Happy Together au Festival Lumière 2017

Posté par Morgane, le 24 octobre 2017

9 jours de festival, de rencontres, de masterclass, de découvertes et redécouvertes… 9 jours pour 397 séances, 177 films et 60 lieux et 700 bénévoles… 9 jours d’amour du cinéma pour cette 9ème édition du Festival Lumière… 9 jours qui comme chaque année se terminent là où ils ont commencé une semaine auparavant, à la Halle Tony Garnier. "Le festival Lumière a compté 171 000 festivaliers cette année, soit une augmentation de 7% et un taux de remplissage des séances de 92 %" indique le communiqué-bilan. Et ajoute: "Le Marché du film classique est également en hausse cette année de 15 % avec 350 professionnels et 21 pays représentés."

Les spectateurs ont donc été une fois encore au rendez-vous, professionnel-le-s du 7ème Art aussi. Wong Kar-wai et sa femme arrivent très décontractés, jean pour tous les deux, casquette noire et indétrônables lunettes de soleil pour lui (quelqu’un aura-t-il vu ses yeux durant ces quelques jours à Lyon? Pas sûr…)

Des prix

Thierry Frémaux prend le micro pour la dernière fois de ce festival. Il parle des divers prix remis durant cette semaine, car outre le Prix Lumière, quatre autres ont été décernés.
- Prix Fabienne Vonier (prix dédié aux femmes de cinéma) a été attribué à Caroline Benjo et Carole Scotta, les fondatrices de la société de production Haut et Court.
- Prix Raymond Chirat récompensant une personnalité oeuvrant pour la préservation et la transmission de la mémoire du cinéma a été remis à Manuel Chiche.
- Prix Bernard Chardère, récompensant un critique et auteur, une personnalité marquante du cinéma, a été remis à Eva Bettan dont on connait bien la voix sur les ondes de France Inter.
- Prix des Lycéens a été attribué à Chungking express de Wong Kar-wai qui succède ainsi à Talons aiguilles (Pedro Almodovar) ex-aequo avec La vie est belle (Frank Capra), La belle équipe (Julien Duvivier) et Sherlock Jr (Buster Keaton).

Bertrand Tavernier a aussi pris la parole en disant de cette semaine : « J’ai vécu des moments extraordinaires. Le plaisir de faire découvrir des films, de faire partager et le plaisir de découvrir des films que je ne connaissais pas. »

Une sortie d'usine "chinoise"

On a également eu la chance de voir la Sortie d’usine tournée par Wong Kar-wai la veille rue du Premier film dans lequel on retrouve le saccadé cher au réalisateur.

Et Wong Kar-wai de conclure : « Je remercie chacun d’entre vous d’avoir fait de ces moments quelque chose d’aussi extraordinaire. » Puis il a dit quelques mots en chinois pour les chinois dans l’audience qu’il a ensuite traduits en anglais, parlant alors de sa fierté de rendre ce festival un peu plus chinois. C'est la première fois qu'un artiste asiatique est honoré par le Prix Lumière.

Pour conclure cette cérémonie de clôture, le festival a projeté en avant-première mondiale la copie restaurée du grand chef-d’oeuvre de WKW, In the mood for love. La magie opère toujours et le film envoute. Après 9 jours de festival, nous sommes totalement In the mood for Wong Kar-wai…

Festival Lumière 2017: un Prix Lumière sucré-salé-épicé pour Wong Kar-wai!

Posté par Morgane, le 21 octobre 2017

La semaine est passée vite, trop vite, au Festival Lumière à Lyon. Nous voilà déjà au vendredi 20 octobre et à sa soirée de remise du Prix Lumière dans le traditionnel amphithéâtre du Palais des Congrès.

Le public s’installe, les personnalités du 7ème Art font leur entrée tour à tour: Niels Arestrup, Anne le Ny, Olivier Assayas, Pierre Lescure, Clovis Cornillac, Emmanuelle Devos, Anna Karina, Bertrand Tavernier, Isabelle Adjani, Charles Aznavour… Puis c’est au tour de Wong Kar-wai et de son épouse de faire leur entrée sous un tonnerre d’applaudissements sur la chanson phare d’un de ses films, Happy Together.

Vient ensuite le moment des hommages, en chansons ou en paroles. La chanteuse québécoise Diane Dufresne reprend La Bohême d'Aznavour. Sonia Wieder-Atherton, violoncelliste qui a notamment travaillé à plusieurs reprises avec Chantal Akerman, reprend le thème cultissime de In the mood for love. Et, comme traditionnellement depuis plusieurs éditions, Camelia Jordana est montée sur scène et a entonné le célèbre Quizas, quizas, quizas que l’on retrouve également dans In the mood for love.

« Wong Kar-wai, je veux que tu reviennes!!!! »

La musique a laissé place aux paroles. Paroles de Zhang Ziyi qui, ne pouvant être présente ce soir, a envoyé un message video à Wong Kar-wai disant de lui : « Tu es le Grandmaster de tous les réalisateurs! »

Honoré à cannes par le prix "Pierre Angénieux ExcelLens in Cinematography", Christopher Doyle, directeur de la photographie des films de Wong Kar-wai de Nos années sauvages à 2046, a pris le micro. Déchaîné, il ne voulait plus le lâché. « I don’t need word, I have images. So fuck you very much. C’est de ta faute Wong Kar-wai, c’est toi qui as provoqué tout ça! … You bastard, you’e right, I can do better so fucking thank you very much!!! » Après ces quelques doux mots, un petit montage de prises de vues de Christopher Doyle d’In the mood for love avec pour bande-son la chanson de Françoise Hardy Je veux qu’il revienne. Et de conclure avec un cri du coeur : « Wong Kar-wai, je veux que tu reviennes!!!! »

«Quand on fait du cinéma, c’est comme arrivé dans un restaurant complet, il faut trouver sa place»

