Cannes 2019 : entre intimité et formalisme, dix courts métrages qui ont marqué la 72e édition

Posté par MpM, le 31 mai 2019

Il faut être franc : Cannes n'est pas forcément le lieu idéal pour voir du court métrage. L'offre en longs métrages de premier plan, la nécessité de courir d'une salle à l'autre, les multiples sollicitations, ajoutées au fait que les séances de courts bénéficient souvent de moins de projections qu'un long (une seule séance pour les programmes de la Quinzaine, par exemple), incitent beaucoup de festivaliers à faire l'impasse. C'est pourtant dommage, car pour le format court aussi, Cannes est immanquablement le lieu des révélations, parfait pour prendre la température de la jeune création et du cinéma mondial.

C'est aussi parfois l'occasion de repérer les réalisateurs qui enchanteront la Croisette avec leurs longs métrages dans le futur comme ce fut par exemple le cas cette année avec Jérémy Clapin qui a triomphé à la Semaine de la Critique avec J'ai perdu mon corps, où il avait déjà présenté Skhizein en 2008, et Erwan Le Duc dont le film Perdrix a connu un grand succès à la Quinzaine des Réalisateurs, trois ans après avoir été sélectionné à la Semaine en 2016 avec Le Soldat vierge.

Cette 72e édition cannoise a été marquée par le triomphe de courts formels, dans lesquels la mise en scène joue un rôle au moins aussi important que le récit ou la narration. On le souligne car les jurys ont parfois tendance, plus encore qu'en longs métrages, à privilégier des oeuvres "à sujet" ou "à message". Or, cette année, les différentes sélections (Officielle, Cinéfondation, Quinzaine des Réalisateurs, Semaine de la Critique) semblaient avoir opté pour un cinéma plus ténu et moins démonstratif, et parfois même, comme à la Quinzaine des Réalisateurs, tirant vers l'expérimental ou l'installation artistique.

Ce qui n'a pas empêché les réalisateurs d'aborder, souvent en creux, les grands enjeux des sociétés contemporaines comme l'environnement, le consumérisme, l'accueil des réfugiés, la misère sociale... mais aussi des thématiques plus intimes liées à la maternité, à la famille ou à des trajectoires personnelles. Petit tour d'horizon de 10 cours métrages qu'il fallait absolument voir sur la Croisette cette année.

La Distance entre le ciel et nous de Vasilis Kekatos (Officielle)


Une rencontre impromptue dans la nuit. Des plans serrés sur les visages. Des dialogues ironiques et décalés. Et l'un des plus beaux plans de fin vus pendant le festival. La Palme d'or 2019 est un film ténu et intimiste à la simplicité désarmante, à la sensibilité à fleur de peau et au minimalisme assumé.

Grand bouquet de Nao Yoshiga (Quinzaine)


Dans un espace totalement vide, une femme fait face à une créature noire mouvante qui semble la menacer. Sa seule réponse sera des flots de fleurs multicolores se déversant de sa bouche. Les deux forces en puissance finiront par se combiner pour donner un ailleurs plein de promesses. A mi-chemin entre l'installation muséale et le court métrage expérimental, l'artiste Nao Yoshiga propose un film puissant et presque hypnotique aux multiples interprétations possibles.

L'Heure de l'Ours d'Agnès Patron (Officielle)

Une fresque animée flamboyante et majestueuse qui raconte, dans des éclats de rouge et de vert sur fond noir, le combat immémorial des enfants pour gagner leur liberté et s'affranchir des adultes. Servi par l'exceptionnelle musique symphonique de Pierre Oberkampf, le film mêle le souffle épique au récit intime, et emporte le spectateur dans une danse effrénée et tribale qui semble nous ramener aux origines de l'Humanité.

The Little soul de Barbara Rupik (Cinéfondation)


Un voyage éblouissant de beauté, d'onirisme et de mélancolie au pays des morts en compagnie d'une petite âme tout juste échappée du corps qui l'abritait. Barbara Rupik travaille sur la texture de ses personnages et de ses décors jusqu'à recréer un univers organique saisissant et sublime, cadre dantesque édifiant pour le récit poétique et bouleversant d'une indéfectible amitié post-mortem.

Mano a mano de Louise Courvoisier (Cinéfondation)


Un couple d'acrobates va de ville en ville pour se produire. Leur relation se dégrade, et tout semble sur le point de basculer. Louise Courvoisier, étudiante à la CinéFabrique de Lyon, filme les corps en mouvement, au repos, à l'abandon ou au contraire en pleine opposition, mais de dos, ou en les décadrant. Ce ne sont pas les performances qui l'intéressent, mais comment la tension palpable entre les deux protagonistes en vient à influer sur le moindre de leur geste. Une histoire simple de confiance à raviver et d'avenir à réinventer à deux.

