3 raisons de (re)voir Cendres et diamant de Andrzej Wajda

Posté par kristofy, le 3 juillet 2019

Le pitch : 1945, jour de l'Armistice dans une petite ville polonaise, au coeur des combats entre communistes et nationalistes. Un de ces derniers, Maciek, jeune mais aguerri par la lutte armée, reçoit l'ordre de tuer le nouveau secrétaire général du Parti. Mais un mauvais renseignement lui fait assassiner des innocents. Il attend un nouvel ordre lui permettant d'achever sa mission et au gré de ses déambulations dans cette petite ville, il rencontre une serveuse de bar avec qui il va vivre une liaison fulgurante...

« Sous les cendres restera-t-il un diamant étincelant… l’aube d’une victoire éternelle ? » Cendres et diamant débute avec le suspens d'un film noir où des hommes font le guet pour attendre leur cible à abattre, il y aura des coups de feu mais c'est raté. Les tueurs vont patienter alors dans un hôtel dans lequel arrive justement celui qu'ils doivent tuer, mais durant cette nuit de mai 1945 qui célèbre la capitulation allemande et une nouvelle ère à venir pour la Pologne, il va se passer beaucoup de choses... Un tueur est séduit par la serveuse, un banquet de dignitaires est troublé par l'intrusion d'un homme ivre.

Le romanesque ("dans ce pays il y a tant de peine, de souffrances, et de larmes , chacun porte son fardeau ici") se conjugue avec de l'humour ("enfin un citoyen qui ne se plaint pas ! ") où la guerre à peine terminée n'est pas synonyme pour autant de paix retrouvée car il y a les prémices d'une domination soviétique... Entre le crépuscule et l'aube se retrouvent condensées autant de mésaventures collectives que de trajectoires individuelles, et des personnages qui malgré le poids de la guerre passée se cherchent un nouvel espoir dans l'avenir. Cendres et diamant est surtout un grand film plein de séquences plus intenses les unes que les autres, et une oeuvre phare des débuts du réalisateur Andrzej Wajda.

Andrzej Wajda, la grande figure du cinéma polonais et francophile : sa filmographie est longue de plus d'une quarantaine de films en tant que réalisateur mais aussi comme scénariste et comme documentariste, et si une grande part de son oeuvre reflète et interroge différents troubles de la Pologne il est aussi particulièrement salué à l'international. Il a reçu en Palme d'or en 1981 au Festival de Cannes pour L'Homme de fer, après un un Prix spécial du jury (ex-æquo) en 1957 à Cannes pour Ils aimaient la vie. Andrzej Wajda a témoigné des changements politiques en Pologne, comme le mouvement Solidarnosc qui allait porter au pouvoir plus tard Lech Walesa, particulièrement avec les films qui sont devenus une trilogie : L'Homme de marbre en 1977, L'Homme de fer en 1981, et L'Homme du peuple en 2013.

Le cinéaste a eu plusieurs fois des nominations à l'Oscar du meilleur film étranger : en 1976 pour La Terre de la grande promesse, en 1980 pour Les Demoiselles de Wilko, en 1982 pour L'Homme de fer (suite au triomphe de Cannes), en 2008 pour Katyn, et il avait eu un Oscar d'honneur en 2000 pour l'ensemble de ses films. Outre Cannes et les Oscar, Andrzej Wajda a gagné aussi des récompenses à Moscou, San Sebastian, Venise, Berlin. Un autre de ses films a eu une reconnaissance particulière en France : Danton avec Gérard Depardieu et le Prix Louis-Delluc en 1982 puis le César du meilleur réalisateur en 1983. Wajda avait ensuite réalisé Les Possédés avec Isabelle Huppert, Lambert Wilson et Omar Sharif.

2019, nouvelle redécouverte des films de Wajda : Le cinéaste est décédé en 2016 à 90 ans, laissant donc des dizaines de films qui ont été peu vus, son dernier film Les fleurs bleues était alors sorti en salles en février 2017. Cette année, outre Cendres et diamant qui est de retour dans les salles dans une copie restaurée à partir de ce 3 juillet (en même temps que sa présentation au Festival de La Rochelle), est également programmée la resortie de Kanal le 23 octobre, lui-aussi en version restaurée (le film était au dernier Festival de Cannes dans la section Cannes Classics).

