titre du film plus complet dans son générique est ‘sic transit gloria mundi’, soit ‘ainsi passe la gloire du monde’ en latin pour prévenir de se garder de tout orgueil ou vanité. Le film résonne comme une fable sombre avec une tendance à la disparition des valeurs solidarité-égalité-fraternité. Le cinéaste tend un miroir de notre présent... Et en conférence de presse, la troupe semble aussi désespérée...

Robert Guédiguian : On vit une époque de grande régression. Il s’agit non pas de condamner ces personnages mais de condamner la société qui les produit. Je n’oppose pas tant que ça les jeunes aux plus anciens. Il faut décrire le monde comme il est, et comme il pourrait être. Je pense que les choses peuvent changer.

Jean-Pierre Darroussin : On est la génération qui était jeune dans les années 70, avec un désir de changer le monde comme pour celle d’aujourd’hui. Nous, ça nous paraissait possible que les choses puissent changer.

Gérard Meylan : C’est un constat d’échec, la société a fait faillite. Dans une famille chacun tire la couverture à soi.

darroussin meylan

Ariane Ascaride : On interprète des personnages qui ne croient plus en la politique. Aujourd’hui beaucoup de gens se disent que droite ou gauche c’est pareil. La classe populaire ou ouvrière n’est plus dans la vie mais dans la survie, car il faut tenir et la vie est difficile. On revient à des attitudes primaires, à ‘moi d’abord’.

Grégoire Leprince-Ringuet : Le film encourage la jeune génération à comprendre qu’on est ensemble, et pas tout seul.

Le film sera sur les écrans français le 27 novembre.

Venise 2019 : Noah Baumbach, Steven Soderbergh, David Michôd et Netflix

Posté par kristofy, le 4 septembre 2019

L'année dernière, le Lion d'or du Festival de Venise avait été décerné  à Roma d'Alfonso Cuaron (qui aura ensuite quelques Oscars), soit pour le première fois une récompense de catégorie A pour un film uniquement diffusé sur la plateforme Netflix, sans qu'il puisse être vu par le public dans les salles de cinéma. Venise, contrairement a Cannes,  est encore cette année une vitrine promotionnelle pour Netflix, quitte a faire grincer des dents les exploitants...

Le directeur artistique Alberto Barbera expliquait dans Le Film Français: "Si Netflix propose un film, je ne vois pas quelles pourraient être les raisons de le refuser hormis sa qualité. Ce sujet est pour le moment d’actualité mais dans deux ou trois ans tout aura changé. C’est déjà, d’une certaine manière, une problématique du passé. Il est vrai toutefois qu’il y a un problème entre les circuits de salles et les plateformes. Mais on ne peut pas demander à un festival de prendre en charge un problème qui fait partie de l’industrie du cinéma dans sa globalité."

Dans Libération, François Aymé, président de l'Association française des cinémas Art et essai, répliquait que la Mostra faisait une erreur historique: "A Cannes, il y a deux ans, nombre de commentateurs considéraient que la présence de Netflix dans les grands festivals «sans conditions» faisait partie du «sens de l’histoire», comme si c’était un impératif, que tout était écrit d’avance et que la logique libérale non régulée devait forcément s’imposer. En 2019, pourtant, revirement de ces mêmes commentateurs qui considéraient que la sélection de Cannes (sans Netflix) était la meilleure depuis des années."

Face à la dictature de l'algorithme, qui parait-il renvoie Roma aux oubliettes et place Meryl Streep au centre de tout, Venise opte pour un non-débat. Deux films sont ainsi sélectionnés en compétition officielle : Mariage Story de Noah Baumbach (avec Adam Driver et Scarlett Johansson) et The Laundromat de Steven Soderbergh (avec Meryl Streep et Gary Oldman), et hors-compétition, The King de David Michôd (avec Timothée Chalamet, Joel Edgerton, Sean Harris, Ben Mendelsohn, Lily-Rose Depp, Robert Pattinson...). Ces cinéastes tout comme ces casting sont prestigieux, mais ces films ne seront visibles qu'en étant abonnés à Netflix. Le cinéma reproduit ainsi le business model des séries exclusives, devenant des fictions unitaires de longue durée.