C’est ensuite Olivier Assayas, spécialiste du cinéma asiatique et notamment hong-kongais, qui a rendu hommage à Wong Kar-wai. Beaucoup moins exubérant. Mais ses mots transmettaient toute l’admiration qu’il a pour le cinéaste et son cinéma qui l’a « beaucoup marqué et beaucoup inspiré ». Il revient rapidement sur l’histoire du cinéma chinois, l’importance de WKW dans celui-ci et les mots de ce dernier : « quand on fait du cinéma, c’est comme arrivé dans un restaurant complet, il faut trouver sa place». Pour Assayas, « Wong Kar-wai n’a pas eu de mal à trouver sa place. Il l’a trouvée en filmant Hong-Kong à sa manière. Cinéaste poétique, son cinéma est construit sur l’éphémère, l’exil, celui d’une ville construite au bord d’un précipice. Mais pas seulement. Chez Wong Kar-wai on a aussi la nostalgie de la Chine, du Shanghaï des années 30… C’est ce fantôme aussi qui hante Hong-Kong et qui hante son cinéma. Wong Kar-wai est le cinéaste du souvenir du souvenir tout comme Modiano est l’écrivain du souvenir du souvenir. » Puis il revient aussi sur le fait que Wong Kar-wai a changé sa vie puisque dans un sens, c’est par lui qu’il a rencontré Maggie Cheung (au festival de Venise) et qu’il a écrit un film pour elle (Irma Vep) et qu’il l’a finalement épousée.

«L’allégresse visuelle»

Les mots de Bertrand Tavernier succèderont à ceux d’Olivier Assayas. « Impossible de passer après Assayas. En plus, contrairement à lui, je ne suis jamais allé à Hong-Kong, je suis complètement ignorant. » Quand on connaît le personnage Tavernier, l’ignorance n’est pas vraiment un mot que l’on peut utiliser pour le définir! La preuve en est encore une fois avec ce vibrant hommage sublime et poétique qu’il rend à Wong Kar-wai. Il parle de « l’allégresse visuelle» des films de Wong Kar-wai qui passent « de la nuit, de l’ombre aux néons de la ville. Le temps est au coeur de tous les films de Wong Kar-wai et le cœur bat dans tous ses films, écorché, mis à nu, on sent ses pulsations, ses emballements, les moments où il se fige. »

Le magicien chinois et sa muse Esther

Puis c’est au tour de l’homme du jour de monter sur scène et de commencer ainsi : « C’est un honneur d’être reçu ainsi dans la ville qui a vu naître le cinéma. » Et comme ce qu’il sait faire de mieux au cinéma c'est raconter des histoires, il nous raconte celle d’un magicien chinois qui découvrant le cinéma des frères Lumière décide lui aussi de faire du cinéma estimant que c’est ainsi qu’on fera de la magie désormais. « Cela fait 30 ans maintenant que je fais moi-même des tours de magie! »

Il remercie son fils et sa femme Esther, qu’il invite à le rejoindre sur scène. Lui qui à travers ses films dépeint des amours souvent impossibles a ce soir crié son amour à sa femme. « Esther ne vient que rarement sur mes tournages car elle veut me laisser travailler en paix et pourtant elle a toujours été là. Dans tous les personnages féminins de mes films, il y a toujours des éclats d’elle. Je dédie ce soir cet honneur qui m’est fait à ma muse Esther. » Et de conclure par ces mots : « Merci Lumière, merci Lyon et long live cinema! » après avoir reçu le Prix des mains d’Isabelle Adjani.

Le grand homme aux lunettes noires est ensuite rejoint sur scène par tous les invités du festival sur Happy Together de The Turtles interprété en live par le groupe lyonnais Mr Day.

L’obscurité se fait, place désormais à la magie du cinéma avec la projection des Anges déchus...

Festival Lumiere 2017 : la solaire Tilda Swinton donne une masterclass rayonnante

Posté par Morgane, le 19 octobre 2017

Il est 11h30, la salle rouge de la Comédie Odéon (ancienne salle du circuit des CNP aujourd'hui transformée en salle de théâtre) est comble et Tilda Swinton, toute en blanc et noir, fait son apparition sous un tonnerre d’applaudissements.

L’ambiance est détendue et la conversation commence, animée par Yves Montmayeur… Une conversation dans laquelle Tilda Swinton se livre sans détours sur sa carrière, sa vision du cinéma, sa vision du métier d’actrice, son rapport à l’univers du cinéma…

Quand Yves Montmayeur lui parle de ses nombreuses facettes (actrice, scénariste, productrice, proche du milieu de l’art contemporain, mannequin…) et de son côté mystérieux en lui demandant si c’est une volonté de brouiller les pistes, elle répond du tac au tac qu’elle n’est aucune de ces choses-là. « Il n’y a aucune différence entre moi et chacun dans cette salle. Je ne suis professionnelle dans aucun de ces domaines. Si on est tous là c’est pour l’amour du cinéma. J’ai été élevée dans un monde où l’art nous appartient, où c’est quelque chose que l’ont fait. »

Tilda Swinton revient alors sur son désir d’écrivain, ses années théâtre à Cambridge et la rencontre dans les années 80 qui a changé sa vie, celle avec Derek Jarman, réalisateur anglais qui travaillait avec le BFI (British Film Institute) et deviendra son mentor. C’est son film, Caravaggio en 1986, qui révèle Tilda Swinton. Dans cet univers, cette "factory", « chacun se sentait à sa place car ce que l’on nous demandait avant tout c’est d’être nous-mêmes. »

Puis grâce à Derek Jarman qui l’a emmenée au Festival de Berlin, Tilda Swinton rencontre d’autres réalisateurs avec qui elle travaillera souvent par la suite. « Ce qui est fascinant c’est de rentrer réellement dans des univers particuliers », chose qu’elle a faite notamment avec Jim Jarmusch, Bong Joon-ho, Wes Anderson…