Découvrir aujourd'hui Cendres et diamant est d'ailleurs une recommandation qui vous est faite par deux autres grands cinéastes. Pour Francis Ford Coppola « il s'agit de l'aube pour la Pologne qui sort de la guerre, et il y a quelque chose d'étrange et de décadent...» ; et de la part de Martin Scorsese « j'ai vu "Cendres et diamant" pour la première fois en 1961. Et même à cette époque, une période où l'on s'attendait à être stupéfait ou étonné par les films, une époque pleine de bouleversements dans le monde, ce film m'a choqué. Cela a à voir avec son empreinte visuelle, à la fois immédiate et hantée, comme un cauchemar qui ne cesserait de se développer, mais aussi par son sens de la folie furieuse, de son absurdité. Ce film a la force d'une hallucination : en fermant les yeux, certaines images du film  me reviendront en flashback avec la même force que lorsque j'ai découvert le film il y a plus de 50 ans. »

Les six premiers films de Jim Jarmusch en version restaurée

Posté par vincy, le 3 juillet 2019

Une rétrospective des six premiers films de Jim Jarmusch débutera le 3 juillet dans les salles avec leur ressortie en versions restaurés grâce au distributeur Les Acacias.

Permanent Vacation (1980, mais sorti en France en 1984), film d'une heure et quart, est sans aucun doute le moins connu, même s'il pose les bases du cinéma "jarmuschien". La collection comprend Stranger Than Paradise (1984), Caméra d'or à Cannes, à peine plus long, Down by Law (1986), en compétition à Cannes, avec Tom Waits, son fidèle John Lurie et Roberto Benigni, Mystery Train (1989), film à segments primé pour sa contribution artistique à Cannes, avec Tom Waits, Steve Buscemi, Nicoletta Braschi et Masatoshi Nagase.

Les deux autres films sont Night on Earth (1991) au casting étoilé (Gena Rowlands, Winona Ryder, Armin Mueller-Stahl, Rosie Perez, Isaach De Bankolé, Béatrice Dalle ) et Dead Man (1995, compétition cannoise), son film le plus spirituel, avec Johnny Depp, Gary Farmer, John Hurt, Robert Mitchum, Iggy Pop et Gabriel Byrne.

Si Jim Jarmusch est un cinéaste culte, certains de ces films otn aussi séduire un public plus large. Down by Law a ainsi attiré 635000 cinéphiles français et Stranger than Paradise a enregistré 380000 entrées (soit plus que son dernier film The Dead don't Die, qui a séduit 330000 zombies).

Cette ressortie de ces premiers films est l'occasion d'en finir avec les clichés sur son cinéma, dont la tonalité et l'esthétique sont beaucoup plus variées qu'on ne le croit, même si la poésie et l'errance restent ses fils conducteurs.

Le Festival Lumière lance les Lumière Classics

Posté par vincy, le 24 juin 2019

Une nouvelle section et un nouveau label pour le Festival Lumière (12-20 octobre), afin de valoriser davantage les films restaurés, ADN du festival.

Lumière Cassics est le nouveau nom de la section Nouvelles restaurations. Divisé en deux catégories, films français et films internationaux, Lumière Classics sera "constitué par des films venus du monde entier, restaurés et apportés par les archives, les producteurs, les ayant-droits, les distributeurs, les studios et les cinémathèques."

Un jury complètera le dispositif, non pas "pour juger et classer artistiquement les films mais pour apprécier le travail de restauration, l'opportunité du retour de telle ou telle œuvre et célébrer ceux qui rendent le cinéma classique toujours vivant."

Les inscriptions de films pour Lumière Classics sont ouvertes jusqu’au 8 juillet. Une fois sélectionnés, ils seront ensuite projetés dans les salles permanentes du festival, à Lyon et dans sa Métropole. Le programme définitif sera communiqué fin août.

Le Festival Lumière célèbre ses 10 ans et a déjà révélé que le prix Lumière sera décerné à Francis Ford Coppola.

Cannes 2019: Sylvester Stallone en invité spécial

Posté par vincy, le 8 mai 2019

Une dernière annonce pour la Sélection officielle du 72e Festival de Cannes, annoncée aujourd'hui : Sylvester Stallone, fidèle de la Croisette pour faire son show, revient présenter Rambo V : Last Blood, tourné il y a quelques mois.

Le film sortira le 25 septembre en France. Sylvester Stallone redeviendra John Rambo, onze ans après le dernier film de cette franchise commencée en 1982, et qui, avec Rocky, l'a rendu si célèbre. Le premier Rambo avait attiré plus de 3 millions de spectateurs en France, sa suite en 1985 avait culminé à 5,8 millions de spectateurs, le troisième opus en 1988 avait flirté avec les 2 millions de spectateurs tandis que John Rambo n'avait séduit que 850000 Français.

Décidément très franco-américain, ce 72e Festival de Cannes assume aussi le cinéma de genre. Mais, plus surprenant, l'annonce d'un film de ce genre est plutôt réservée au marché du film, accompagné d'un gros barnum médiatique sur une plage, avec une montée des marches ravissant les paparazzis comme seul événement du Festival.

