[La Rochelle 2/6] Victor Sjöström: l’homme, la communauté et la nature

Posté par Martin, le 21 juillet 2019

Le Festival du film de La Rochelle, qui a lieu chaque année fin juin début juillet, est l’occasion de découvrir des films inédits, avant-premières, rééditions, et surtout des hommages et des rétrospectives. Cette année, furent notamment à l’honneur les films muets du Suédois Victor Sjöström (1879-1960) et les dix premiers films de l’Américain Arthur Penn (1922-2010), un des pères du Nouvel Hollywood. Parmi les nouveautés, fut remarqué le très bel essai de Franck Beauvais, Ne Croyez surtout pas que je hurle, qui sortira le 25 septembre 2019. Ces cinéastes questionnent chacun à leur manière la place de l’individu dans la collectivité. Tour d’horizon en trois chapitres.

Suite du chapitre 1


Fuir la ville, entrer dans le paysage

Directeur d’acteurs subtil – certains de ses acteurs jouent avec une modernité stupéfiante – Victor Sjöström est également metteur en scène de théâtre et comédien – il incarnera le vieil homme qui se souvient dans Les Fraises sauvages (1957) d’Ingmar Bergman. Sjöström en tant qu’acteur s’engage physiquement dans ses films, notamment Terje Vigen, Les Proscrits et La Charrette fantôme. Il faut le voir dans Terje Vigen se présenter face à la mer orageuse, puis secourir une barque au bord d’être brisée, ou se laver dans la chute d’eau des Proscrits. Chef d’œuvre impérissable, Les Proscrits pose mieux encore la question de la collectivité. Une veuve tombe amoureuse d’un étranger qui arrive du désert (il s’est échappé du bagne), et une fois son identité connue, s’enfuit avec lui. C’est la femme cette fois qui doit faire le choix entre son monde (dans lequel elle tient une place de choix) et l’amour, ici un sentiment qui semble venir du fin fond du corps autant que de l’âme. Le couple reconstruit une communauté, d’abord avec un enfant, puis avec un ami qui lui aussi a fui – mais que le désir frustré transforme en nouvel ennemi, intérieur. Chaque communauté sème, dès sa création, sa propre destruction : en s’exilant dans la nature, le couple se crée un refuge en forme de tombeau, la femme met au monde un enfant qu’elle tuera, l’ami qui aide à survivre, à chasser et pêcher, retournera sa main contre eux. Au-delà de la tension du récit, mélodramatique, extrêmement bien construit, ce qui sidère le plus dans Les Proscrits, ce sont les paysages. Tourné en décors naturels, le film est parsemé de plans impressionnants dans l’eau, dans la montagne, au bord d’un précipice. Ce qu’essaie de calmer les hommes « d’en bas », ceux du village, ce sont des passions que la nature, elle, déploie pleinement. La dernière image, sublime, sculpte le couple autant qu’elle l’efface, l’immortalisant à jamais dans la nature.

Habiter le vent

Avec Le Vent (1928), son chef d’œuvre américain, Sjöström va encore plus loin dans l’affrontement. Une jeune femme, Letty, vient s’installer dans un village – cette fois c’est le personnage féminin qui vient d’ailleurs. Elle est une fois encore incarnée par Lillian Gish, mélange de fragilité et de détermination inégalable. Poussée hors du giron protecteur de la ferme de son cousin dont l’épouse est jalouse (on la comprend, Gish est sublime), elle est obligée d’épouser un cow-boy qu’elle n’aime pas. Mais le vent souffle dans ce désert américain et recouvre tout sur son passage. Le cow-boy part sauver quelques chevaux et défier le vent, dans l’espoir que Letty finisse par l’aimer. Restée seule, la jeune femme affronte un élément d’une telle force qu’il recouvre quasiment la porte de la petite maison, la transformant – là encore – en tombe. Le conflit apparent – exister face à une communauté jalouse, envieuse – est dépassé par un autre, celui d’une nature violente. Sjöström enferme son héroïne dans cette maison, devenue centre de toutes les passions. Letty comprend qu’il y a plus fort qu’elle, qu’eux tous. C’est en acceptant cette découverte que le vent devient pour elle un allié – il recouvre un cadavre qu’elle veut cacher. A la fois film très impressionnant et capable du plus grand dénuement – la seconde partie se passe uniquement dans une chambre et devant la porte – Le Vent dessine une réconciliation de l’homme avec la Nature. A la fin, Letty ne fuit plus, elle accepte les lois, qui ne sont pas tant celles, éphémères, d’une communauté, que celles, atemporelles, de la Nature. Comme le personnage de Terje Vigen qui apprend à se mouvoir dans la mer, Letty a appris à habiter le vent, et c’est ce qui la rend capable d’aimer. Sa nouvelle identité est donc une acceptation inespérée, un pacte entre l’homme, la collectivité et la nature.

[La Rochelle 1/6] Victor Sjöström: l’homme, la communauté et la nature

Posté par Martin, le 20 juillet 2019

Le Festival du film de La Rochelle, qui a lieu chaque année fin juin début juillet, est l’occasion de découvrir des films inédits, avant-premières, rééditions, et surtout des hommages et des rétrospectives. Cette année, furent notamment à l’honneur les films muets du Suédois Victor Sjöström (1879-1960) et les dix premiers films de l’Américain Arthur Penn (1922-2010), un des pères du Nouvel Hollywood. Parmi les nouveautés, fut remarqué le très bel essai de Franck Beauvais, Ne Croyez surtout pas que je hurle, qui sortira le 25 septembre 2019. Ces cinéastes questionnent chacun à leur manière la place de l’individu dans la collectivité. Tour d’horizon en trois chapitres.