Elle a traversé de nombreuses frontières, travaillé avec des réalisateurs anglais, américains, coréen, mais pour elle cette classification n’a pas de sens, « il ne faut pas découper le monde en pays, en nationalités, mais en sensibilités. » Quand elle travaille avec quelqu’un c’est uniquement parce qu'elle en a envie. On sent qu’elle va vers un réalisateur, un rôle lorsque l’univers lui parle, lorsque la rencontre se fait. « Je suis très intéressée par les histoires de personnages qui atteignent un précipice », citant Orlando, Julia, Deep Water. Et par précipice Tilda Swinton entend ce moment-clé qui fait basculer la vie de quelqu’un, ce moment où l’on est obligé de sauter, où l’on n’a plus le choix. « Quand je suis le personnage principal, je deviens l’avatar du public pour vivre cette histoire. Pour vous entraîner vous public vers ce précipice. C’est très intéressant et c’est ce que j’aime faire. »

Pressés que nous sommes alors de retrouver ce sublime avatar dans le remake de Suspiria de Dario Argento (1977) dans lequel elle tient le rôle d’une musicienne muette et dont la bande-son (la musique étant extrêmement importante pour elle), nous révèle-t-elle, sera signée Thom Yorke.

Mais le temps file et même si on aurait aimé que cette discussion se poursuive encore, il faut laisser la place… c’est désormais au tour de Guillermo del Toro de venir donner sa masterclass. Bye bye à la « BFI’s baby » devenue grande dame d'un cinéma éclectique et ic^ne d'une pop culture parfois avant-gardiste. Bref, une actrice culte qui venait pour la première fois au Festival Lumière.

Festival Lumière 2017 : De John Ford à Jane Campion, il n’y a qu’un pas vers les horizons lointains

Posté par Morgane, le 17 octobre 2017

Ce qu’il y a de formidable au Festival Lumière c’est son éclectisme. On peut embarquer à bord d’un train nous conduisant vers l’Ouest aux côtés de James Stewart et Vera Miles, puis, juste après, se retrouver sur une pirogue accostant sur une plage isolée de Nouvelle-Zélande et patienter avec Holly Hunter et Harvey Keitel que quelqu’un vienne nous chercher. Ou comment faire le grand écart entre deux chefs d’oeuvre du 7ème Art, L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) et La Leçon de Piano de Jane Campion (1993)…

C’est en effet la richesse du Festival Lumière. Cette année on pourra découvrir l’univers poétique et envoutant de Wong Kar-wai, percer le mystère d’Henri-Georges Clouzot, revoir des westerns classiques sélectionnés par Bertrand Tavernier, continuer l’histoire permanente des femmes cinéastes, admirer les sublimes moments du muet, rencontrer Tilda Swinton, Diane Kurys, Anna Karina, Jean-François Stévenin, Guillermo Del Toro, voir ou revoir les grandes projections ou les nouvelles restaurations, découvrir en avant-première Shape of water de Guillermo Del Toro mais également la palme d’or The Square ainsi que les 8 épisodes de la série continuant le Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier…

John Ford réunit John Wayne et James Stewart

C’est Bertrand Tavernier qui nous a fait l’honneur de sa présence tôt ce dimanche matin pour une séance dans la grande salle de l’Institut Lumière. L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) fait partie de sa sélection Westerns Classiques qu’il présente cette année au Festival. Il en a choisi quatorze parmi lesquels La poursuite infernale, La rivière rouge, Le train sifflera trois fois, La chevauchée des bannis
Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, John Ford retrouve John Wayne avec qui il a déjà tourné de très nombreux films (La prisonnière du désert, La charge héroïque, L’homme tranquille, Rio Grande…) ainsi que James Stewart avec qui il vient juste de tourner Les 2 cavaliers.

Bertrand Tavernier, friand d’anecdotes, n’en manque pas sur ce film et notamment sur son tournage rappelant que John Wayne, fort reconnaissant envers Ford, qui est un réalisateur très important dans sa carrière, participe au film dès que John Ford le lui demande. Et pourtant il est bien maltraité durant le tournage, Ford n’étant pas tendre avec les vedettes, mais très amical avec le reste de l’équipe. Bertrand Tavernier revient également sur ce chef-d’oeuvre, véritable oeuvre testamentaire de John Ford réunissant de nombreux thème forts et chers au cinéaste tels que la naissance de l’Amérique, la question de l’étranger, des personnages qu’il aime à humaniser et un humour présent tout au long du film (on se souviendra de la mythique scène du steak).

Le trio masculin symbolise cette naissance d’une nouvelle Amérique. On y retrouve Valance (Lee Marvin) qui ne communique que par les coups et son fusil, Stoddard (Stewart), l’homme de loi dont les armes sont ses livres et Tom Doniphon (Wayne) qui peu à peu rangera son arme pour permettre à la loi de prendre le dessus. Et rien que pour le merveilleux duo Wayne/Stewart, le film est un vrai délice auquel s’ajoutent les personnages secondaires que John Ford ne laisse surtout pas de côté comme le superbe personnage de Mister Peabody (Edmond O'Brien), journaliste toujours saoul mais épris de liberté et beaucoup plus profond que ne le laisse penser son rôle au départ. Un magnifique John Ford. « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende! » disait-il.

Jane Campion magnifie Holly Hunter et Anna Paquin

Dimanche après-midi rendez-vous au Pathé Vaise pour la projection du célèbre film de Jane Campion, La leçon de Piano, Palme d’Or 1993. Marina Foïs est présente pour nous parler de ce film qui l’a énormément marquée à sa sortie, principalement Holly Hunter qui, sans dire un seul mot, traduit une palette émotionnelle incroyable.

Le film s’ouvre sur une voix. Une voix off, celle d’Ada, qui pourtant n’en a plus. Le paradoxe s’installe. Holly ne parle plus depuis ses 6 ans et pourtant c’est sa voix qui nous ouvre les portes (et les refermera) de ce sublime film à la fois poétique et tout en puissance et sensualité. Holly parle mais uniquement par le biais de ses doigts sur les touches de son piano qui la suit à l’autre bout du monde jusqu’en Nouvelle-Zelande où elle part vivre avec sa fille chez Alistair Stewart (Sam Neill), homme dont elle ne connaît rien mais à qui son père l’a mariée.