Mariage story de Noah Baumbach, avec Adam Driver et Scarlett Johansson

Le début du film est particulièrement enthousiasmant avec chacun des personnages décrivant les petits défauts mignons et les grandes qualités de l'autre. Cela pose à la fois leur relation, en même temps que le sujet : ce couple va se séparer. On y retrouve le ton qui fait la particularité des meilleurs films passés de Noah Baumbach (en fait sa période 2005/2013 avec Les Berkman se séparent, Margot va au mariage, Greenberg, Frances Ha), mais malheureusement on se retrouve aussi face à une œuvre de qualité très inégale à l'instar des déceptions de ses films suivants (While We're Young, Mistress America, The Meyerowitz Stories déjà une production Netflix). Ce Mariage Story contient pourtant son lot de bonnes séquences amusantes, mais la moitié de l’histoire  se fourvoie dans le type de ‘film de combat d’avocats’ qui plombe l'ensemble. Les personnages de Scarlett Johansson et Adam Driver sont traités à égalité, jusqu’à avoir chacun une scène chantée (Driver repoussera la chansonnette dans le prochain Léos Carax, calé pour Cannes 2020). Ils sont tous les deux très bons individuellement, mais leur jeu est un peu moins convaincant dans leurs scènes communes. L’histoire aurait été en partie nourrie pour certains scènes par les divorces respectifs de Baumbach et Johansson, cette chronique d'un couple qui se sépare - en souhaitant que ça se passe au mieux pour l'autre - va se compliquer parce qu'ils vont se retrouver géographiquement à l'opposé (lui voulait rester a New-York, elle revient près de sa famille à Los Angeles). Le coût des dépenses pour venir régulièrement passer du temps avec leur enfant devient un enjeu... Si Adam Driver impressionne beaucoup (il est plutôt victime de la situation), on imagine que le film n'aurait pas été un énorme succès en salles. Tant mieux pour Netflix qui peut viser quelques nominations aux Oscars.

The Laundromat de Steven Soderbergh, avec Meryl Streep et Gary Oldman...

C’est la grande déception des films en compétition, au point de supposer qu'il a été sélectionné parce que cela permettait d’amener Meryl Streep et Gary Oldman sur le tapis rouge. Peut-être symptomatique d’une relation trop privilégiée entre Venise et Netflix. Des stars, le sujet de l’affaire des ‘Panama Papers’, Steven Soderbergh à la réalisation : tout était attirant sur le papier, mais c’est douloureusement raté. La caution Soderbergh a permis un casting de grands noms mais il y font pâle figure : Meryl Streep joue une candide un peu ridicule qui sert de fil rouge à l’ensemble du puzzle, Gary Oldman et Antonio Banderas se retrouvent là à faire les narrateurs de luxe du récit, Matthias Schoenaerts est venu se montrer le temps d’une séquence, Jeffrey Wright assure sa petite partie.

En fait, ce sont tout les autres noms pas connus qui relèvent le niveau. The Laundromart est structuré comme un film à sketchs (l'influence du film argentin Les nouveaux sauvages) avec une suite de différents courts-métrages reliés ensemble. Meryl Streep perd son mari noyé lors d’un accident de bateau, mais elle n’obtient pas de grosse compensation financière car l’assurance avait été rachetée par une autre compagnie, elle-même dépendant d’une autre société cachée : le film évoque là les montages de sociétés-écrans liées à d’autres sans aucune possibilité d'identifier un véritable responsable. Le film évoque certaines formes juridiques de compagnie (de type trust, holding, off-shore...) domiciliées dans des iles faisant office de paradis fiscaux, et s’attarde sur une en particulier, qui utilise le même nom sur des milliers de formulaires pour que ses clients restent anonymes. En fait peu de choses relie ce film aux ‘Panama Papers’, sauf à montrer que plein de gens utilisent ce système pour une évasion fiscale condamnable (à ne pas confondre avec le plus acceptable 'optimisation fiscale'). Parmi ces gens se trouvent autant d'individus louches (trafiquants de drogues, oligarques russes…) que de millionnaires américains qui financent les campagnes électorales. The Laundromart aligne surtout différentes historiettes fantaisistes autour de plusieurs personnages et leur rapport avec l’argent (un père de famille qui propose des bons au porteur à sa fille en échange de son silence à propos de son infidélité à sa mère, des chinois qui contournent des lois pour investir à l’étranger), le tout sous une forme de vaste farce. La première image du film indiquait pourtant avec un certain humour ‘based on actual secrets’, promesse non tenue, diffusion hors salles de cinéma et uniquement via Netflix. Logique. Le film peut cartonner côté algorithmes.

