Venise 2019 : des films sur le désespoir du monde, portés par des personnages désenchantés

Posté par kristofy, le 8 septembre 2019

Cette 76e édition du Festival de Venise a été brillante du côté de son tapis rouge : Kore-eda Hirokazu, Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Pedro Almodovar, James Gray, Brad Pitt, Liv Tyler, Noah Baumbach, Scarlett Johansson, Jean Dujardin, Emmanuelle Seigner, Louis Garrel, Kristen Stewart, Todd Philipps, Joaquin Phoenix, Costa-Gavras, Pablo Larrain, Vincent Lacoste, Meryl Streep, Gary Oldman, Olivier Assayas, Penelope Cruz, Gael Garcia Bernal, Jude Law, John Malkovich, Spike Lee, Nate Parker, David Michôd, Timothée Chalamet, Lily-Rose Deep, Julie Andrews, Luca Marinelli, Roy Anderson, Atom Egoyan, Tsai Ming-liang, Terry Gilliam, Lou Ye, Gong Li, Chiarra Ferragni, Robert Guédiguian, Andrea Riseborough, Dane Dehaan, Johnny Deep, Mark Rylance, Roger Waters... Venise a été glam-rock cette année.

C'est un panel assez éclectique et pailleté du cinéma actuel qui a fait le voyage. Même Brad Pitt a pris le temps de faire des dizaines de selfies avec ses fans. Deux gros films américains étaient très attendus Ad Astra de James Gray avec Brad Pitt et Joker de Todd Philipps avec Joaquin Phoenix, qui s'est imposé parmi les films en compétition jusqu'à recevoir le Lion d'or, succédant à Roma et La forme de l'eau, tous deux oscarisés quelques mois plus tard.

Le palmarès de la 76e Mostra de Venise

Les 21 films de la compétition internationale ont rythmé le Festival. The Perfect Candidate de Haifaa Al-Mansour (le plus féministe), Marriage Story de Noah Baumbach, Ad Astra de James Gray, Waiting For The Barbarians de Ciro Guerra (le plus politique), The Painted Bird de Vaclav Marhoul ont été appréciés et débattus, mais ignorés au palmarès. Avec le triomphe du Joker de Todd Phillips et de J'accuse de Roman Polanski qui faisaient figure de grands favoris de la presse, le jury présidé par Lucrecia Martel a privilégié des films politiques, l'un réalisé par un réalisateur jusque là connu pour ses comédies, l'autre, vétéran archi-primé depuis 50 ans, au cœur d'une bataille médiatique et polémique.

Poker Face

J'accuse rappelle que Roman Polanski est bien encore et toujours un cinéaste important aux yeux de la profession (il a aussi remporté le Prix Fripresci de la critique internationale). Il aurait même pu recevoir la plus haute récompense si il n'y avait pas eu ce noir et scorsesien Joker. La Warner peut s'ennogueillir d'avoir un film prestigieux de plus à son catalogue, tout en montrant qu'il y a une alternative aux productions Marvel du côté des super-héros. En valorisant un personnage de DC Comics, parmi les plus connus et les plus populaires de la BD américaine, à travers une vision plus dramatique que spectaculaire, le studio américain impose sa propre vision de l'exploitation des comics au cinéma. Venise a-t-il consacré avec facilité un film de super-héros, rois du box-office ? Non. Car justement Joker est presque l'antithèse de l'exubérance des super-héros du moment : c'est avant tout l'histoire d'un homme victime de lui-même... Ce Lion d'or attribué à Joker est une première étape qui valide l'objectif des Oscars. Venise a récompensé par le passé Le Secret de Brokeback Mountain de Ang Lee, La Forme de l'eau de Guillermo del Toro et Roma de Alfonso Cuarón. Ses palmarès ont aussi été annonciateurs de statuettes hollywoodiennes avec des films comme La Favorite de Yorgos Lanthimos, Three Billboards de Martin McDonagh, La La Land de Damien Chazelle...

Durant le Festival il était évident que Joaquin Phoenix, trois fois nommé aux Oscars et jamais gagnant, méritait le prix de meilleur acteur. Déjà primé à Venise en 2012 pour The Master de Paul Thomas Anderson, ainsi qu'à Cannes avec A Beautoful Day en 2017, la Coupe Volpi pouvait lui échapper à une seule condition : un Lion d'or pour le film, qui, règlementairement n'est pas compatible avec un autre prix. Samedi soir, c'est donc Todd Phillips accompagné de Joaquin Phoenix qui étaient ensemble sur scène pour recevoir le trophée.

Pour le Lion d'argent attribué à J'accuse, Roman Polanski a appris la nouvelle sur scène au Festival américain de Deauville. C'est sa compagne et actrice dans J'accuse Emmanuelle Seignier qui a reçu en son nom le Lion d'argent. Il est intéressant de constater que les deux films, puissants chacun dans leur style, reposent sur des "victimes" de la société, d'un système, et même sur un malentendu: le Joker est devenu un méchant par la faute d'une société impitoyable pour les faibles et Dreyfus a été emprisonné à cause d'une élite antisémite. La mise à l'écart des deux personnages, au ban de la société, et l'écrasante domination des décideurs, en font deux films sur l'injustice, sociale ou politique.