Cette fois-ci, la Sélection officielle intègre l'événement."Sylvester Stallone sera mis à l’honneur lors d’une séance spéciale dans le Palais des Festivals le vendredi 24 mai à 22h30 où il présentera sur scène – et en exclusivité – des images de Rambo V. Après un montage retraçant son immense carrière, la restauration en DCP 4K de Rambo : First Blood de Ted Kotcheff (1982) sera projetée en première mondiale sur l’écran du Grand Théâtre Lumière" explique le communiqué, "en copie restaurée".

Rambo V : Last Blood est réalisé par Adrian Grunberg et produit par Millennium Media. Paz Vega et Oscar Jaenada sont au générique.

De Stallone à Cavalier, il y a Emanuèle Bernheim

Le film croisera un des films en séance spéciale, Être vivant et le savoir d'Alain Cavalier, autrement dit un cinéaste aux antipodes du cinéma de Stallone. En effet, son héroïne, l'écrivaine Emmanuèle Bernheim, a écrit un livre consacré à l'acteur, Stallone (Gallimard). "De l'autre côté de l'avenue, une colonne Morris tournait lentement, découvrant l'affiche de Rambo. Elle irait le voir. Désormais, elle irait voir tous les films de Stallone. Tous. Elle n'en raterait aucun. Et elle n'attendrait pas qu'ils passent à la télévision. Non. Elle irait les voir en salle, elle paierait sa place. Elle lui devait bien cela. Car c'était grâce à lui que sa vie allait changer."

Elle était intarissable, même sur Rocky: "Pam PamPamPam PamPamPam… Les premières notes de la chanson battent dans ses tempes, dans sa gorge, sa poitrine, elles résonnent dans tous son corps. Stallone nage, Stallone cogne dans un sac de sable. Stallone court. Et il lui semble qu’elle nage, cogne court avec lui. Elle a chaud, elle transpire. Allez, encore un effort… Elle n’en peut plus, sa bouche est sèche, elle a soif. Soif."

Car dans ce livre, il y a son double, Lise: "Mon héroïne, va au cinéma voir Rocky 3 de et avec Sylvester Stallone, l'histoire d'un boxeur qui, une fois devenu champion du monde, se laisse aller, perd son titre, et le regagne après s'être sérieusement repris en main. À la vision de ce film, simple, limpide, sincère et très efficace, Lise prend soudain conscience de la médiocrité de sa vie, et — tout comme Rocky — elle tente de se ressaisir…" expliquait-elle alors. Elle précisait: "Je crois que cela peut nous arriver à tous de tomber sur un film, un livre ou autre chose qui fait écho à ce que nous avons envie d'entendre, ou de comprendre à un moment précis de notre vie. Ça produit comme un déclic, et hop, toute notre existence en est modifiée. Que se serait-il passé sans cela ? Notre vie aurait-elle changé de toute façon ? Peut-être. Peut-être plus tard. Peut-être jamais… Comment le savoir ?"

Cannes 2019: Luis Bunuel, Lina Wertmüller, Milos Forman, Easy Rider, Shining et La Cité de la peur à Cannes Classics

Posté par vincy, le 26 avril 2019

Le programme de Cannes Classics est riche et éclectique avec en vedette les 25 ans de La Cité de la peur, Shining présenté par Alfonso Cuarón en séance de minuit, les 50 ans d’Easy Rider en compagnie de Peter Fonda, Luis Buñuel à l’honneur en trois films, un hommage à la première réalisatrice nommée aux Oscars, Lina Wertmüller, le Grand Prix de 1951 Miracle à Milan de Vittorio De Sica, un ultime salut à Milos Forman et le premier film d’animation en couleur du cinéma japonais!

A l'honneur

Easy Rider (1969, 1h35, États-Unis) de Dennis Hopper

The Shining (Shining) de Stanley Kubrick (1980, 2h26, Royaume-Uni / États-Unis)

La Cité de la peur, une comédie familiale (1994, 1h39, France) d’Alain Berbérian

Los Olvidados (The Young and the Damned) (1950, 1h20, Mexique) de Luis Buñuel

Nazarín (1958, 1h34, Mexique) de Luis Buñuel

L’Âge d’or (The Golden Age) (1930, 1h, France) de Luis Buñuel

Pasqualino Settebellezze (Pasqualino / Seven Beauties) (1975, 1h56, Italie) de Lina Wertmüller

Miracolo a Milano (Miracle à Milan / Miracle in Milan) (1951, 1h40, Italie) de Vittorio De Sica

Lásky jedné plavovlásky (Les Amours d’une blonde / Loves of a Blonde) (1965, 1h21, République tchèque) de Milos Forman