L’univers est hostile. Leur maison se situe dans le bush néo-zélandais où boue et racines ne font plus qu’un et où il faut se déplacer sur des planches si l’on ne veut pas s’enfoncer dans cette boue marécageuse. La jungle, elle, semble animée par les esprits. Alistair a pour voisins des Maoris, certains plus enclins que d’autres à « partager » leurs terres avec les Anglais, et un certain Baines (très belle incarnation de Harvey Keitel), un anglais un peu rustre adopté par les Maori vivant auprès d’eux. À leur arrivée, son mari donne le piano d’Ada à Baines en échange d’une parcelle de terre. Se met alors en place une sorte de jeu malsain dans lequel Ada vend son corps pour peu à peu racheter ce qu’elle a de plus cher au monde : son instrument. Et elle devient alors à son tour l’instrument de Baines.

Jane Campion joue avec les oppositions. Face au carcan du puritanisme anglais dans lequel est enfermée Ada, la réalisatrice montre la liberté des indigènes, leur vie en harmonie avec la nature. Les personnages évoluent et peu à peu les instincts naturels de chacun refont surface. Sensualité, tendresse, bestialité mais aussi la violence primaire que ne peut réfréner Alistair.

Le film, tout en nuances, nous plonge alors au cœur de ce trio amoureux où la passion et le désir sont aux premières loges. Les corps respirent, reprennent vie, remontent à la surface.
Unique élément de langage par lequel s’exprime Ada, la musique envoûtante sublime le film. On ressent à travers les notes de musique qu’elle laisse échapper, notes qui résonnent encore longtemps après que le générique ait signé le mot fin.

Lumière 2017 : La première séance avec La mort aux trousses

Posté par Morgane, le 15 octobre 2017

Le mois d’octobre est arrivé sur Lyon et avec lui son désormais traditionnel (neuvième édition déjà!) Festival Lumièret qui remettra son Prix Lumière cette année au grand Wong Kar-wai.

Comme de coutume, l’ouverture s’est déroulée à la Halle Tony Garnier et, comme de coutume, la salle était pleine à craquer. Les Lyonnais et autres aficionados du Festival étaient une fois encore au rendez-vous.

Mais il n’y a pas que chez les spectateurs qu’on retrouve des cinéphiles patentés. Parmi les réalisateurs/ices, acteurs/rices, certain(e)s sont fidèles au Festival. On a donc eu le plaisir de retrouver Tonie Marshall, Marina Foïs, Pierre Richard, Jerry Schatzberg, Marisa Parades, Vincent Lindon et d'autres encore… on s’attendait presque à voir débouler le tonitruant Quentin Tarantino, mais cette année il nous a fait faux-bond! D’autres ont foulé le tapis rouge de la Halle pour la première fois comme Catherine Frot, Robin Campillo, Gérard Jugnot, Tilda Swinton, Alfonso Cuaron, Guillermo Del Toro, Michael Mann… Et puis bien sûr, Eddy Mitchell qui est entré au son du Boogie Woogie, en invité spécial de cette cérémonie d’ouverture.

Rochefort dans toutes les têtes

Thierry Frémaux a pris le micro. La cérémonie a commencé, reprenant peu ou prou le même déroulement que les années précédentes. Certains s’en lassent peut-être mais elle a pour moi ce petit goût des bonnes choses que l’on connait déjà mais que l’on a si grand plaisir à retrouver. Ce sont donc enchaînés les applaudissements à Max Lefrancq Lumière, petit-fils de Louis Lumière, la diffusion de la compilation des films projetés cette année, et ils sont encore bien nombreux, l’hommage à Jerry Lewis et à Jean Rochefort décédés récemment - Bertrand Tavernier a rendu hommage à son interprète de L'horloger de Saint-Paul en ces mots : « Acteur génial et homme d’une qualité exceptionnelle » -, la diffusion des désormais classiques films des frères Krémos réalisés par les frères Lumière, puis la fameuse déclaration d’ouverture du festival par les stars sur scène et par les spectateurs dans la salle.

Une dernière séance

Pour conclure, Eddy Mitchell est monté sur scène, entouré de Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier, et a joué les prêcheurs. Véritable bible du cinéma et de ses anecdotes, Mister Eddy a été révélé au cinéma par Coup de Torchon du même Tavernier. Ce dernier a pris la parole : « Pour jouer un imbécile (personnage de Nono), seul quelqu’un de très intelligent pouvait le faire! » Eddy Mitchell, connu principalement comme chanteur, a aussi eu une véritable carrière au cinéma, de Coup de Torchon à Les Petits Princes en passant par Le bonheur est dans le pré, Cuisine américaine, I love you, À mort l’arbitre! etc. Le cinéma selon Eddy Mitchell, « il est tombé dedans petit. A la sortie de l’école, mon père venait me chercher et si je n’avais pas de devoir, on allait au ciné! ».

Puis toute la salle a entonné un karaoké sur La Dernière séance avant de laisser place à Hitchcock sur l’écran. Car cette année c’est La mort aux trousses qui a été projeté. Un vrai bonheur de retrouver Cary Grant et son humour en toutes circonstances face à la sublime Eva Marie Saint dans ce thriller spectaculaire qui compte au moins deux scènes d'anthologie du 7e art: la poursuite dans le champ de maïs et le final sur le Mont Rushmore.

Voilà, la neuvième édition du Festival Lumière est lancée et le rideau sur l’écran est tombé. Mais il va se lever à de très nombreuses reprises dans les salles obscures de Lyon et du Grand Lyon et ce jusqu’à dimanche 22 octobre. Projections, Ciné-concerts, Master-class, Rencontres, Dédicaces… la semaine promet d’être belle et riche cinématographiquement!