Chapitre 1 : Victor Sjöström

Si la carrière de Sjöström semble se partager en deux périodes, la suédoise et l’américaine – il fut appelé à Hollywood après le succès des Proscrits (1917) et de La Charrette fantôme (1921) – elle n’en reste pas moins profondément unie. L’intrigue de ses films repose en effet toujours sur une dialectique qui oppose l’homme et la communauté dans laquelle il vit, souvent une petite ville perdue au bord de la nature : un homme ou une femme cherche à faire partie d’un groupe puis à le fuir. C’est de la tension entre ses deux mouvements que naissent des récits riches en tensions qui donnent la part belle aux paysages.

Les larmes du monde

Femmes infidèles ou considérées comme telles dans La Fille de la tourbière (1917) ou La Lettre écarlate (1926), patronne qui tombe amoureuse d’un proscrit dans le film du même nom, homme qui sort du bagne dans Terje Viegen (1916) mais aussi dans Les Proscrits : comment être dans ce monde qui nous rejette ? Larmes de clown (1924) raconte bien aussi la même souffrance : après avoir été volé à la fois de sa découverte scientifique et de sa femme par un ami, Lon Chaney est giflé aux yeux d’un groupe de scientifiques hilares. Cette humiliation première, il n’a pas de cesse de la rejouer puisque, scientifique déchu, mari abandonné, il devient clown qui se fait gifler dans un cirque : c’est le sens du titre original, He who gets slapped. L’espace du chapiteau devient un miroir déformant de la scène originelle – il fait rire en recevant des gifles qui lui coupent constamment la parole, tombe amoureux d’une jeune acrobate qui n’a d’yeux que pour un autre. Chaney se réapproprie son humiliation autant qu’il n’arrive pas à la dépasser. A la fin, il se confond avec son personnage de scène et détache le cœur de son costume pour le tendre à la jeune acrobate. L’élan comique du clown rejoint le geste tragique de l’homme. La place du public, donc du groupe, est centrale : dans la vision subjective du clown, les scientifiques moqueurs se transforment en clowns grimés, tandis les spectateurs du cirque se transforment en scientifiques. En devenant clown, il n’est plus le scientifique qu’il était, mais il renonce également à sa place d’homme dans la communauté : il est l’objet des regards au centre d’un chapiteau, il n’est ni partie prenante du public ni même, à l’inverse des autres artistes, d’un groupe sur scène – le couple d’acrobates, le dompteur et son lion. Il est montré du doigt, désigné par la foule comme à jamais exclu, par ce rire qui le condamne tel Sisyphe à revivre le même calvaire.

La chair qui brûle

En adaptant le roman de Nathaniel Hawthorne, Sjöström trouve un personnage idéal, moins dans Hester, l’héroïne (divinement incarnée par Lillian Gish) qui, croyant son mari mort, tombe amoureuse du Révérend, que dans le personnage du Révérend lui-même (Lars Hanson). En effet, il est l’ordre. Au début de La Lettre écarlate, Hester est dénoncée pour avoir regardé son reflet – les miroirs sont présents dans le décor, mais recouverts de tissu, comme une tentation perverse – et elle est punie comme il se doit, mais le Révérend prend pitié d’elle, si frêle, les mains liées dans un bout de bois au centre du village. Elle est déjà persona non grata, exclue, même à l’intérieur du cercle. Et c’est pourtant l’homme des lois qui tombe amoureux d’elle. Leur amour ne peut avoir lieu qu’à l’orée du village, lorsque qu’il découvre un sous-vêtement de la jeune femme, partie à la rivière laver le linge. Dans l’alcôve soudain protectrice d’une clairière, le désir se libère. Il faudra pourtant au personnage tout un film pour assumer cet amour et déclarer être le père de l’enfant que la jeune femme met au monde. Cette tension parcourt son corps tout entier, et son geste final rappelle celui du clown qui tend son cœur : il ouvre sa chemise libérant le signe infamant, le « A » de l’adultère. Mais alors qu’Hester le porte sur son vêtement – et le cache parfois avec l’enfant qu’elle porte devant sa poitrine, ce qui ne manque pas d’ironie – le Révérend, lui, a gravé la lettre écarlate dans sa chair, sur son cœur. Aveugle village qui n’a pas voulu voir derrière les apparences – un bout de tissu – aveugle révérend qui a succombé aux interdits qu’il a lui-même nommés. Appartenir à une communauté, c’est faire brûler ses interdits dans sa propre chair.

Festival de la Rochelle : le rendez-vous estival des cinéphiles

Posté par redaction, le 27 juin 2019

Pour tous les cinéphiles, le Festival de cinéma de La Rochelle est un des événements incontournables du début de l’été. Lors de cette 47e édition, qui aura lieu du 28 juin au 7 juillet,  quelque 200 films seront projetés : fictions, documentaires, films d’animation provenant de très nombreux pays.

Organisé depuis 1973 dans le chef-lieu de Charente-Maritime, ce festival a la particularité de ne pas  présenter de compétition, ce qui permet de mettre les films et les réalisateurs sur un même pied d’égalité, sans en privilégier certains.

Marraine de l’édition 2019, l’actrice canadienne Alexandra Stewart présentera trois films de sa filmographie : Le feu follet de Louis Malle, Mickey One d’Arthur Penn et La duchesse de Varsovie de Joseph Morder.

Des hommages seront rendus, en leur présence, au réalisateur italien Dario Argento (Les frissons de l’angoisse, Suspiria), à la directrice de la photographie Caroline Champetier (collaboratrice de Leos Carax, Jean-Luc Godard et Claude Lanzmann notamment), à la cinéaste autrichienne Jessica Hausner (Lourdes, Little Joe), au réalisateur de films d’animation Jean-François Laguionie (Louise en hiver, Le voyage du prince) et au cinéaste palestinien Elia Suleiman (Intervention divine, It Must Be Heaven).