Forman vs. Forman (République tchèque / France, 1h17) de Helena Trestikova et Jakub Hejna

Films restaurés

Toni de Jean Renoir (1934, 1h22, France)

Le Ciel est à vous (1943, 1h45, France) de Jean Grémillon

Moulin Rouge (1952, 1h59, Royaume-Uni) de John Huston

Kanal (Ils aimaient la vie / They Loved Life) (1957, 1h34, Pologne) d’Andrzej Wajda

Hu shi ri ji (Diary of a Nurse) (1957, 1h37, Chine) de Tao Jin

Hakujaden (Le Serpent blanc / The White Snake Enchantress) (1958, 1h18, Japon) de Taiji Yabushita (pour les 100 ans de l'animation japonaise)

125 Rue Montmartre (1959, 1h25, France) de Gilles Grangier

A tanú (Le Témoin / The Witness) (1969, 1h52, Hongrie) de Péter Bacsó

Tetri karavani (La Caravane blanche / The White Caravan) (1964, 1h37, Géorgie) d’Eldar Shengelaia et Tamaz Meliava

Plogoff, des pierres contre des fusils de Nicole Le Garrec (1980, 1h48, France)

Caméra d’Afrique (20 ans de cinéma africain / ) (20 Years of African Cinema) de Férid Boughedir (1983, 1h38, Tunisie / France)

Dao ma zei (The Horse Thief / Le Voleur de chevaux) (1986, 1h28, Chine) de Tian Zhuangzhuang et Peicheng Pan

The Doors (Les Doors) (1991, 2h20, États-Unis) d’Oliver Stone

Documentaires

Making Waves: The Art of Cinematic Sound (Etats-Unis, 1h34) de Midge Costin

Les Silences de Johnny (55mn, France) de Pierre-William Glenn

La Passione di Anna Magnani (1h, Italie / France) d’Enrico Cerasuolo

Cinecittà - I mestieri del cinema Bernardo Bertolucci (Italie, 55mn) de Mario Sesti

Les funérailles des roses, un inédit intrigant, queer, drôle et cruel

Posté par vincy, le 25 février 2019

Carlotta a sorti cette semaine dans quelques salles françaises un film japonais du regretté Toshio Matsumoto (vidéaste, théoricien, artiste et réalisateur), Les funérailles des roses (en japonais Bara no soretsu). Le film a 40 ans et il est inédit. Ce premier long métrage, récit d'un Oedipe gay tragique dans Tokyo, explore le monde souterrain des travestis japonais, officiant dans des bars chics et bien tenus, et notamment le si bien nommé Genet (en hommage à l'écrivain français). Mais Toshio Matsumoto, avec un cinéma héritier de Bunuel, Godard et Marker, va beaucoup plus loin sur la forme comme sur le fond. Si le fil conducteur suit Peter, jeune garçon qui fuit le domicile matriarcal pour s'émanciper en fille, amoureuse de son employeur, le film est une succession d'audaces narratives, profitant sans aucune limite de sa non-linéarité. Les funérailles des roses mélange ainsi allègrement la chronologie des événements, avec certains enchaînements proches du surréalisme, et s'amuse de manière très libre à flirter avec le documentaire (des portraits sous forme de micro-trottoir face caméra de jeunes tokyoïtes gays) et le cinéma expérimental.

Hybride jusqu'au bout, le film se travestit comme ses personnages. Il est à la fois une étude anthropologique de la culture queer et underground du Japon des années 1960, pas très loin du swinging London côté mode, et fortement influencé par la Nouvelle vague, le situationnisme et l'existentialisme français. Tout en respectant les contraintes de la censure, il y a un côté punk, c'est à dire un aspect de contre-culture dans le film, qui passe aussi bien par la distanciation (on nous montre parfois le tournage même de la scène que nous venons de voir), la dérision (des gags comme du pastiche), l'angoisse psychologique (tous ont peur d'être abandonnés et sont en quête d'affection), le sous-entendu (sexuel), l'horreur (finale, tragique) et surtout, la surprise.

Car le cinéaste ne ménage pas le spectateur en s'offrant des virages inattendus, passant d'un genre à l'autre, de scènes parodiques et rythmées (les rivalités façon western ou kung-fu sont hilarantes) à des séquences plus oniriques où le temps se distord (sous l'effet d'un joint ou de la peur). On est alors fasciné par ce délire maîtrisé, où se croisent bulles de bande dessinée et art contemporain, plans surexposés ou références détournées, qui brouille les codes du cinéma, pour accentuer la folie du personnage principal, et ce réalisme passionnant d'une communauté loin des stéréotypes filmés par le cinéma japonais parvenu jusqu'à nous à cette époque.