6 événements de la rentrée à ne pas rater: In the Mood of Lumière

Posté par vincy, le 17 août 2017

Festival Lumière 2017.
14-22 octobre 2017.
Institut Lumière et Grand Lyon.

C'est désormais un incontournable. A la mi-octobre, on s'enthousiasme pour des vieux films et des maîtres du cinéma d'auteur. Grâce à Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux, Lumière a pris ses marques. Cette année, le festival assumera ses lunettes noires et ses nuits blanches. Kar-wai, Godard, Melville...

Wong Kar-wai, justement, est le Prix Lumière. Le cinéaste hong-kongais, dont le style et l'esthétisme ont imprimé le 7e art comme peu de filmographies en sont capables, sera la star de cette édition.

Mais il y aura aussi d'autres stars: Tilda Swinton, icône, Guillermo del Toro, culte, Diane Kurys... Il y a également des rétrospectives. Tout Godard, première partie, les Westerns, et surtout le mystère Clouzot. On découvrira huit épisodes inédits du Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier et on célèbrera le centenaire de Jean-Pierre Melville. En musique, ce sont les sons électroniques et discos de Giorgio Moroder qui rythmeront l'événement. Et comme chaque année, le cinéma muet reprendra vie avec Harold Lloyd et Buster Keaton. The Kid Brother, avec Harold Lloyd, sera un des ciné-concerts le mercredi 18 octobre, accompagné par l’Orchestre national de Lyon dirigé par Carl Davis.

Et puisque nous sommes à Lyon, le Roi Lion s'offrira aussi une séance spéciale pour les enfants à la Halle Tony Garnier. A cela s'ajoutent la CinéBrocante et le Marché international du film classique. Hormis Cannes, il n'y a aucun autre Festival qui offre un tel tapis rouge et une telle diversité en France.

Le Prix Lumière 2017 « in the mood of » Wong Kar-wai

Posté par vincy, le 15 juin 2017

Le Prix Lumière 2017 sera décerné le 20 octobre au cinéaste Wong Kar-wai, "pour ses films inclassables qui sont autant d'éclats de beauté, pour la trace qu'il laisse déjà dans l'histoire du cinéma, pour ce que son œuvre a de splendide et d'inachevé, pour les néons de Hong Kong et les neiges de Mandchourie, et parce que les lunettes noires, c'est quand même très classe." Ni Godard ni JR ne peuvent dire le contraire.

Le cinéaste, né à Shanghai en 1958 et résidant à Hong Kong depuis son enfance, a déclaré qu'il s'agissait pour lui d'un "grand honneur" et qu'il éprouvait "une grande fierté de rejoindre" ceux déjà distingués (Eastwood, Forman, Depardieu, Loach, Tarantino, Almodovar, Scorsese et Deneuve). Wong Kar-wai est le premier asiatique à recevoir ce prix, remis lors du Festival Lumière (14-22 octobre).

Wong Kar-wai a reçu au cours de sa carrière le Prix de la mise en scène à Cannes pour Happy Together, le Prix du meilleur film étranger aux European Film Awards et le César du meilleur film étranger pour In the Mood for Love et le Prix du meilleur film étranger aux European Film Awards pour 2046.

Il a réalisé 10 longs métrages depuis 1990, ressuscitant et exacerbant le romantisme et la mélancolie, avec un esthétisme unique dans le cinéma, grâce notamment à la photo de Christopher Doyle, qui vient d'être honoré à Cannes, et la direction artistique de William Chang.

Festival Lumière: Toujours surprenante, Catherine Deneuve dédie son prix « à tous les agriculteurs de France »

Posté par Morgane, le 17 octobre 2016

catherine deneuve prix lumiere 2016 © ecran noir / morgane postaire

Déjà sept jours passés au Festival Lumière et on se retrouve vendredi soir pour la traditionnelle soirée de Remise du Prix qui a lieu, comme chaque année, à l'amphithéâtre de la Cité Internationale. Arrivent alors pour le photo call Gustave Kervern, Pierre Lescure, Ludivine Sagnier, Gilbert Melki, Julie Depardieu, Jean-Paul Rouve, Park Chan-wook, Jerry Schatzberg, Eric Lartigau, Michel Hazanavicius, Marisa Paredes, Vincent Lindon, Roman Polanski, Bertrand Tavernier, Rod Paradot, Benoit Magimel, Emmanuelle Bercot, Quentin Tarantino, Lambert Wilson, Chiara Mastroianni et bien d'autres encore. Puis sous un tonnerre d'applaudissements et le crépitement des flashs, Catherine Deneuve fait son entrée sur la célèbre musique des Parapluies de Cherbourg.

Tout le monde s'installe, la grande dame (elle déteste qu'on l'appelle comme ça) de la soirée aux côtés de sa fille Chiara et de Roman Polanski, pas loin de Vincent Lindon et juste derrière Tarantino et Lambert Wilson. Bien entourée elle peut se laisser aller, alors qu'on le sait: Catherine D n'a jamais été très à l'aise avec les hommages.

catherine deneuve thierry fremauxThierry Frémaux monte sur scène pour "remettre un prix mais surtout célébrer quelqu'un que nous aimons!" Remerciements aux partenaires, aux cinéastes, acteurs et actrices venus de loin. A l'AFP plus tôt dans la semaine, le chef d'orchestre du festival avait expliqué ce que Deneuve avait apporté au cinéma: "Elle a montré que la liberté ne doit jamais se négocier. Sa liberté personnelle et artistique est immense. Sans jamais user du moindre artifice médiatique, elle est parvenue à affirmer une personnalité et une conduite, pour une carrière en tous points exemplaire. Elle a réinventé la condition de femme et redéfini les codes liés au star-system."