Des rétrospectives seront consacrées à l’acteur Charles Boyer, séducteur français qui a fait l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis, au réalisateur américain Arthur Penn (Bonnie and Clyde, Miracle en Alabama, Little Big Man), et à la réalisatrice ukrainienne Kira Mouratova (Brèves rencontres, Le syndrôme asthénique).

La comédie aura une place de choix cette année, avec la projection de films de Louis de Funès et de Jim Carrey, deux maîtres dans l’art de la mimique et de la grimace. Le premier a fait les beaux jours de la comédie populaire dans les années 1960 avec notamment La grande vadrouille (1966), qui est longtemps resté le film ayant réalisé le plus d’entrées au cinéma en France, avec plus de 17 millions de spectateurs. Il n’a été détrôné que ces dernières années par Bienvenue chez les Ch’tis (2008) et Intouchables (2011). Le second, Jim Carrey, a fait briller la comédie américaine dans les années 1990, notamment avec son interprétation déjantée dans The Mask.

Les festivaliers pourront aussi découvrir 13 films venus d’Islande, ainsi que neuf films muets du réalisateur suédois Victor Sjöström, accompagnés au piano par Jacques Cambra. Parmi les autres événements proposés : des films pour les enfants, un concert hommage à François de Roubaix, compositeur de bandes originales de films (L’homme orchestre, Le samouraï) et des films inédits ou présentés en avant-première.

L’an dernier, la manifestation rochelaise a présenté 158 longs métrages et 56 courts métrages, accueillant au total 86 037 spectateurs. Une belle affluence montrant qu’il n’est pas indispensable pour un festival d’organiser une compétition pour attirer le public dans les salles obscures.

Pierre-Yves Roger

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47e Festival de la Rochelle
Du 28 juin au 7 juillet
Retrouvez toute la programmation sur le site de la manifestation

La Rochelle 2018: Fanny et Alexandre, le décor et l’imaginaire

Posté par Martin, le 12 juillet 2018

Fanny et Alexandre (1982) est, à juste titre, considéré comme le film testamentaire d’Ingmar Bergman, dont on célèbre les 100 ans de la naissance et qui, à cette occasion, a eu l'honneur d'une grande rétrospective au Festival du Film de la Rochelle.

Film de 3 heures – dont la version télévisée en fait 5 – il résume, théorise et diffracte à la fois la vie et l’œuvre du cinéaste suédois. Sa vie, on peut la lire dans son délicieux texte autobiographique (Laterna magica) qui fait la part belle à l’imagination du jeune Bergman : il définit d’abord son lien avec les autres sous les auspices du mensonge et du jeu. Il s’étonne d’ailleurs quand ses parents et ses amis ne goûtent pas son plus beau mensonge – il fait croire à l’école qu’il a été vendu à un cirque. Son œuvre est connue pour l’analyse poussée des rapports humains dans des milieux troubles, où la folie et la violence guettent toujours, que ce soit au sein du couple, da la famille ou du monde (l’ombre du nazisme). Contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, Fanny et Alexandre n’est pas l’analyse du rapport entre la sœur et le frère – ce que sera davantage Cris et chuchotements par exemple – et d’ailleurs Fanny prend nettement moins de place dans le récit qu’Alexandre. Si le point de vue est nettement celui du jeune garçon, sa sœur est néanmoins son auditrice privilégiée, et c’est en cela qu’elle est centrale, devenant celle qui entre dans les récits d’Alexandre : elle y croit. Dans le cinéma de Bergman, la vraie famille, c’est celle avec qui l’on crée un imaginaire collectif et donc bien souvent avec qui l’on monte sur scène – gens du cirque, du théâtre, montreurs d’ombres. Ainsi, la dramaturgie comme la scénographie du film pourraient se résumer à la façon de passer d’un monde à l’autre, de la dureté du réel aux puissances de l’imaginaire. Fanny et Alexandre se partage en trois parties qui chacune crée un espace propre, aux cloisons bien différentes.

La première partie marque le règne des rideaux. Le film commence d’ailleurs par le visage de l’enfant derrière un petit théâtre de marionnettes. On le découvre donc depuis une scène miniature comme si l’on était invité dans les coulisses. La famille a un théâtre, et le père, la mère, la grand-mère d’Alexandre sont des acteurs et, si on ne les voit pas jouer, leur maison devient une grande scène, délimitée par les tentures. Les portes, toujours encadrées de rideaux, sont grandes ouvertes, et l’espace poreux, comme le montre bien la scène de la danse, une farandole qui fait passer les personnages dans toutes les pièces. Cette porosité n’est pas que physique, elle est aussi sociale puisque les employés du théâtre sont invités à la même table, ou que la servante est acceptée sans difficulté comme amante d’un oncle, puis mère de son enfant. La fluidité de tous ces passages se traduit autant par les amples mouvements de caméra que par les liens qui se tissent entre les êtres : quand l’un s’essouffle en pleine danse, c’est son frère qui meurt deux scènes plus tard. Le voile recouvre le corps, et le paradis, celui d’un imaginaire collectif heureux, est à jamais perdu.