Il y a ainsi le film dans le film (y compris l'insertion de courts métrages du cinéastes), le film d'un Tokyo gay, le film d'un duel entre deux concubines, le film d'un jeune gay paumé, le film d'une jeunesse alternative, le film politique, le film comique, le film romantique, le film dramatique et le film psychologique. Les témoignages sont aussi intéressants que cette histoire est intrigante.

Ces funérailles sont parfois bricolées, mais elles gagnent leur dignité: l'œuvre est assurément majeure dans le cinéma LGBT, le cinéma japonais et le cinéma des années 1960. C'est un film engagé, et même activiste, où se mêlent les avant-gardes de l'époque, entre sentiment de révolte et aspiration au changement. Qu'il soit flamboyant, moqueur, érotique, théâtral ou bordélique, le film est transgressif cinématographiquement (il y a longtemps que le queer ne l'est plus tant que ça dans la société). Toshio Matsumoto a finalement réalisé un film dont les héros revendiquent leur place dans la société comme Les funérailles des roses réclament sa place singulière dans le septième art.

Venise 2018: des valeurs sûres au palmarès

Posté par vincy, le 8 septembre 2018

Netflix repart avec le Lion d'or, et le prix du scénario. le jury a fait fi des polémiques. Au passage, le cinéma mexicain s'offre un deuxième Lion d'or consécutif puisque Guillermo del Toro (et son jury) a récompensé son ami Alfonso Cuaron pour sa fresque Roma. Dans le reste du palmarès de la compétition, on note que ce sont des artistes affirmés qui ont presque tout raflé, souvent des cinéastes estampillés cannois: Audiard à la réalisation (seul prix majeur pour un film français), les Coen, Willem Dafoe et bien sûr Lanthimos, autre grand vainqueur avec le Grand prix du jury ET le prix d'interprétation féminine pour The Favourite. L'omniprésence d'un cinéma en langue anglaise peut aussi inquiéter : Venise se transforme de plus en plus en rampe vers les Oscars, plus qu'en zone de découverte.

Seules véritables surprises: l'absence de Capri-Revolution, qui a récolté plusieurs prix chez les jurys parallèles, et les deux prix mérités pour The Nightingale, seul film réalisé par une femme dans la compétition, et qui aurait sandoute mérité un peu mieux quand même.

Compétition
Lion d'or: Roma d'Alfonso Cuaron
Grand prix du jury:The Favourite de Yorgos Lanthimos
Meilleur réalisateur: Jacques Audiard pour The Sisters Brothers
Coupe Volpi de la meilleure actrice: Olivia Colman dans The Favourite de Yorgos Lanthimos
Coupe Volpi du meilleur acteur: Willem Dafoe dans At Eternity's Gate de Julian Schnabel
Meilleur scénario: The Ballad of Buster Scruggs de Joel & Ethan Coen
Prix spécial du jury: The Nightingale de Jennifer Kent

Prix Marcello Mastroianni pour un acteur émergent
Baykali Ganmbarr dans The Nightingale de Jennifer Kent (compétition)

Prix Luigi de Laurentiis
Meilleur premier film (toutes sélections confondues): Yom Adaatou Zouli (The Day I Lost My Shadow) de Soudade Kaadan (en sélection Orizzonti)

Lion d'or d'honneur: Vanessa Redgrave et David Cronenberg

Orizzonti
Meilleur film: Kraben Rahu de Phuttipohong Aroonpheng
Meilleur réalisatrice: Emir Baigazin pour Ozen
Prix spécial du jury: Anons de Mahmut Fazil Coskun
Meilleure actrice: Natalya Kudryashova dans The Man Who surprised Everyone de Natasha Merkulova et Aleksey Chupov
Meilleur acteur: Kais Nashif dans Tel Aviv on Fire de Sameh Zoabi
Meilleur scénario: Jinpa de Pema Tseden
Meilleur court métrage: Kado d'Aditya Ahmad

Venice Virtual Reality
Meilleur VR: Spheres d'Eliza McNitt
Meilleure expérience: Buddy VR de Chuck Chae
Meilleure histoire: L'île des morts de Benjamin Nuel

Venezia Classics
Meilleur film restauré: La notte du San Lorenzo de Paolo et Vittorio Taviani
Meilleur documentaire sur le cinéma: The Great Buster: a Celebration de Peter Bogdanovich

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Les palmarès de la Gironate degli autore et de la Semaine internationale de la Critique
Tous les autres prix décernés au Festival de Venise

Les reprises de l’été: Spike Lee et Mel Brooks

Posté par vincy, le 15 août 2018

Do the right thing de Spike Lee (1989)

L'histoire: À Brooklyn, c’est littéralement le jour le plus chaud de l’année. Mookie, un jeune afro-américain, est livreur à la pizzeria du quartier, tenue par Sal et ses deux fils, d’origine italienne. Chacun vaque à ses occupations, mais la chaleur estivale va bientôt cristalliser les tensions raciales.