Surprises

La liste des prix de Venise intègre aussi les deux films de la compétition proposant un genre différent. Soit le documentaire sur la mafia qui reçoit donc un Prix Spécial du jury et  le film d'animation qui obtient le Prix du scénario. Venise a ainsi ouvert un peu plus le 7e art à ces formes narratives souvent oubliées au moment de la remise des prix. Par ailleurs, aucun des deux films de la plateforme Netflix (Marriage Story de Noah Baumbach et The Laundromat de Steven Soderbergh) n'est au palmarès. C'est regrettable pour le Baumbach, qui devrait malgré tout se retrouver aux Oscars.

Un film en particulier était à la fois espéré et redouté pour une récompense : The Painted bird de Vaclav Marhoul. En noir et blanc, cette œuvre est une succession de divers sévices subis ou vus par un enfant durant la seconde guerre mondiale. Trop long avec ses 169 minutes, jusqu'à faire sortir de la salle plusieurs spectateurs rebutés par ce qui se passaient à l'écran, le film est autant une épreuve à voir qu'un tour de force visuel. Vaclav Marhoul semblait désigné pour le Prix de meilleur réalisateur. A la surprise générale, le jury a préféré un contre-pied total en choisissant l'ex-Lion d'or Roy Andersson avec About Endlessness: une suite de courtes scènettes en plan-fixe, sans autre lien entre elles, que des personnages tristement dépressifs ou perdus. Rien de neuf dans l'univers légèrement misanthrope du cinéaste suédois.

Pour l'interprétation, le jury a choisi, côté masculin, Luca Marinelli que les amateurs de cinéma italiens connaissent déjà avec Riccordi? sorti cet été et qui a été révélé dans La solitude des nombres premiers et Chaque jour que Dieu fait, confirmé dans on l'appelle Jeeg robot et Mauvaise graine. En incarnant le héros de Jack London, Martin Eden, il séduit et démontre que le cinéma italien peut compter sur une nouvelle génération de grands comédiens. Le film italien de Pietro Marcello a reçu de nombreux prix parallèles.

L'étonnante surprise du palmarès était du côté féminin. Nous voilà ravis de voir Ariane Ascaride distinguée par un grand prix international Gloria Mundi de Robert Guédiguian. C'est la douzième actrice française à recevoir la Coupe Volpi vénitienne, la première depuis 2008. Césarisée en 1998 (et trois fois nommée depuis), prix de la meilleure actrice à Rome en 2006, la muse-épouse du réalisateur marseillais réussit à décrocher le prix (sans doute pour récompenser indirectement le film et son réalisateur) avec une œuvre chorale de sept personnages. Mariana Di Girolamo, qui porte presque tout le film Ema de Pablo Larrain, a finalement été boudée. La récompense de la révélation semblait promise à un des membres du casting de Babyteeth de Shannon Murphy: ça a été le cas: plutôt que de primer l'actrice Eliza Scanlen, c'est l'acteur Toby Wallace (dix ans de carrière quand même) qui est reparti avec un trophée.

Des histoires vraies remaniées par la fiction

A côté de la compétition officielle, d'autres films hors-compétition ont été marquants comme Seberg de Benedict Andrews avec Kristen Stewart et Adults in the room de Costa-Gavras, tout comme Irreversible - Inversion Intégrale de Gaspar Noé. Les autres sections de Venise ont elles aussi vibré avec quelques titres forts comme American Skin de Nate ParkerNevia de Nunzia De Stefano, Moffie de Oliver Hermanus, Balloon de Pema Tseden, Madre de Rodrigo Sorogoyen.

Le cinéma français s'en sort très bien cette année. Outre le Grand prix pour Polanski, le prix de la meilleure actrice pour Ascaride, le comédien Sami Bouajila (dans Bik Eneich (Un Fils) de Mehdi M. Barsaoui) a été choisi comme meilleur acteur dans la sélection Orizzonti et, dans la même sélection, le trio Jessica Palud, Philippe Lioret, Diastème repart avec le prix du scénario pour Revenir, d'après le roman de Serge Joncour.

Toutes sections confondues, on observe une importance grandissante de films qui s'inspirent d'une histoire vraie  comme autant de variations de biopics : l'actrice Jean Seberg et ses liens avec Hakim Abdullah Jamal des Black Panthers (Seberg avec Kristen Stewart), le colonel Picquart qui veut innocenter Dreyfus (J'accuse de Roman Polanski), le premier ministre Yánis Varoufákis contre les instances européennes à propos de la dette grecque (Adults in the room de Costa-Gavras), des espions cubains aux États-Unis (Wasp Network de Olivier Assayas), le roi Henry V en guerre contre le royaume de France (The King avec Timothée Chalamet), Corinne Sombrun qui découvre les transes chamaniques en Mongolie (Un monde plus grand avec Cécile De France). On pourra s'amuser de cet accroissement de films avec des personnes existantes ou ayant réellement existé, qui nourrissent des œuvres de fiction. Comme si l'histoire authentique avait son importance pour créer un film dramatique. Le nombre de reconstitutions historiques ou de films zoomant sur un morceau d'Histoire est, à ce titre, imposant dans la compétition. En revanche, la diversité des propositions en matière de narration ou d'audaces formelles, a été plutôt rares.