Dans la seconde partie, les tentures rougeoyantes font place à des murs blancs et nus. L’austère maison du pasteur, nouveau père des deux enfants, est une épure glaçante, aux portes lourdes, aux fenêtres grillagées. L’enferment est là encore aussi physique que symbolique. Dans une scène inoubliable, Alexandre est frappé par son beau-père, puni par ce qu’il ment… mais, au fond, ment-il ? L’enfant a inventé un conte de princesses enfermées qui se seraient échappées par la fenêtre et seraient mortes noyées. Mais les filles du pasteur sont effectivement mortes noyées, et n’est-il pas en train de raconter sa propre histoire, lui qui ne peut sortir de cette maison devenue prison ? Alexandre transforme ses sentiments réels en histoire, car il est doué du gène familial, contrairement au pasteur qui, lui, nie toute possibilité de fiction. Comment sortir de cet enfer, quand les lois – de Dieu et des hommes – l’interdissent ? Ce n’est pas la logique des événements qui permet aux enfants de s’échapper mais plutôt un vrai tour de passe-passe scénaristique qui fait basculer le film dans l’imaginaire : un ami de la famille débarque avec sa malle magique et embarque littéralement le frère et la sœur. Ils ne sortent pas par une porte, mais plutôt par la force de la pensée, la pensée qu’ils sont soudainement invisibles au fond de ce coffre. Quand le magicien l’ouvre, le pasteur n’y voit que du feu. Il n’y a rien.

La troisième partie bascule donc avec ce coffre – qui est aussi d’une certaine manière le cercueil du père, donc y entrer est la plus grande des transgressions. Les enfants atterrissent dans un atelier de marionnettes. Ce nouveau décor est la concrétisation du rapport à l’imaginaire, et les règles de la physique y sont défiés : quand Alexandre cherche les toilettes la nuit, il entre par une porte de placard et ressort immédiatement par une autre. C’est un univers clos sur lui-même, comme un monde en miroir. Le garçon se heurte à deux frères dont l’un est androgyne (dualité au sein du dédoublement). Il n’y a plus d’entrée ni de sortie, pas de fenêtre donc pas de jour ni de nuit, mais seulement des coulisses et un monde entre deux. Ce passage nécessaire dans les entrailles de la création rend Alexandre apte à poursuivre la quête du père, celle d’un créateur. Quand il retourne dans la maison familiale, la mère et la grand-mère décident d’ailleurs de reprendre le théâtre et de remonter ensemble sur scène, comme un retour au temps béni d’avant. Un retour vraiment ? Impossible d’effacer la mort du père, les deux bébés nés entre-temps, les traces des coups, reçus par le corps et l’âme d’Alexandre et dans le regard de Fanny, la traversée du monde des marionnettes…

A la fin, le film peut, à la manière d’A la recherche du temps perdu quand le narrateur comprend que l’objet de sa littérature sera la vie que nous venons de lire, recommencer, éternellement raconté par Alexandre, derrière son petit théâtre, qui tire le rideau et rejoue pour nous la plus belle des fictions.

Festival de la Rochelle 2018 : Voyage au bout du 7e Art

Posté par redaction, le 27 juin 2018

La 46e édition du Festival international du film de La Rochelle sera placée une nouvelle fois sous le signe de l’éclectisme. Dans cette très jolie ville située au bord de l’océan Atlantique, connue notamment pour les tours de son Vieux-Port, les amoureux du 7e Art pourront découvrir du 29 juin au 8 juillet 200 films venus du monde entier, avec des rétrospectives, des hommages, des longs métrages inédits ou présentés en avant-première, et de nombreux autres événements dont une nuit avec l’acteur américain Christopher Walken !

Le festival s’ouvrira le 29 juin par la projection de Dogman, le dernier film de l’Italien Matteo Garrone, récompensé au dernier Festival de Cannes par le prix d’interprétation masculine pour Marcello Fonte. Il incarne un toiletteur pour chiens qui va peu à peu sombrer dans une spirale criminelle.

Des rétrospectives seront consacrées au Suédois Ingmar Bergman à l’occasion du centenaire de sa naissance, par le biais de 20 longs métrages restaurés (dont Sourires d’une nuit d’été qui a inspiré l’affiche de cette édition), et au Français Robert Bresson, avec 13 longs métrages.  Les "drôles de dames du cinéma muet" (Clara Bow, Marion Davies, Colleen Moore, Beatrice Lillie, Ossi Oswalda) seront aussi à l’honneur à travers neuf films accompagnés au piano.

Des hommages seront par ailleurs rendus à Aki Kaurismäki, Philippe Faucon et Lucrecia Martel. Dix-sept films du Finlandais, dont L’autre côté de l’espoir, et huit longs métrages du Français, dont Fatima (César du meilleur film en 2016), seront proposés aux spectateurs. La réalisatrice argentine fera le déplacement de Buenos Aires pour rencontrer le public et présenter ses quatre films, dont Zama en avant-première.

Le cinéma d’animation sera lui aussi présent à La Rochelle à travers des courts métrages du Canadien d’origine bulgare Theodore Ushev (Vaysha, l'aveugle), ainsi qu’avec des films signés par Nick Park et les Studios Aardman (Chicken Run, Wallace et Gromit, Cro Man).

Une quarantaine de films venus du monde entier, inédits ou en avant-première, seront également présentés, avec notamment la dernière Palme d’or cannoise, Une affaire de famille, du Japonais Kore-eda Hirokazu.

Parmi les autres événements du festival : la projection de douze films venus de Bulgarie et, autour d’une thématique « Musique et Cinéma », celle du film Œdipe roi (1967) suivie d’une lecture musicale de Pier Paolo Pasolini par Béatrice Dalle, Virginie Despentes et le groupe post-punk Zëro le 4 juillet à la Sirène.

Le festival se clôturera par une nuit avec l’acteur américain Christopher Walken. Sous les étoiles, les spectateurs pourront ainsi découvrir ou redécouvrir le magnifique Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978), Brainstorm de Douglas Trumbull (1984) et The King of New York d’Abel Ferrara (1990). De quoi réjouir les cinéphiles, et convertir les autres !