Pourquoi il faut le voir? Avant la sortie le 22 août de son dernier film, Blackkklansman, Grand prix du jury à Cannes, il est indispensable de revoir l'un des meilleurs films du cinéaste, un pizza aux saveurs italo-afro-américaine. Ce qui est le plus triste en revoyant cette pépite c'est bien qu'elle est toujours d'actualité. La canicule new yorkaise n'aide pas: la tension grimpe au rythme du thermomètre. Spike Lee évoque déjà la discrimination positive, le whitewashing, le racisme, la violence qui l'accompagne, la brutalité policière évidemment. Déjà il politise son propos avec des citations de Martin Luther King le pacifiste et Malcom X le révolutionnaire. Il questionne la moralité des actes, la justification d'une émeute, et fait dialoguer apôtre de la non violence avec défenseur de la légitime offense. Film controversé pour son message ambivalent et ses dialogues crus (avant Tarantino, Spike Lee avait d'ailleurs abusé du mot Fuck dans ce film), il a quand même récolté pas mal de lauriers dont deux nominations aux Oscars et une sélection en compétition à Cannes. Car, au final, beaucoup considère que c'est le meilleur film du réalisateur. En tout cas son plus fondateur. Peut-être aussi parce que, pour la première fois, un cinéaste afro-américain filmait frontalement le cancer de l'Amérique.

Les producteurs de Mel Brooks (1968)  - sortie le 22 août

L'histoire: Jadis célèbre producteur à Broadway, Max Bialystock est désormais contraint de soutirer de l’argent à de riches octogénaires libidineuses en faisant le gigolo. Un jour débarque le timide et névrosé Leo Bloom, chargé de vérifier ses comptes. Constatant certaines irrégularités, le comptable fait remarquer qu’il y aurait beaucoup d’argent à se faire en montant un spectacle qui s’avérerait être un flop immédiat. Les deux comparses décident de s’associer et tombent sur le projet parfait : une comédie musicale intitulée Le Printemps d’Hitler, écrite par un certain Franz Liebkind, faisant l’apologie du Troisième Reich. Max et Leo sont persuadés qu’ils tiennent là un four assuré. Mais le public sera-t-il du même avis ?

Pourquoi il faut le voir? D'abord parce que c'est toujours un régal de voir un Mel Brooks, d'autant plus que c'est son premier long métrage. Avec son réalisateur inexpérimenté, le tournage connu pas mal de mésaventures. Et pourtant, c'est délirant, déjanté, fou, absurde, hors-limites. Influencé par le Dictateur de Chaplin, il va d'ailleurs très loin avec sa chanson-tube Springtime for Hitler. Pas étonnant que le film ait été censuré en Allemagne. Brooks a par ailleurs obtenu l'Oscar du meilleur scénario pour cette fantaisie parodique où il se moque de l'industrie de l'entertainment, des Nazis et d'une Amérique sans valeurs (il reproduira le même schéma avec le remake de To be or not to be). C'est aussi le plaisir de revoir Gene Wilder dans un de ses plus grands rôles. Le film, aujourd'hui considéré comme l'une des plus grandes comédies américaines, a failli passer à l'as. La première à été un échec. le studio voulait d'emblée s'en débarrasser. Il a fallu que Peter Sellers fasse un peu de pub pour que Les producteurs survive. Malgré tout, les critiques étaient divisées entre ceux qui haïssaient cette proposition et ceux qui l'adoraient. Avec le temps, ce film fou est rentré dans le patrimoine. Et une comédie musicale a été mise en scène à Broadway au début des années 2000. Mel Brooks a écrit une version pour la scène, avec Nathan Lane et Matthew Broderick, qui a tenu 2500 soirs et gagné 12 Tony Awards. Puis il a écrit une adaptation de la comédie musicale de Broadway pour le cinéma, toujours avec Lane et Broderick, et Uma Thurman en bonus, en 2005. C'est hystérique et dingue depuis le début cette histoire...

Les reprises de l’été: Edward Yang, Takeshi Kitano, Ernst Lubitsch et un film queer culte

Posté par vincy, le 8 août 2018

A Brighter Summer Day d'Edward Yang (1991)

L'histoire: Dans les années 60, Xiao Si'r, jeune adolescent, fils d'un réfugié politique chinois, vit à Taiwan. Comme tous les jeunes gens de sa condition il fréquente les gangs qui se mènent une guerre sans merci.