Les hommages et les cadeaux s'enchaînent. Thierry Frémaux lit un texte d'Arnaud Desplechin (Conte de Noël), retenu par le tournage de son prochain film. La plus internationale des lyonnaise Nathalie Dessay qui dit "quand j'étais petite je voulais faire Catherine Deneuve comme métier et ce soir j'en ai l'occasion" avant d'entonner une chanson des Parapluies de Cherbourg. Lambert Wilson, son partenaire dans Palais Royal!, s'empare également le micro pour chanter et se déhancher sur deux chansons des Demoiselles de Rochefort. Quentin Tarantino prend également la parole et se souvient. Il se souvient de Cannes 1994 lorsqu'il a reçu la Palme d'Or pour Pulp Fiction et que Catherine Deneuve était vice-présidente du jury. Bertrand Tavernier lui rend également un très bel hommage érudit et plein de poésie. Un haïku.

"Elle est le cinéma"

Mais la déclaration d'amour la plus émouvante est venue de la bouche et des yeux de Vincent Lindon qu'elle vient. Dans cette lettre, les mots sont magiques et quelques-uns nous restent en mémoire... "elle est toujours en mouvement. Elle incarne le cinéma, elle est le cinéma... On a toujours l'impression que vous sortez d'un film pour sauter dans un autre. Vous sortez des Parapluies de Cherbourg pour prendre le Dernier Métro et les stations défilent, Belle de Jour... et le conducteur de la rame est Jacques Demy... Gérard Depardieu a dit que Catherine Deneuve était l'homme qu'il aurait aimé être." Et ce voisin de la Place Saint-Sulpice où elle habite se rappelle: "Elle parle à toute allure comme s'il fallait se débarrasser au plus vite (...) les autres ont l'air un peu figé à côté, enfin pas tous, pas Gérard, pas Marcello", ajoutant, "Mademoiselle Deneuve vous êtes un peu plus qu'une femme (...) vous êtes tellement touchante, tellement originale, tellement rassurante."

Il évoque également l'amour de Catherine Deneuve pour l'horticulture car "rentrer à Paris sans une petite plante ça ne s'appelle pas voyager." Catherine Deneuve c'est "mettre de la vie partout, même là où il n'y en a pas... Votre vie passe avant le cinéma et c'est pour ça qu'au cinéma vous passez avant tout le monde."

"C'est assez bouleversant"

Sur scène Roman Polanski la serre dans ses bras avec un simple "Je t'aime" (plus de 50 ans nous sépare de leur film Répulsion) avant de lui remettre le 8ème Prix Lumière. Catherine Deneuve, quant à elle, est "ravie d'être ici" mais on sent qu'elle ne veut pas s'éterniser dans "cette situation exceptionnelle". "C'est assez bouleversant pour moi d'être ici ce soir, je vous remercie de m'avoir choisie, car après tout c'est un peu arbitraire de choisir une actrice." Et de finir ainsi: "dans tous les films que j'ai choisi de montrer à Lyon, il y a un film de Raymond Depardon qui s'appelle Profils paysans et je dédie ce soir ce prix que j'ai reçu à tous les agriculteurs de France." Iconoclaste, as usual. C'est sans doute le secret de sa longévité (60 ans depuis son premier film): une audace et une curiosité inégalées.

Quant au mot de la fin, c'est Tarantino qui le prononce, "Vive le Cinéma et vive la Catherine Deneuve!".

Festival Lumière: le choix de Jerry Schatzberg, la folie de Deneuve, le Buster de Keaton et le pape de Sorrentino

Posté par Morgane, le 16 octobre 2016

Ce qui caractérise le Festival Lumière c'est son éclectisme. On peut, en une semaine, passer d'un film de Marcel Carné à Very Bad Trip ou Les Bronzés font du ski (La Nuit bande de potes), d'Ettore Scola à Jacques Demy, de Catherine Deneuve à Gong Li, des amours de Tarantino à ceux de Tavernier, de Buster Keaton à Jerry Schatzberg, de Park Chan-wook à Dracula... En neuf jours on réalise donc de véritables grands écarts cinématographiques à vous donner le tournis.

Jerry Schatzberg sème la Panique à Needle Park

Panique à Needle Park (second film de Jerry Schatzberg après Portrait d'une enfant déchue et avant L'épouvantail, Palme d'or en 1973) est qualifié par Thierry Frémaux comme "l'un des plus grands surgissements à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du Nouvel Hollywood!". Il était ici présenté en version restaurée.

Jerry Schatzberg, présent pour l'occasion, nous raconte une anecdote sur le choix de son acteur. "Quatre ans avant de réaliser mon premier film, j'ai vu, avec mon manager, Al Pacino à Broadway et je me suis dit que je voulais un jour travailler avec lui. Cinq ans après, j'avais donc tourné mon premier film mais j'étais très énervé car le laboratoire avait bousillé les six dernières minutes de mon film (Portrait d'une enfant déchue). Mon agent m'envoie à ce moment-là le script de Panique à Needle Park. Mais j'étais tellement en colère que je l'ai lu en diagonale et je l'ai refusé. Mon manager me parle aussi de ce script en me disant que Al Pacino voulait le faire. Je l'ai donc relu en imaginant Al Pacino dans le rôle principal. Je me suis excusé auprès du studio et j'ai dit que je voulais le faire avec Al. Mais la Fox ne veut pas de Al Pacino car elle le trouve trop vieux (31 ans à l'époque). On fait donc un casting, des essais. On était alors à New York et Robert de Niro se pointe au casting. Il était fantastique! mais pour moi il jouait le rôle, alors que Al était le rôle. Quelques jours après les essais, on me tape sur l'épaule. C'est Robert de Niro qui me dit: "Alors, on le fait ce film!?" Pris au dépourvu je lui ai donc dit la vérité. Il s'est alors retourné et est parti sans rien dire. Depuis on se croise de temps en temps, on se dit bonjour poliment mais c'est tout..." Voici donc la genèse du rôle qui a vraiment lancé la carrière de Al Pacino.