Pierre-Yves Roger

Un cinéma parisien honoré par le Prix CNC de la salle innovante

Posté par vincy, le 3 octobre 2017

Pour sa deuxième édition, le Prix de la salle innovante a été remis par le CNC au congrès de la FNCF à Deauville. Cette année, c'est le lauréat est le Studio des Ursulines, situé dans le quartier latin à Paris, qui a reçu le Grand prix. Une salle monoécran spécialisée dans le jeune public, qui a innové avec son site web de recommandation de films art et essai pour le jeune public, Benshi. La particularité est qu'il met en réseau 130 salles de cinéma partenaires.

Le CNC dote le lauréat d’une campagne de communication de 10000 €.

Benshi, lancé début 2016, est actuellement en campagne de financement participatif sur Kiss Kiss Bank Bank pour lancer sa plateforme VàD, Benshi studio. A la recherche de 20000€, ils ont déjà récolté 15500€ grâce à plus de 400 contributeurs.

Créée en 1925 et ouverte en 1926, la salle de la rue de Ursulines projetait des films d'avant-garde et est devenue la première salle spécialisée dans les films art et essai. Il s'est orienté vers le public jeune en 2003?

Trois mentions spéciales ont été décernées: le CGR Les Minimes de La Rochelle pour ses salles premium, le Pandora d’Avignon pour son Frames Vidéo Festival dédié à la culture numérique en ligne, et le Grand Palace des Sables-d’Olonne pour son ouverture aux entreprises et aux écoles.

L'an dernier, le Grand prix avait récompensé Le Caroussel de Verdun.

Festival de La Rochelle 2017: Suspendre le temps avec Hitchcock et Tarkovski

Posté par Martin, le 3 juillet 2017

Notes à propos de The Lodger d’Hitchcock (1926) et Stalker de Tarkovski (1979).

Difficile de proposer deux rétrospectives en apparence aussi différentes que celles consacrées à Alfred Hitchcock et Andrei Tarkovski au Festival de La Rochelle cette année. L'un, prolixe, est toujours considéré comme le maître du suspense et est admiré, plagié pour son découpage qui dirige avec précision les émotions du spectateur. L'autre n'aura réalisé que sept longs-métrages et, s'il s'est essayé avec succès au film de genre (Stalker, Solaris) ses intrigues métaphysiques, loin de jouer sur le suspense, dilatent le temps. Pourtant, Tarkovski, comme Hitchcock, pratique un art de la suspension de l'instant. Voici une comparaison de leur méthode à travers deux films fondateurs, The Lodger et de Stalker.

Dans le premier grand succès muet d’Hitchcock, The Lodger, chaque moment est dilaté autour de la même attente, comme un jeu avec le spectateur aux multiples variations : le locataire est-il le tueur de jeunes femmes blondes qui sévit tous les mardis ? La jeune blonde de la maison dans laquelle il vit est donc la victime idéale. Lorsqu’elle prend un bain, il frappe à la porte. Elle est dans sa baignoire au premier plan, et au second la porte crée une attente dans l’image même : elle pourrait s'ouvrir à tout instant et causer la mort de la jeune femme. Mais, comme on est chez Hitchcock, cette porte est aussi une métaphore sexuelle tenace : le plan sur les pieds de la jeune femme qui battent la mesure dans l'eau du bain est suivi par celui du jeune homme ému de l'autre côté de la porte. Voyeurisme frustré qui dure jusqu'à ce que la jeune femme s'entoure d'une serviette et aille elle-même ouvrir au jeune homme – elle n'est pas farouche, elle est amoureuse.

Mais ce qui caractérise plus encore le temps du suspense chez Hitchcock, c'est la subjectivité. On est toujours avec le personnage, dans son émotion, si bien que le spectateur peut être mis dans la même tension avec un (presque) innocent sur le point de se faire tuer (la fameuse scène de la douche dans Psychose) qu'avec un criminel avéré qui essaie de récupérer la preuve qui l'accusera (le briquet de L'Inconnu du Nord-Express). Dans The Lodger encore, il est intéressant de noter qu'un effet spécial, une transparence, est utilisé pour nous révéler à quoi pense la blonde héroïne : elle lève les yeux au plafond et la lampe vacille, elle voit soudain les pieds du jeune homme possiblement coupable marcher comme si son regard était capable de transpercer le plafond. Subjectivité sentimentale donc, et une nouvelle fois liée aux pieds, objet de tous les fétiches, puisque c'est un plan sur la trace des chaussures du locataire dans la neige qui orientera le policier dans sa recherche.

Le cinéma de Tarkovski propose l'opération inverse : plutôt que de nous concentrer dans un instant, il nous y perd, plutôt que de nous amener à une transparence dans l’image le récit ne fait que renforcer son opacité. Le temps devient un paysage, et vice versa. Le trajet des trois antihéros de Stalker raconte bien cet étirement du temps. Au lieu d'aller droit sur le chemin de leur quête, le guide fait passer le scientifique et l'intellectuel par de multiples chemins de traverse. Quand l'un s'aventure vers la bâtisse désolée qui semble contenir tous les trésors, une voix le rappelle à l'ordre. Il devra bel et bien suivre le chemin sinueux du guide. Le temps n'existe plus. Ou alors que parce qu'il est perdu. Il s'agit alors pour les trois personnages de ralentir, de réfléchir. Quel petit chemin parcouru physiquement pour un aussi long questionnement moral. Le suspense fait ainsi place à une suspension infinie.