Mardi de 8 à 18 de Cecilia de Arce (Semaine de la Critique)

Une journée dans la vie d'une surveillante scolaire bienveillante et pleine d'empathie qui lutte contre la rigidité quasi carcérale d'un collège où le corps encadrant privilégie la répression à l'écoute. Entre portrait sensible et comédie réaliste, Cecilia de Arce montre les limites d'un système qui, à force de refuser le cas par cas, finit par nier froidement les individus.

Movements de Dahee Jeong (Quinzaine des Réalisateurs)

Cinq chapitres comme autant de vignettes malicieuses pour parler de ce qui nous meut, et de quelle manière. On découvre ainsi un chien, une femme avec un sac à dos ou encore un vieil arbre qui a besoin d'une canne, tour à tour en train de peindre un mur ou de regarder la télévision. La réalisatrice s'amuse à décomposer les mouvements quasi image par image, ou au contraire à les accélérer par le biais de la touche "avance rapide", proposant un film léger et joyeusement décalé sur la notion de mouvement en tant qu'essence de la vie comme du cinéma (d'animation).

Piece of meat de Huang Junxiang et Jerrold Chong (Quinzaine)


Une fable au vitriol sur les excès du capitalisme et les limites de la société de consommation. Dans un monde peuplé d'objets (en papier), une côté d'agneau tente de subvenir aux besoins de sa famille. Prise dans la spirale infernale du déterminisme social, elle est la victime expiatoire d'un monde qui semble le reflet cauchemardesque de la nôtre. Pessimiste et cruel, mais tellement drôle.

She runs de Qiu Yang (Semaine de la Critique)


Déjà sélectionnée à Cannes en 2015 avec Under the sun (Cinéfondation) puis en 2017 avec A gentle night (Palme d’or du meilleur court métrage), Qiu Yang n’est pas vraiment la révélation de cette 58e Semaine de la Critique, mais prouve qu'il continue à creuser efficacement le sillon de son cinéma esthétique au classicisme discret. Son film à la beauté formelle édifiante a d'ailleurs sans surprise remporté le Prix Découverte Leitz Cine du court métrage. On y voit dans des plans composés comme des tableaux à la profondeur de champ quasi inexistante, et où se multiplient les cadres intérieurs à l'image, une jeune gymnaste lutter pour quitter l'équipe à laquelle elle appartient. Visuellement éblouissant.

Stay awake, be ready de Pham Thien An (Quinzaine des Réalisateurs)


Un plan-séquence presque statique qui semble observer nonchalamment la terrasse d'un petit restaurant. Tandis que des hommes parlent hors champ, un accident de la route survient, puis un petit garçon improvise un spectacle de cracheur de feu. Une scène de rue presque banale, et pourtant énigmatique, qui montre le monde comme à distance, pris dans différentes tonalités de jaune et de rouge. Une brillante démonstration formelle, doublée d'un instantané troublant du quotidien, qui a valu au réalisateur vietnamien Pham Thien An le Prix Illy du court métrage.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Episode 2 Rencontre avec Ron Dyens, producteur chez Sacrebleu productions

Posté par MpM, le 11 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

Avec dix sélections à Cannes depuis la création de sa société Sacrebleu Productions en 1999, Ron Dyens est un habitué du festival de Cannes, et des grands festivals internationaux en général. De retour cette année avec le court métrage d’animation L’Heure de l’ours d’Agnès Patron, sélectionné en compétition officielle, et après avoir présenté l’un de nos coups de coeur de l’an dernier, La Chute de Boris Labbé, à la Semaine de la Critique en 2018, il nous parle de “son” festival de Cannes.


Ecran Noir : Quel est votre rapport à Cannes ? Est-ce un rendez-vous incontournable dans votre agenda ?
Ron Dyens : Oui, Cannes est un rendez-vous incontournable déjà au vu de la variété des films. Avec les différentes compétitions, qui se croisent, on a la chance d’assister à un cinéma pluriel, un état des lieux du cinéma mondial. Rien que pour ça c’est intéressant d’y aller, d’autant que tous les films présentés ne trouvent pas nécessairement après coup leur place dans les salles. Le premier attrait est donc cinéphilique. Ensuite, il y a toujours ce paradoxe qu’il est parfois plus facile de voir des vendeurs ou des distributeurs à Cannes qu’à Paris. Pour les rendez-vous, c’est donc aussi un lieu incontournable. Enfin, j’ai une histoire un peu personnelle avec le festival puisque j’ai la chance d’avoir eu un film sélectionné à Cannes en 2003 en tant que réalisateur, à la Semaine de la Critique. Puis, en 2005 nous avons eu, toujours à la Semaine de la Critique, notre premier film d'animation [Imago de Cédric Babouche]. Forcément pour nous ça a été une rampe de lancement vraiment importante !