The King de David Michôd, avec Timothée Chalamet, Joel Edgerton, Sean Harris, Ben Mendelsohn, Lily-Rose Depp, Robert Pattinson...

Au 15ème siècle, les Anglais sont en guerre contre les écossais, et le roi Henri IV, malade, se meurt. Il désigne le cadet de ses deux jeunes fils pour lui succéder, mais celui trouvera vite la mort pour avoir voulu s'imposer sur un champs de bataille. L'autre fils, l'aîné, qui d'ailleurs ne voulait pas vraiment être roi et qui se gardait à distance de la cour, va alors devoir être couronné sous le nom d'Henry V, incarné par Timothée Chalamet, le héros du film (et la star montante du moment). Entre intrigues de palais avec les religieux, ses conseillers, son fidèle compagnon d'antan, et surtout ce qui semblent être des provocations en provenance de la France, il va devoir réagir et agir : une guerre avec le royaume de France va commencer... The King coécrit par les australiens David Michôd et Joel Edgerton s'inspire à la fois de la pièce Henri IV de Shakespeare, de recherches historiques et d'inventions scénaristiques pour un gros film médiéval conduisant à une bataille épique avec une centaine de figurants dans la boue. Le film évoque les coulisses de la royauté aussi bien que des stratégies de guerre, mais c'est aussi une réflexion sur le pouvoir et son usage. Pour le coup, c'est dommage que The King soit réservé aux abonnés Netflix car le film aurait mérité d'être vu sur les grands écrans des salles de cinéma... A défaut, il peut lui aussi viser quelques Oscars et contribuer à la notoriété de Chalamet.

Venise 2019 : American Skin, de Nate Parker

Posté par kristofy, le 3 septembre 2019

Nate Parker s’est fait un nom depuis le Festival de Sundance en 2016 avec son film The Birth of a Nation. Il y gagne à la fois le Grand prix du jury et Prix du public. Dans la foulée, Fox Searchlight signe un gros chèque pour distribuer le film (et vise les Oscars 2017). Ce biopic à propos d’un leader d’une rébellion d’esclaves noirs a pourtant coulé au box office. Un an avant l'affaire Weinstein, il y a eu l'affaire Parker. Le cinéaste et son colocataire Jean Celestin, qui est co-scénariste du film, ont été accusés d'avoir violé une jeune fille de 18 ans à l'université en 1999. Elle était inconsciente après une nuit de beuverie. Parker a été acquitté en 2001. Mais Celestin a été condamné à 6 mois de prison pour agression sexuelle avant que sa condamnation ne soit annulée en appel car la victime avait refusé de témoigner à nouveau, victime qui s'est suicidée en 2012 dans un centre de désintoxication. Parker a toujours clamé son innocence mais en incluant une scène d'agression sexuelle dans Birth of a Nation, la polémique a tué le film.

Après la sélection de Polanski en compétition, Venise s'offre donc une nouvelle polémique autour d'un réalisateur au passé pour le moins compromettant. Son nouveau film American Skin a été dévoilé à la Mostra, où Nate Parker est venu avec Spike Lee, son producteur. Et ça parle des racisme(s) de manière frontale.