Par la durée de ses films, il s'agit pour Tarkovski de nous mettre dans cet état de brouillard particulier où rêve, réalité, objectif concret et découverte morale se mêlent. Plus l'intrigue se simplifie, plus l'action se densifie. Le film s’apparente alors à un ralenti, une action empêchée, qui nous permettrait de faire miroiter chaque pensée dans l'espace (ce que les personnages appellent la Zone). À la fin, il ne reste qu'à s'abandonner à la contemplation de gouttes d'eau qui tombent et résonnent dans une ruine vide. La beauté est perdue, mais elle est pourtant bien tangible. Le suspend se poursuit, même après le film, dans l'esprit du spectateur. Dans Andrei Roublev, il faut attendre les dernières images pour voir les tableaux du peintre : éclatantes, en couleurs, elles sont le résultat de près de trois heures de luttes, de tortures historiques et de questionnements moraux. Là où chez Hitchcock l'attente est un moyen – elle a toujours une fin : le coupable est confondu, l'innocent innocenté – elle est chez Tarkovski le sujet même du film.

La Rochelle: Hitchcock, Tarkovski, Cantet, Laurel & Hardy, et quelques pépites cannoises au programme

Posté par vincy, le 11 juin 2017

Du 30 juin au 9 juillet, le Festival International du film de La Rochelle célèbrera sa 45e édition. L'événement s'ouvrira avec Barbara de Mathieu Amalric, primé à Un certain regard, et se clôturera avec Jeune femme de Léonor Seraille, Caméra d'or. Le Festival de Cannes sera aussi représenté d'autres films comme 120 battements par minute, Grand prix du jury, Carré 35, En attendant les hirondelles, Gabriel et la montagne, Happy End, Kiss and Cry, Makala, Un beau soleil intérieur, Une femme douce, Vers la lumière et The Square, la palme d'or de cette année.

Trois rétrospectives feront le délice des festivaliers: l’intégrale des courts et longs métrages du cinéaste russe Andreï Tarkovski, 33 film d'Alfred Hitchcock, soit tous ses films muets, tous ses films anglais et dix de ses chefs-d’œuvre américains et un éclairage sur l'œuvre du réalisateur grec Michael Cacoyannis, sept fois en compétition à Cannes et mondialement connu pour son Zorba le grec.

Cinq hommages offriront un panorama du cinéma mondial contemporain: une intégrale des courts et longs métrages de Laurent Cantet, Palme d'or avec Entre les murs, dont le nouveau film, L'atelier, sera le point d'orgue, les longs métrages du colombien Rubén Mendoza, 11 films de Volker Schlöndorff, dont une version "director's cut" de sa Palme d'or, Le tambour, les quatre films du japonais Katsuya Tomita, dont l'avant-première de Bangkok Nites, et trois longs du roumain Andrei Ujica.

La Rochelle fera aussi un focus sur le cinéma israélien, en 16 films parmi lesquels deux docus de Silvina Landsmann, Le Journal d’un photographe de mariage, Le Policier et L’Institutrice de Nadav Lapid, Room 514 de Sharon Bar-Ziv, Mr Gaga, sur les pas d’Ohad Naharin de Tomer Heymann et Mountain de Yaelle Kayam.

Comme chaque année, le festival présentera aussi des classiques (La Ciociara, Le Journal d'une femme de chambre, L’Empire des sens, Le Festin de Babette ...), un grand programme "Retour de flamme" (10 films muets de Laurel et Hardy accompagnés au piano par Serge Bromberg), ainsi qu'une journée dédiée à Jean Gabin et une nuit consacrée à Arnold Schwarzenegger, ou encore un hommage à Bruno Coulais, le compositeur de musique de films, qui fera sa Leçon de musique.

Finissons par les deux expos: Les Moomins qui débarquent à la Médiathèque Michel Crépeau de La Rochelle, du 3 juillet au 30 septembre (entrée libre) et des affiches originales de films d’Alfred Hitchcock à la tour de la Lanterne, du 1er juillet au 12 juillet.

Festival du film de La Rochelle: Les corps et décors de Luchino Visconti

Posté par Martin, le 6 juillet 2015

En une quinzaine de films, Luchino Visconti (1906-1976) aura été le cinéaste italien de l’histoire et du temps. De ses premiers films qualifiés de néoréalistes (le mot a été inventé pour son premier film, Les Amants diaboliques, en 1943) jusqu’aux films tableaux mortifères de la fin (L’Innocent sera son dernier film, en 1976), le cinéaste aura raconté l’Italie de sa constitution (Senso, 1953, ou Le Guépard, 1962) jusqu’aux ambigüités d’un passé récent (l’après mai 1968 dans Violence et passion, 1974). Mais les corps qui se déplacent dans l’espace donne à l’histoire une puissance érotique et morbide. Visite guidée en quelques images fortes à l'occasion de la rétrospective intégrale de ses films au Festival du film de La Rochelle, qui s'est achevé hier.

les amants diaboliques ossessioneLe premier regard des Amants diaboliques

La sueur sur son front. Elle nettoie la cuisine. Giovanna est en noir, décoiffée, un rictus triste sur les lèvres. Son mari, bonhomme, passe, plaisante : c’est sa station service et elle tient le café attenant. Un vagabond s’approche. La route. La station. Le restaurant. Quand il passe la porte, il suffira d’un regard, un long regard. Giovanni s’arrête pour contempler Gino. Il est beau. Dans le cadre de cet espace auquel il n’appartiendra jamais, Gino, en débardeur blanc, jure : sa peau dévore toute la lumière. Objet érotique né dans la crasse (l’essence, les odeurs de cuisine), il est la beauté noire, baudelairienne, qui expulsera Giovanna de son enfer domestique mais signera  aussi son entrée dans la mort – ensemble, ils ne tardent pas à tuer le mari. Tout est joué dès ce premier regard, dès l’apparition du corps désirable et désiré dans l’embrasure de la porte. Gino, apparu sur la route, y projettera l’histoire – deux accidents de voiture encadrent le récit, comme pour mieux révéler l’impossibilité de vivre dans cette Italie en crise.