Pourquoi il faut le voir? Edward Yang transpose ici une histoire vraie aussi dramatique que douloureuse. Le cinéaste taïwannais, né à Shanghaï, est mort à l'âge de 59 ans aux Etats-Unis il y a 11 ans. C'est un cinéaste peu connu a priori, par rapport à ses compatriotes (dont Hou Hsiao-hsien pour le quel il a été interprète et compositeur de la musique du film Un été chez grand père). Pourtant ses 7 longs métrages ont reçu de prestigieuses récompenses à Locarno, Berlin et à Cannes (prix de la mise en scène pour l'ultra sensible Yi Yi en 2000). C'est la jeunesse qui l'intéresse ici dans ce "Roméo et Juliette" violent où des ados paumés cherchent à exister au milieu d'une société moralisatrice. A Brighter Summer Day est considéré comme l'un de ses deux chefs d'œuvre avec Yi Yi. Cette chronique sensible et sociale décrypte (avec une sublime esthétique) aussi le phénomène de groupe, le lien entre père et fils, la vaine révolte de la jeunesse face aux institutions (nation, parents, éducation, culture, etc....). Tout est affaire de lien chez lui, de ces relations qui forgent l'identité malgré soi.

A Scene at the Sea de Takeshi Kitano (1991)

L'histoire: Un jeune éboueur sourd-muet se prend d'une passion obsessionnelle pour le surf. Soutenu par le regard protecteur de sa fiancée, sourde-muette comme lui, le jeune homme progresse, d'apprentissages éprouvants en compétitions harassantes, jusqu'à ce que la mer les sépare.

Pourquoi il faut le voir? Tout le monde connaît Kitano en Yakuza et autres rôles de flics et films de mafias. Mais dans les années 1990, Kitano a été un cinéaste marquant pour ses histoires douce-amère, à l'humour ironique, à la sensibilité palpable, et même à l'émotion débordante. A Scene at the Sea est un tournant, pour ne pas dire un virage dans l'œuvre de "Beat Takeshi". C'est son premier film sans gangsters. Le héros est sourd muet et se réfugie dans la passion du surf. Romantique, le film est aussi naturaliste avec cette mer comme horizon indépassable, ce soleil éclatant, le silence et l'amour comme seuls bruits au chaos environnant. Le plus surprenant finalement c'est qu'il s'agit d'un film en apparence légère et en profondeur sublime. Car ce film sur un exclu de la société est peut-être son plus beau, son plus lumineux, son plus coloré. Il y a quelque chose de californien dans l'air et même de hippie. Kitano n'hésite pas à fustiger l'exploitation, la soumission, les inégalités, l'injustice. Même si le soleil se noircit sur la fin, le bonheur est quand même là, dans une larme et un sourire.

Le lieutenant souriant d'Ernst Lubitsch (1931)

L'histoire: L'empereur du Flausenthurm et sa fille, la princesse Anna, sont en visite à Vienne. Pendant le défilé, le lieutenant Niki lance un sourire à son amie Franzi mais la princesse Anna le prend pour elle. Niki doit l'épouser pour réparer l'offense...

Pourquoi il faut le voir? Un roman de Hans Müller, une opérette (1907) et puis un film, inconnu, d'Ernst Lubitsch. Un film musical avec sa dose de "tubes" de l'époque un peu désuet, avec deux stars: le Français Maurice Chevalier et la future oscarisée (et née en France) Claudette Colbert. Le premier était à son apogée, la seconde à ses débuts de vedette. Ce fut la plus grosse recette de l'année pour la Paramount. Aux débuts du cinéma parlant, Lubitsch expérimentait toutes les possibilités offertes par le son. Le lieutenant souriant a été nommé à l'Oscar du meilleur film. Mais ce qui rend le film précieux, outre la mise en scène déjà virevoltante du réalisateur et son talent pour les duos alchimiques, c'est que le film est rare. A cause d'une sombre affaire de droit d'auteur lié à la version muette de l'opérette au cinéma (Rêve de valse, 1925), le film a longtemps été impossible à projeter ou diffusé puis considéré comme perdu. Il a fallu attendre les années 1990 pour retrouver une copie. L'état de la copie a nécessité un long travail de restauration et il ne fut visible qu'à partir de 2008. Une occasion en or pour découvrir ce joyau joyeux du patrimoine.

Fraise et Chocolat de Tomas Gutierrez Alea (1994)

L'histoire: Dans un quartier de la Havane, David, un étudiant militant du parti communiste est chargé d'enquêter sur les activités transfuges d'un marginal, Diego. Ce dernier, homosexuel et fier de son pays, tombe amoureux de David.