Le pitch: Lincoln est un ancien combattant de la Marine. Aujourd'hui, il travaille comme concierge au sein d'une école et tente d’améliorer ses relations avec son fils. Un jour, lors d'un contrôle de police de routine, le jeune garçon est tué. Cependant, l'officier coupable d'avoir tiré sur lui est déclaré innocent. Lincoln choisit alors de faire justice soi-même…

American Skin adopte la forme d’un vrai documentaire (en fait il s'agit d'un montage d’images filmées par caméscope, webcam et caméras de surveillance) pour mieux interpeller et impliquer le spectateur, et lui signifier qu’il s’agit de faits réels. Le film questionne (et donne plusieurs réponses) le dramatique problème des brutalités policières aux Etats-Unis : il se produit régulièrement des faits-divers où des noirs sans arme sont tués par des policiers blancs, qui sont ensuite relaxés, car souvent jugés dans les limites des procédures. Depuis 2013, la colère s'est transformée en mouvement: #BlackLivesMatter…

Le film commence avec le contrôle par deux policiers (à travers l’objectif d’une caméra à bord de leur véhicule de police) d’une voiture où il y a deux noirs, un père et son fils. Tout ce passe vite : garder les mains visibles immobiles, demande des papiers d’assurance, sortir de la voiture, les flics ont leur pistoles dégainé, le fils a un téléphone portable qui filme. Il est tué. Il avait 14 ans. Environ un an après les faits, il y a eu un procès de l’affaire et un jugement: le policier est relaxé et réintégré en service. Des étudiants en cinéma faisant un documentaire viennent interviewer la famille de la victime, dont le père, pour évoquer cette tragédie, et de manière plus générale les brutalités policières envers la communauté noire. Avec une certaine ironie, on relève que la loi autorise un citoyen américain à s’opposer à une interpellation illégale. Mais dans les faits, quand on est noir, on préfère ne rien faire afin de pouvoir rentrer tranquillement à la maison…

Douze hommes et femmes en colère

Un matin, le père emmène les jeunes vidéastes en voiture, et il va leur demander de ne jamais arrêter de filmer : avec quelques amis à lui, ils entrent armés dans le commissariat du policier incriminé pour demander justice, à sa manière. Va se dérouler une longue prise d’otage pour refaire le procès de ce policier : ses collègues ont été attachés, les autres personnes qui étaient là (des civils, quelques prisonniers, des hommes et des femmes) sont obligées de former les 12 personnes d’un jury. Ils vont devoir juger ce flic, qui devra répondre aux questions du père…

American Skin va prendre la forme d’une joute oratoire passionnante, il y a débats (entre tous : les pères et ses amis, les jeunes vidéastes, les prisonniers, les policiers) pour évoquer à travers ce cas particulier un problème plus global, et enraciné dans la culture américaine. La force du film est de ne pas être une charge totalement anti-flic ; le propos est assez nuancé pour entendre et comprendre (voir justifier ?) les actions policières qui dérapent trop souvent quand il s’agit de noirs contrôlés. Les jurés improvisés vont devoir rendre leur verdict. On glisse d’un fort climat de tensions et de haine entre les deux groupes vers une certaine compréhension des causes qui ont provoqué l’innommable, la douleur d’un père d’avoir vu son fils tué par un policier. Alors que les choses vont vers un possible apaisement à l’intérieur du commissariat, à l’extérieur, un groupe d’intervention se prépare…

Le cinéma américain avait déjà abordé ce thème. En 1967 à Detroit dans un hôtel, il y a eu trois hommes abattus par des policiers devenu Detroit de Kathryn Bigelow en 2017; en janvier 2009 à San Francisco Oscar Grant se fait tirer dessus par des agents de police dans le métro, ce qui a donné Fruitvale Station de Ryan Coogler en 2014; c’est aussi abordé dans la plupart des films de Spike Lee comme son dernier BlacKkKlansman en 2018. Ces différents films étaient un signal dénonciateur. Pourquoi il y a aux Etats-Unis tant de noirs tués par des policiers blancs ? Il y a plusieurs réponses, et ce n'est pas qu'une question de couleur de peau. Avec American Skin Nate Parker s’est saisi de la complexité du problème avec une étonnante audace.