bellissimaLe cinéma et le désir de Bellissima

Dans Bellissima (1951), Visconti veut filmer Anna Magnani. Elle y joue une mère qui, suite à une annonce de casting, fera tout pour que sa fille de six ans décroche un rôle. Il y a deux espaces, celui de la pauvreté néoréaliste (l’immeuble de Maddalena) et celui du cinéma (Cinecitta). L’entrée de la mère et de sa fille dans ce nouvel espace, celui du rêve, pose d’emblée problème – la petite se perd et il faut la retrouver. Après bien des tractations où la petite doit changer du tout au tout (elle se fait couper les cheveux, porte un tutu, prend des cours de diction avec une actrice ratée), Maddalena entre dans une salle de montage et découvre l’envers du décor : la jeune monteuse est une ex starlette qui se prenait une gifle dans un film comique à succès. Maddalena / Magnani découvre, non pas dans les images, dans les rushes qu’elle est venue voir, mais dans le réel, le visage et le travail de cette monteuse, un corps abandonné, mis au rebut du cinéma, destin plus que probable de sa propre fille. Entre ces deux espaces, le réel et le cinéma, qui se rejoignent ici de façon cruelle, il y aura pourtant eu une lisière : au bord de l’eau, Maddalena s’allonge auprès d’un homme qui profite de son obsession pour lui soutirer de l’argent et peut-être un peu de désir… Alanguie dans  l’herbe, Maddalena s’offre dans une position qui rappelle la Partie de campagne de Jean Renoir (film sur lequel Visconti a été assistant). Le désir brûle soudain la pellicule. La main de l’homme s’approche. Les deux corps forment une ligne oblique entre le fleuve et le chemin terreux. Et puis Magnani reprend le dessus, coupe net au désir, qui né dans la terre et la poussière, aurait pu tout détruire  comme dans Les Amants diaboliques : en un regard désirant, en un geste esquissé, est saisie toute l’étendue d’une autre vie.

les nuits blanches marcello mastroianni

Corps figurés, corps figurants des Nuits blanches

Dans Les Nuits blanches (1957), Visconti adapte Dostoïevski en studio. Tout le décor crie son côté faux et c’est bien naturel : c’est un film sur le rêve amoureux. Un homme voit une femme dans la rue, la suit, lui parle : elle attend un autre homme. Plus elle se confie sur l’autre, plus il tombe amoureux. Le nouveau couple se retrouve toutes les nuits… Dans l’attente, que peut-il se passer ? Le décor porte en son sein cette triangulation du désir. A chaque scène, d’autres couples se rejoignent et disjoignent comme des danseurs au fond du cadre : tout petits au bout d’une ruelle ou sur un pont, ils sont sans visages, des figurines qui doublent le désir d’étreinte du héros. A la fin, c’est lui qui est la figurine abandonnée, puis il regarde enfin le fond du cadre, reflet tragique de son rêve. Le décor aura ainsi exprimé son désir, et plus encore son exil.

sandra claudia cardinaleLe visage étrusque de Claudia Cardinale dans Sandra

Après ses participations, petite dans Rocco et ses frères (1960), plus conséquente dans Le Guépard (1962), Claudia Cardinale est immortalisée par Visconti dans ce qui restera son plus beau rôle – Sandra, « Vaghe Stelle dell’Orsa » en italien, d’après un vers de Leopardi. Récemment mariée à un Américain,  Sandra revient à Volterra, sa ville natale. Sandra est donc un film sur l’origine : origine juive d’un père mort à Auschwitz et à qui on dresse une statue, origine de la tragédie historique et familiale puisque Sandra renoue avec sa mère folle et son frère incestueux. L’essentiel du récit se passe dans cette maison de l’enfance, au milieu des statuettes étrusques. Sandra a beau être partie, elle appartient pour toujours à ce lieu : les coiffures de Cardinale, les axes choisis pour filmer son visage, la lumière qui sculpte son nez, sa bouche, son cou, tout cela en fait une statue de la mythologie. Le moment où la pierre se brise, c’est celui du combat avec le frère amoureux, retour à l’origine dans une chambre sombre qui pourrait tout aussi bien être un ventre maternel. Les stries de lumière déchirent les vêtements et nous offrent le spectacle d’une nouvelle naissance : Sandra sortira de cette lutte en blanc immaculé. Grandie ?

tadzio mort à veniseLe vieil homme et la mort (1) : Mort à Venise

Aschenbach suit Tadzio dans les rues de Venise. Le décor croupissant est recouvert d’un produit blanchâtre. Le musicien, venu se reposer, aurait pu partir un peu plus tôt, fuir le choléra, la mort qui gagne le cadre peu à peu. Mais il a choisi de rester pour avoir aperçu la beauté absolue, celle qu’il n’avait pas voulu voir jusqu’à présent. Il ne se passe que très peu de choses dans Mort à Venise : les descriptions de la nouvelle de Thomas Mann sont fidèlement retranscrites dans des panoramiques et zooms aussi lents qu’envoutants. Le contempaltion de la beauté remplace l’action tandis qu’Aschenbach se souvient : son art n’aura été que rigueur et travail, un art apollinien selon la définition de Nietzche. Aschenbach découvre alors sous les traits du jeune Tadzio une beauté naturelle, violente, pulsionnelle : c’est la face dionysiaque qui a manqué à sa vie. De cette révélation, le personnage meurt – le titre n’en fait pas mystère. Pourtant, à la fin, Tadzio tend la main vers la mer : c’était ça, la vraie beauté que l’artiste n’aura pas réussi à voir. Terrible horizon d’une vie gâchée, tandis que coule le maquillage du personnage transformé en masque grotesque.