EN : Vous y serez à nouveau cette année avec un court métrage que vous avez produit, L'heure de l'ours d'Agnès Patron, qui figure en sélection officielle. Que change cette sélection pour lui ?
RD : Commencer sa carrière à Cannes est indéniablement un plus pour un film, même si évidemment il est difficile de prédire une carrière avec ou sans cette sélection. D’ailleurs nous vivons une situation paradoxale pour ce film, puisqu’il n’a pas été sélectionné à Annecy où il y a plus de place pour l’animation, alors qu’il l’a été à Cannes parmi 4200 films reçus… Mais j’espère qu’il va avoir une jolie carrière, car il est assez hypnotique de par sa musique et son choix d’animation. Il est sans dialogue et il a un discours universel… C’est un film symbolique aussi. Des ingrédients qui personnellement influent sur mes choix de films.

Après, bien sûr, je pense que la sélection va aider le film, car on commence déjà à recevoir des propositions de distribution, des demandes de la part de festivals qui veulent le voir… Il y a un petit buzz. Mais le gros buzz, ce serait évidemment de recevoir la Palme d’or. Je l’ai vécu avec le film de Serge Avédikian, Chienne d'histoire. C’est un court métrage qui initialement avait été refusé par de grands festivals avant sa présentation à Cannes, où il a eu la Palme d’or. Du jour au lendemain, on a eu des demandes dans le monde entier. On a dû à l’époque fabriquer plus de 40 copies en 35mm puisque tout le monde le voulait… Un tel prix c’est aussi un engagement technique et financier à assumer dans la foulée ! On voit bien que c’est un accélérateur général pour le réalisateur et pour le producteur. On l’a vu aussi avec Céline Devaux, qui a tout de suite été contactée par des boîtes de production de longs métrages suite à sa sélection avec Le repas dominical [en 2015].

EN : On dit souvent que pour un premier long métrage, il est essentiel d’être à Cannes en terme de visibilité. Est-ce la même chose pour le court ?
RD : Cannes est important, il crée un focus indéniable. Et évidemment cela peut être un tremplin pour le passage du court au long. C’est là où Cannes est évidemment important pour le court. Pour les courts d’animation c’est un peu différent. Les réalisateurs d’animation ne sont pas dans la course à l’échalote pour faire un long métrage dans la foulée de leurs courts. Ce qui les intéresse, c’est de faire des films. Ça prend tellement de temps de faire de l’animation, que réaliser un long métrage, c’est quasiment entrer au couvent ! Donc pour eux, la priorité c’est davantage de faire des expériences cinématographiques. Après, pour revenir à Cannes, des expériences se mettent clairement en place pour favoriser la porosité du court au long, notamment au sein du Short Film Corner (rencontres entre professionnels du court et du long, expertises, etc.).

EN : D'une manière générale, en tant que producteur, en quoi consiste habituellement votre présence à Cannes? Avez-vous des attentes ou des buts spécifiques ?
RD : C’est compliqué parce qu’on a envie de faire plein de choses à Cannes ! Il y a un effet miroir aux alouettes. Beaucoup de choses qui brillent, beaucoup de sollicitations… C’est à la fois un lieu de festivités et un lieu de travail. Il faut préparer son festival de Cannes. C’est un endroit où l’on signe les contrats, bien sûr, mais les grandes annonces faites à Cannes sont souvent signées avant, et l’annonce est faite pendant le festival. Cannes c’est plus l’occasion de rencontrer des personnes, de préparer le futur, de sentir l’air du temps. C’est aussi intéressant de se balader dans le marché et de voir les affiches des films étrangers. Voir comment les films sont “travaillés”. A l’étranger, le cinéma peut être envisagé de manière radicalement différente. Si on reste seulement sur son prisme franco-parisien, on rate des choses, notamment dans les films qu’on choisit en tant que producteur. C’est important de se dire : “tiens, comment le film pourrait être perçu à Dakar, à Montréal, au Japon ?”. Essayer de se mettre à la place des gens, des spectateurs. Je pense même que c’est le principal travail d’un producteur. Si on ne s’intéresse pas à la manière dont sont organisées et perçues les autres cinématographies, on rate quelque chose sur sa propre cinématographie.