Panique à Needle Park, adaptation du roman de James Mills, est un film merveilleusement tragique qui se déroule à "Needle Park" (le parc des seringues). Plaque tournante new-yorkaise de la drogue, le film dépeint cette fin des années 60 où une pénurie d'héroïne crée un véritable vent de panique chez les toxicos. Acteurs professionnels et non professionnels se côtoient et donnent au film tout son réalisme, de l'achat au manque en passant par les injections et tout ce dont ils sont capables pour avoir une dose. Cette destruction semble inévitable pour tous ceux qui évoluent dans cet univers et c'est dans celui-ci que prend place l'histoire d'amour entre Bobby (Al Pacino), jeune héroïnomane adorable, et Helen (Kitty Winn) qui, errant dans les rues, retrouve goût à la vie grâce à Bobby. Mais entre la vie et la seringue, qui pèse le plus lourd?

Catherine Deneuve, malmenée par Polanski et abandonnée par Dupeyron

Parmi les 13 films de la filmographie, il y avait Repulsion (1965) de Roman Polanski. Régis Wargnier (avec qui elle a tourné Indochine) est présent pour nous dire quelques mots sur le film et son actrice. "Révélée dans les Parapluies de Cherbourg deux ans auparavant (1963) c'est déjà une audace d'avoir tourné une comédie musicale à même pas 20 ans. C'en est une autre également de tourner Repulsion à 22 ans et Belle de jour à 24. Elle est en réalité audacieuse dès son plus jeune âge! Polanski, dont c'est ici le troisième film, a passé son enfance dans le ghetto de Varsovie. Il a connu la guerre, les privations et c'est un être particulier qui traite souvent des maladies mentales. C'est courageux de la part de Catherine Deneuve qui, à 22 ans, se retrouve avec un homme très abîmé, Roman Polanski, enfermée dans un appartement londonien." Roman Polanski qui a dit d'elle: "Tourner avec Catherine Deneuve c'est comme danser le tango avec une cavalière farouche."

Carole partage un appartement à Londres avec sa soeur. Cette dernière part en vacances avec son amant et Carole se retrouve seule. C'est alors qu'elle a des hallucinations et sombre dans la folie.  Introvertie Carole ne supporte pas la présence des hommes. Attirée et à la fois dégoutée par le sexe, sa solitude se transforme en véritable scène d'horreur. La caméra de Polanski filme cette folie au plus près. Les sons sont stridents et obsédants (la sonnerie du téléphone, les gouttes d'eau), les gros plans sont nombreux, déformants et déformés afin d'introduire le spectateur dans le cerveau malade de Carole. Le lapin en décomposition, les pommes de terre qui pourrissent rajoutent à cette atmosphère de dégout qui entoure ce personnage si étrange. La folie monte peu à peu pour atteindre son paroxysme où plans et sons perturbants se mélangent sans répit, sans pause, sans souffle... Catherine Deneuve est ici hallucinante de justesse dans cette folie, n'en faisant jamais trop mais juste ce qu'il faut.

La séance d'après on a pu découvrir une toute autre Catherine Deneuve devant la caméra de François Dupeyron dans Drôle d'endroit pour une rencontre (1988), son premier long métrage. Elle campe ici une femme bourgeoise que son mari abandonne en pleine nuit sur une aire d'autoroute après une violente dispute. La voilà paumée, géographiquement perdue, mentalement déboussolée. Elle fait alors la rencontre de Charles (superbe et très touchant Gérard Depardieu) qui est occupé à démonter et remonter le moteur de sa voiture et veut à tout prix rester seul, même si au final c'est lui qui parle le plus... Drôle de rencontre, drôle de film que cette histoire qui se déroule entièrement entre deux aires d'autoroute. Sorte de huis clos nocturne à ciel ouvert, où les personnages alentour ne font finalement que passer, Deneuve et Depardieu dansent ici une valse qui ne se fait qu'à deux. On s'éloigne tout en se rapprochant peu à peu pour mieux s'éloigner ensuite... Les aires d'autoroute où l'on ne fait normalement que passer deviennent ici le décor qui accueille cette histoire d'amour naissante, ce jeu du "je veux, moi non plus" qui s'installe entre les deux personnages. Film au décor improbable et aux dialogues percutants, Drôle d'endroit pour une rencontre est une très belle découverte. Un des films préférés de Deneuve. Mais aussi un souvenir douloureux puisque le tournage fut assez éprouvant et l'ambiance plutôt tendue.

Buster Keaton et un piano

Le Festival Lumière c'est aussi une rétrospective Buster Keaton avec un ciné-concert à l'auditorium joué par l'orchestre national de Lyon, des projections et des programmes de courts-métrages accompagnés superbement au piano par Romain Camiolo, pianiste lyonnais.
Buster Keaton est né la même année que le cinématographe. Et son nom vient d'une chute qu'il a fait dans les escaliers à l'âge de 6 ans après laquelle le grand magicien Houdini s'était écrié "what a buster!" (quelle chute!). Tout le destinait donc...
Tous les films projetés durant le festival sont présentés dans leur version restaurée par les laboratoires de Bologne grâce au Keaton Project mené par la cinémathèque de Bologne et Cohen Films. Une très belle occasion de revoir, découvrir ou faire découvrir cet "homme qui ne riait jamais", son univers et pourquoi pas de partager cela avec petits et grands.

Sorrentino passe sur petit écran

Le Festival Lumière cette année ce n'est pas que du cinéma, c'est aussi une série. Celle réalisée par Paolo Sorrentino (Les Conséquences de l'amour, Il Divo, Le grande bellezza), The Young Pope, présentée en avant première mondiale à Venise, et qui sera diffusée sur Canal Plus à partir du 24 octobre.

Sorrentino présent pour l'occasion nous en dit quelques mots: "C'est un sujet qui me tenait à coeur depuis quelque temps. J'ai recueilli beaucoup de matériel mais trop important pour un seul film, donc on en a fait une série." La différence entre l'écriture cinéma/série, selon lui, est que "l'une est l'opposée de l'autre. Dans le cinéma on se concentre sur l'essentiel. Dans la série on joue la dilatation du temps, l'extension du sujet. Mais mon histoire vient du cinéma alors j'ai essayé de greffer à la série des concepts propres au cinéma. Dans les séries par exemple, ce qui fait défaut, ce sont les scènes cruciales qu'on n'oubliera jamais. j'ai essayé de les intégrer ici."