Venise 2019 : Irréversible – Inversion Intégrale, de Gaspar Noé, avec Monica Bellucci et Vincent Cassel

Posté par kristofy, le 2 septembre 2019

Retour en arrière: en 2002 au Festival de Cannes Gaspar Noé et le couple-star du moment Vincent Cassel et Monica Bellucci, avec Albert Dupontel, choquent la Croisette, secouent le cinéma français avec Irréversible, raconté en forme de retour en arrière: le début est à la fin, et inversement. 17 ans plus tard le film, toujours aussi (im)pertinent, est proposé avec un nouveau montage, dans l'ordre chronologique : Irréversible - Inversion Intégrale a été présenté en séance de minuit au Festival de Venise.

Pourquoi ce nouveau montage ? En fait Irréversible va faire l'objet d'une nouvelle édition en vidéo avec une qualité 4K en blu-ray. Depuis 17 ans, cet autre montage Irréversible - Inversion Intégrale était un fantasme pour les passionnés du film. Il a été envisagé d'abord comme un énorme bonus à ce futur blu-ray à venir, mais, finalement, il sortira aussi dans certaines salles de cinéma.

Le trio Noé - Cassel - Bellucci est venu à Venise et revenu sur l'aventure de ce film adoré ou détesté.

Gaspar Noé : L'idée originale était que l'histoire se déroule durant une nuit qui promettait d'être festive et durant laquelle le personnage d'Alex [Bellucci, ndlr] allait peut-être révéler quelque chose à propos d'elle. Mais les faits qui vont se dérouler conduisent les personnages de Marcus [Cassel, ndlr] et Pierre [Dupontel, ndlr] et d'autres, de la culture vers la barbarie. C'est ce glissement qui est l'arc du projet. Je suis heureux que le film soit visible dans ces deux versions différentes, et qu’elles soient aussi puissantes l'une que l'autre. Cette nouvelle version n'a aucun rajout, elle n'est pas différente, il y avait une scène qui avait été tournée et jamais montée où on voyait Monica à l'hôpital, et on ne l'a pas ajoutée non plus ici. Irréversible - Inversion Intégrale, c'est le même film avec les séquences dans l'ordre inverse, c'est juste la chronologie qui change. Un film se fait avec l'énergie des gens devant la caméra comme Vincent, Monica et Albert et des gens derrière la caméra comme Benoit Debbie et d'autres, Irréversible c'est vraiment une œuvre collective, ajoute-t-il. Cependant, il confesse: "Plus personne aujourd'hui n'oserait ni financer, ni peut-être même jouer dans un film comme ça".

Anecdotes: Pour les personnes qui ont déjà vu Irréversible et qui hésitent peut-être à le revoir, voici par exemple certains détails que l’on remarque mieux en connaissant déjà l’histoire :
- durant la fête Vincent Cassel se trompe durant son improvisation, au lieux de dire qu’il s’appelle 'Marcus' il dit son vrai prénom 'Vincent', il s’en aperçoit et essaie de corriger ensuite en blaguant avec le prénom 'Jean-François'…
- durant la longue scène violente dans le tunnel, il y a en fait une autre personne qui arrive et qui en est le témoin, mais au lieux d’intervenir elle s’en va.

Vincent Cassel : Faire ce film était une sorte de mission guérilla, on avait eu du financement sur nos noms et avec 3 pages de scenario, et 12 séquences d'improvisation a faire. Je savais que ce film resterait, et serait étudié dans des écoles de cinéma, je l'avais dit il y a 17 ans, c'est encore le cas aujourd'hui.

Monica Bellucci : La fameuse scène du tunnel avait été répétée plusieurs fois pour les gestes qu'on allait faire, la jouer était une performance avec une certaine sécurité quand-même. Ce film a été la première et la dernière fois où on a eu l'opportunité de jouer des longues séquences durant une vingtaine de minutes sans coupure, c'est une expérience rare au cinéma. Quand je l'ai vu, je me suis rendue compte que le film n'avait absolument pas vieilli, que c'était resté un film très fort. Et peut-être que cette nouvelle version du montage met encore plus en évidence cette dualité entre beauté et violence

Le seul changement porté à Irréversible - Inversion Intégrale est sa conclusion finale post-générique qui n'est plus 'le temps détruit tout' mais 'le temps révèle tout'. Logique. Même si ça ne changera rien aux opinions divergentes sur le film, toujours antagonistes depuis 17 ans.