EN : Est-ce que cela peut aussi arriver de voir un court métrage et de penser : “cet auteur, j’ai envie de le produire” ?
RD : Alors c’est un petit peu compliqué, surtout à Cannes, parce qu’il y a quand même toujours une notion de respect du producteur qui a produit le film. Si je vois un film qui me plaît beaucoup, je peux aller le dire, au réalisateur et au producteur. Ça fait évidemment toujours plaisir. Ce qui peut arriver aussi, avec les films étrangers, c’est une potentielle coproduction sur le projet suivant ou sur un éventuel long à venir.

EN : Avez-vous le souvenir d'une rencontre, d'une découverte ou d'un événement décisif durant le festival par le passé ?
RD : Sur Tout en haut du monde [de Rémi Chayé], il ne nous manquait quasiment plus qu’un vendeur international. On avait eu quelques pistes qui ne s’étaient pas concrétisées, et puis un soir, on s’était retrouvé dans un dîner organisé par la société Urban Distribution. A un moment, on a présenté le trailer du film sur mon ordinateur, et toute l’équipe d’Urban a adoré. Quand le “big boss” est arrivé, Frédéric Corvez, toute son équipe lui a dit : “il faut que tu regardes ! c’est mortel !”. Il a regardé puis il a sorti son chéquier et il a dit “XXXXXXX euros !”. Et le temps s’est arrêté… Bon, on a continué à discuter après, évidemment, mais c’était très drôle, parce que c’est exactement l’image qu’on se fait de Cannes. Un geste très “grand seigneur”, complètement improbable, et qu’on raconte après en se disant “ah oui, c’est Cannes. C’est donc possible”. C’est beau, pas seulement par rapport au montant (quoique…), mais déjà par rapport au geste.

J’ai une autre anecdote qui est sympa aussi, c’est quand le court animé de Cédric Babouche a été sélectionné en 2005 à la Semaine de la Critique. A l’époque, les courts métrages passaient en premier partie des longs. Ce n’était pas “ghettoïsé”, et les journalistes “longs métrages” venaient voir aussi les courts. On est passé en première partie du film Me, myself and I de Miranda July, distribué par MK2, qui a fini par avoir la caméra d’or. Et le lendemain, je reçois un coup de fil de l’attachée de presse de MK2, qui me dit : “Nathanaël Karmitz veut absolument voir ce court métrage”. On ne savait pas pourquoi. Et en fait, ce qui s’était passé, c’est qu’il y avait eu un article dans Libération où on parlait plus de notre court métrage et de la renaissance de l’animation française que du long de Miranda. Ça avait intrigué Nathanaël, on s’était rencontré dans la foulée et on avait failli collaborer ensemble à l’époque, pour faire un long métrage. Évidemment ça fait hyper plaisir. Ça prouve que ça peut vraiment être un ascenseur artistique d’être à Cannes et d’avoir cette fenêtre de visibilité.

EN : En quoi le festival et son marché se distinguent-ils selon vous des autres festivals internationaux ? Qu’est-ce qui fait que Cannes a cette aura supérieure à des festivals comme Berlin ou Venise ?
RD : Je pense qu’il y a plein de choses qui peuvent expliquer ça. D’abord, à l’époque de la création du Festival, il n’y avait pas tous les festivals qu’il y a aujourd’hui. Il y a donc une antériorité qui donne une forme de légitimité. Aussi il y a une image de la France, une sorte d’attraction pour le pays. Il y a eu aussi toujours une certaine audace qui a accompagné les sélections, avec ce désir de faire un état des lieux du cinéma. Tarkovski, par exemple et d’autres films qu’il était très difficile de faire sortir de leur pays, comme Yol de Gören et Güney, ont trouvé leur place à Cannes. En plus, Cannes a cette capacité à faire sa mue régulièrement, à se réinventer, à créer des sections parallèles comme la Semaine, la Quinzaine, l’ACID… Il y a également beaucoup de films français ou coproduits par la France qui sont ainsi présentés à Cannes. La France a indéniablement une relation particulière avec le cinéma. Toutes ces raisons se sont agrégées pour faire ce qu’est Cannes aujourd’hui. Toute la question va être maintenant de faire face aux nouveaux combats qui arrivent, comme celui face à Netflix et la sortie en salles de films produits par les télévisions et les sites. Mais bon, ce n’est pas le premier combat et ce ne sera pas le dernier pour Cannes, il ne faut pas s’inquiéter outre mesure.