romy schneider ludwig

Pourriture de Ludwig

Helmut Berger est Ludwig dans cette fresque de près de quatre heures (1972). Mais plus encore c’est le film tout entier qui est Ludwig. Visconti nous enlise dans la folie de cet empereur esthète qui fait des opéras de Wagner la musique de sa vie, d’un écuyer un prince charmant, d’un acteur aperçu sur une scène un Roméo qu’il épuise à force de lui demander de réciter ses tirades préférées… Le réel dans le récit disparaît quasiment : seuls quelques plans face caméra de ceux qui ont travaillé pour lui nous sortent de l’esprit malade de Ludwig. Alors qu’il y organise une mise en scène, une grotte ou une taverne prennent soudain la forme de son cerveau. Une galerie de miroirs reflète les tréfonds de son âme, un escalier son esprit tortueux. Mais plus les espaces sont beaux, romantiques, foisonnants, plus Ludwig décrépit : l’extérieur, le décor, est le lieu de ses folles rêveries, son corps une peau de chagrin gagnée par la pourriture. Rage de dents, toussotements, yeux exorbités… La maladie ronge son corps tandis que le château apparaît de plus en plus comme un somptueux tombeau. Exilé de son antre sublime, Ludwig s’écroule dans l’hiver, se fige à jamais dans un tableau qu’il aurait pu peindre.

burt lancaster violence et passionLe vieil homme et la mort (2) : Violence et passion

Le titre original, Gruppo di famiglia in un interno (« groupe de famille dans un intérieur »), dévoile l’ambition de Visconti : faire un huis clos en forme de tableau figé où la vie extérieure, le hors-champ, le présent seraient donnés à voir en creux. Ils s’infiltrent en effet dans l’histoire d’un vieil homme qui vit au milieu d’œuvres d’art et de livres. L’inspiration douceâtre des tableaux de genre anglais contraste avec la famille à la vulgarité toute italienne qui viole son espace. La mère écrase sa cigarette à même le sol, la fille s’invite à dîner mais ne vient pas, le gendre fait des travaux bruyants et un gigolo finit par pénétrer littéralement dans la bibliothèque du vieil intellectuel, et à se présenter nu, offert et interdit à la fois, à ses yeux. Mais c’est bien le capitalisme conquérant d’un mari qui n’est pas jamais montré qui fait entrer la pourriture dans l’espace (la fuite au plafond) et fait de la révolte du gigolo soixante-huitard un coup d’épée dans l’eau individuel et finalement très égoïste. Les coups de téléphone, la musique pop et les cris de Silvana Mangano et de sa fille envahissent l’espace sonore du professeur avant que seul résonne un dernier son : les pas de la mort dans l’appartement du dessus. Violence et passion, c’est la destruction d’un espace qui représente toute une vie. Une famille monstrueuse s’y invite, sème le chaos, et paradoxe fait goûter au vieil homme le parfum d’une joie nouvelle.

Mais dans les films de Visconti cette remise en question détruit la construction de toute une vie. Les châteaux de Ludwig, la beauté du Tadzio, le rêve de Cinecitta ou le corps érotisé d’un vagabond dans Les Amants diaboliques sont des écrins révélant la même aspiration vers un ailleurs – un diamant noir qui envahit les espaces et les corps dans un retentissement funeste dont le tragique n’a d’égal que la beauté.

Festival de La Rochelle: Visconti, Assayas, Bellocchio, HHH, Feuillade, MacKendrick à l’honneur

Posté par vincy, le 4 mai 2015

Le 43e Festival international du film de La Rochelle (26 juin - 5 juillet) a révélé l'essentiel de sa programmation. En 2014, la manifestation avait attiré plus de 82 000 spectateurs.

Cette année, La Rochelle rendra hommage à Olivier Assayas, Marco Bellocchio, Hou Hsiao-hsien, dont le dernier film The Assassin est en compétition à Cannes cette année, et à la famille Makhmalbaf avec les films du père Mohsen et de ses enfants, Samira, Hana et Maysam.

Le Festival fera découvrir le cinéma géorgien, avec les films de Levan Koguashvili, George Ovashvili, Nana Ekvtimishvili, Rusudan Chkonia, Tinatin Kajrishvili, Teona et Thierry Grenade et Salomé Alexi.

Côté cinéma classique, les rétrospectives mettront en lumière Louis Feuillade, avec ses Fantômas et ses Vampires, et l'actrice Musidora, égérie de l'affiche du Festival cette année. Une intégrale de Luchino Visconti fera l'évènement, l'occasion de découvrir la récente restauration de Rocco et ses frères, accompagnée de deux documentaires sur le maître. Deux autres rétrospectives concerneront le réalisateur Alexander MacKendrick et les trésors animés des studios d'art de Shanghaï.

La Rochelle présentera aussi des versions restaurées de grands classiques comme Le Troisième Homme, Les Oiseaux, Le Convoi de la peur ou Y aura-t-il de la neige à Noël ?.

Enfin, le Festival projettera en avant-première de nombreux films: Amnesia de Barbet Schroeder (hors compétition à Cannes), At Home d'Athanasios Karanikolas, Chorus de François Delisle, Cosmodrama de Philippe Fernandez, La Vie de Jean-Marie de Peter van Houten, Le Bouton de nacre de Patricio Guzman, primé à Berlin, Les Nuits blanches du facteur d'Andreï Kontchalovski, My Name is Salt de Farida Pacha, The Valley de Ghassan Salhab....

Quant à la Leçon de musique, elle sera conduite par Jean-Claude Petit.

Le programme complet