Pourquoi il faut le voir? Alors que Cuba ouvre la voie au mariage entre personnes du même sexe, il y a près de 25 ans, le cinéma cubain nous offrait l'un des plus beaux films "queer" (interprété par des acteurs à la beauté ravageuse). Torride, sensuel, mélodramatique, le film a d'abord été un immense triomphe dans les festivals (9 prix à celui de La Havane, un prix spécial du jury et le Teddy Award à Berlin, le prix spécial du jury à Sundance, un Goya espagnol du meilleur film hispanophone, une nomination à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère). Ce film où se côtoient politique et sexualité a étonnement réussi à franchir les grilles de la censure castriste. Après tout, l'idée de départ est quand même d'espionner un homme, homosexuel et érudit, suspecté comme dissident au régime communiste. Un étudiant militant, hétéro, beau comme un Dieu va en fait devoir s'ouvrir l'esprit et les deux hommes vont apprendre à dépasser leurs préjugés. Ce n'est pas un film gay mais plutôt un film sur la tolérance face à une société rigide. Toute l'histoire tend vers le contact entre les deux hommes: se toucheront-ils enfin? Il n'est pas question de sexe, mais c'est finalement plus pour contourner la censure. Le cinéaste a préféré la parabole. La force de Fraise et Chocolat est finalement d'être un des plus beaux récits sur l'homophobie, évoquant aussi bien la répression des homosexuels que la paranoïa de l'Etat. Malgré cela, sans doute à cause du régime dictatorial de son pays, le cinéaste évite les sujets qui auraient pu fâcher Cuba frontalement.

Les reprises de l’été: Ozu en dix films

Posté par vincy, le 1 août 2018

Du noir et blanc à la couleur... 10 chefs-d’œuvre du maître japonais à contempler dans leur sublime restauration ! Printemps tardif, Été précoce, Le Goût du riz au thé vert, Voyage à Tokyo, Printemps précoce, Crépuscule à Tokyo, Fleurs d’équinoxe, Bonjour, Fin d'automne, Le Goût du saké. Ces films de Yasujiro Ozu seront au cinéma le 1er août 2018 en versions restaurées 2K et 4K. Un événement en soi.

Pourquoi il faut voir les films de Ozu? Parce que, d'abord, c'est l'un des plus grands cinéastes du XXe siècle. Son œuvre est un regard sur le Japon, sur la classe moyenne en pleine reconstruction d'après guerre et sur la société en général, notamment avec les rapports homme-femme très codifiés. C'est un cinéma où le temps qui passe sert de moteur à l'intrigue, où l'oppression et les pressions servent de déclics, où tout est calme à la surface des choses et bouillonnant intérieurement. Il filmait déjà les fossés générationnels, les drames existentiels, les mutations sociétales.

L'élégance de sa mise en scène et ses fameux plans "à hauteur de tatamis" n'a pourtant été reconnue que très tard en France. On célèbre cette année les 30 ans de la sortie française de son film emblématique Voyage à Tokyo. Ozu a eu l'honneur de deux rétrospectives à Locarno (en 1979) et à la Cinémathèque française (en 1980) soit bien longtemps après sa mort en 1963 à l'âge de 60 ans.

Cinéaste hanté et traumatisé par la guerre, on peut même voir une scène de bar dans le Goût du Saké, où les deux personnages principaux se réjouissent de la défaite du Japon. Chez Ozu, on observe comment le Japonais se soumet aux règles du jeu, à l'ordre des choses et du monde? Pourtant, souvent, ils se révoltent, sans rien dire, refusant les choix dictés. Les enfants insolents deviennent bien sages en grandissant. Les femmes dociles sont bien plus émancipées qu'en apparence, dans le cadre contraint où elles évoluent. Souvent il faut un destin qui bifurque pour que son mélo s'envole. Car dans son cinéma, au-delà de l'acceptation, les personnages sont avant tout des êtres qui se séparent. C'est la transmission, par la douleur. Derrière la banalité des vies, il y a cette souffrance permanente qui nous traverse, et qui passe des parents aux enfants.

Mais ce qui frappe aussi dans ses films, c'est leur richesse cinématographique, beaucoup moins immobiles qu'on ne le croit, beaucoup plus audacieux qu'on ne l'imagine. La rigueur et l'épure, le dénuement et le formalisme ne sont que des qualificatifs clichés pour un cinéma qui s'adaptait et se transformait en fonction des histoires. Mais ce qu'on retient de ses expérimentations c'est que le monde est en mouvement, les regards jamais vraiment francs, le spectateur à distance et les espaces manipulés par le cadrages. Rien n'est statique. Il n'est alors pas étonnant que chacun des 10 films de cette rétrospective produira une émotion particulière et différente. Car les histoires du maître sont aussi bouleversantes.