Les deux premiers épisodes projetés en avant-première sont visuellement sublimes. Chaque plan est pensé, chaque mouvement est voulu, chaque parole est pesée. L'histoire de ce jeune pape (Jude Law) pas vraiment comme les autres, qui fume, boit du cherry coke au petit déjeuner et veut imposer une idée bien précise de ce que sera son pontificat est assez attrayante et intrigante. Néanmoins il ne faudrait pas que la dilatation du temps et l'extension du sujet soient telles qu'elles perdent le spectateur. Toujours est-il que la fin du deuxième épisode est assez fracassante pour qu'on ait hâte de voir le troisième!

Quant à son prochain film, "j'espère le tourner l'année prochaine mais je n'arrive pas encore à comprendre quoi!"

Festival Lumière : Les grandes projections, chefs d’œuvre en série

Posté par Morgane, le 14 octobre 2016

Comme chaque année le Festival Lumière propose un cycle appelé grandes projections, défini comme "Le rendez-vous traditionnel des amateurs de grands films sur grand écran". Pour cette 8e édition étaient donc projetés Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, Nous nous sommes tant aimés d'Ettore Scola, Le Parrain de Francis Ford Coppola, Lawrence d'Arabie de David Lean, La Mélodie du Bonheur de Robert Wise, Manhattan de Woody Allen, La Porte du Paradis du récemment disparu Michael Cimino et Légendes d'automne d'Edward Zwick.

Un vrai bonheur de voir ou revoir ces films sur grand écran et dans de telles conditions! Coup de projecteur sur deux chefs d'œuvre qui évoquent la désillusion et le désenchantement, la perte d'idéal.

La grande fresque d'Ettore Scola

Eric Lartigau (réalisateur entre autres de La Famille Bélier) est ambassadeur de Lumière 2016 et nous présente Nous nous sommes tant aimé d'Ettore Scola, réalisateur qu'il qualifie de "grand amoureux des êtres".
Fresque italienne qui nous fait voyager dans le temps (durant presque 30 ans) aux côtés de trois amis, Antonio (le superbe Nino Manfredi), Gianni (le très émouvant Vittorio Gassman) et Nicola (Stefano Satta Flores), et de leur grand amour Luciana Zanon (Stefania Sandrelli). On suit alors le quotidien de ces trois hommes dont l'amitié remonte à la seconde guerre mondiale et à leur résistance face au nazisme. Tous trois sont de fervents défenseurs d'une société de gauche et ont un grand dégout pour la bourgeoisie, source de tous les problèmes du prolétariat. Ettore Scola se penche alors sur l'évolution de ces trois hommes si semblables au début dont les chemins divergent au fil de la vie. Constat amer d'une société qui s'est trouvé embourbée dans un après-guerre où la social-démocratie chrétienne a finalement pris les rênes. Teinté de mélancolie le film d'Ettore Scola met en avant ce temps qui passe, les illusions perdues, les grands idéaux qui s'effilochent et une amitié qui, malgré (ou à cause de) l'amour et l'engagement, ne trouve pas forcément la force de perdurer dans le temps... Comme le dit le personnage de Nicola à la fin du film, "on voulait changer la société mais c'est la société qui nous a changé".

Le réquisitoire contre la guerre de Stanley Kubrick

Autre style mais toujours présenté par Eric Lartigau, Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick.
Eric Lartigau dit de Stanley Kubrick "c'était un véritable perfectionniste. Il s'occupait de tout lors de ses premiers films (scenario, lumière, cadrage etc.) et au fur et à mesure, il devient encore plus perfectionniste. Du coup il met parfois jusqu'à 8 ans avant de présenter son film."
Plusieurs films sur la guerre du Vietnam sont déjà sortis, Apocalypse Now de Coppola (1979), Voyage au bout de l'enfer de Cimino (également 1979) et Platoon d'Oliver Stone sort quelques semaines avant Full Metal Jacket. "Mais ici Kubrick prend le contre-pied des films de guerre. Ils ne s'intéresse pas au grandiose de la guerre mais à l'humain. Le décor est alors presque secondaire."
Le film se découpe en deux parties, la première sur le sol américain avec l'entraînement des futures recrues des Marines et la seconde sur le terrain. Et en effet on voit dès la première partie que l'humain est le centre d'intérêt de ce film et non la guerre, les avancées de chaque camp, les victoires et les défaites. Par le biais d'une patrouille de jeunes recrues entraînée par le sergent Hartman (l'incroyable Lee Ermey), Stanley Kubrick s'attache à montrer l'impact d'une telle folie. Les vies brisées, les hommes transformés en véritables machines de guerre, machines à tuer. La déshumanisation à son paroxysme. L'effet est flagrant sur tous les membres de la patrouille même si il ne se manifeste pas de la même manière... Puis, le réalisateur nous transporte sur le terrain de la guerre bien réelle, cette guerre où les balles sont vraies, où la mort n'est pas un jeu et où chaque soldat est là pour tuer. Mais pour défendre quoi? Aucun ne semble réellement bien le savoir mais qu'importe, ils ont été formés pour...

Nul doute que ce film a fait grand bruit et a été très rapidement taxé d'anti-américanisme. On y voit la désinformation en marche, cette brutalité bestiale (la scène du soldat dans l'hélicoptère comptant le nombre de "Viets" qu'il a tués en est un exemple flagrant) qui enlève toute humanité. Mais chez Kubrick, les personnages sont toujours ambivalents, jamais tout blanc ou tout noir, et il en fait la preuve ici une fois encore, idée illustrée notamment par son personnage Joker qui a inscrit sur son casque "Born to kill" et porte sur la poitrine un badge peace and love.