Ce qui explique sans doute pourquoi le Lion d'or a été remis au Joker : de la pure fiction enrobée dans un style qui rend hommage à un cinéma des seventies presque oublié aujourd'hui. Ironiquement, ce factice Joker de BD est devenu, grâce à Todd Phillips, un individu du nom d'Arthur Fleck, presque réhabilité par le cinéma. Il symbolisait finalement tout ce que le jury a aimé dans cette compétition: une vision désespérée du monde, avec des personnages victimes, névrosés, démissionnaires, désenchantés, que ce soit aujourd'hui ou hier. Venise pouvait afficher de grands et beaux sourires sur son tapis rouge: le cinéma ramenait le spectateur à une réalité en lui tendant un miroir qui révèlait l'horreur de la condition humaine.

Venise 2019 : Joker, J’accuse et Marriage Story favoris de la presse

Posté par kristofy, le 7 septembre 2019

Ce 76e Festival de Venise se dirige vers sa clôture avec en point de mire la traditionnelle "cerimonia di premiazione" soit l’annonce du palmarès et du Lion d’or qui succèdera à deux films mexicains, La forme de l'eau en 2017 et Roma en 2018. Les membres du jury présidé par Lucrécia Martel vont devoir défendre leurs films préférés et convaincre les autres, car aucun titre n’est favori pour l'unanimité.

La compétition était riche de 21 films dont un film d’animation, un documentaire, deux longs réalisés par une femme et deux films diffusés uniquement sur Netflix.

On y a vu un mélange de grands noms connus  (Hirokazu Kore-eda, James Gray, Noah Baumbach, Roman Polanski, Pablo Larrain, Todd Philipps, Olivier Assayas, Steven Soderberg, Roy Anderson, Atom Egoyan, Lou Ye, Ciro Guerra...)  et de talents émergeants. Certains films sont handicapés par une durée beaucoup trop longue qui n’était pas assez justifiée par leur histoire comme l’animation No 7 Cherry Lane de Yonfan (125 minutes), A herdade (Le Domaine) de Tiago Guedes (164 minutes), The painted bird de Vaclav Marhoul (169 minutes)… Surtout il va falloir départager un grand nombre de films reconstituant l'Histoire (la seconde guerre mondiale reste inspirante pour les cinéastes).

Chaque jour, à la Mostra, comme à Cannes et à Berlin, une publication fait état d’un tableau des étoiles qui synthétise une moyenne de notes par un panel de la presse italienne et internationale,  avec une notation sur 5.

Pour les journalistes italiens seuls deux films ont été très largement appréciés avec un 4/5: Joker de Todd Philipps et J’accuse de Roman Polanski. Marriage Story de Noah Baumbach suit de près avec 3,5/5.

Pour la presse internationale Marriage Story de Noah Baumbach a séduit aussi avec un 4/5, devançant J’accuse (3,7/5) et Joker (3,4/5). Il en ressort que Wasp Network de Olivier Assayas a été plutôt froidement accueilli (injustement ?) avec une note parmi les plus basses, et que Ad Astra de James Gray ne fait pas consensus (3,3/5 pour l’international, 2,7/5 pour les italiens).

De manière générale seul un tiers des films présenté en compétition ont une note moyenne tirée vers le haut, le tout restant assez disparate. Tout le monde s’accorde pour trouver Joker très réussi (et c’est le cas), et pour apprécier J’accuse sans tenir compte du passé judiciaire de Polanski (et c’est tant mieux). Toutefois tout ceci n’est pas vraiment un indicateur: le palmarès est très ouvert et il y aura donc des surprises, surtout avec un jury aussi éclectique et technique: Lucrétia Martel, cinéaste argentine plutôt radicale, Piers Handling (critique et historien canadien), Mary Harron (réalisatrice), Stacy Martin (actrice franco-britannique), Rodrigo Prieto (directeur de la photographie mexicain), Shinya Tsukamoto (réalisateur japonais), et Paolo Virzi (réalisateur italien).

Quelques films séduisent par leur forme, d’autres plutôt par la portée politique de leur histoire. Et puis il y a ceux qui marquent pour les personnages, leur incarnation et donc les acteurs qui les interprètent. Pour les prix d’interprétation, il y a des noms qui se détachent de manière assez évidente : Mariana Di Girolamo dans Ema de Pablo Larrain, Eliza Scanlen et Toby Wallace dans Babyteeth de Shannon Murphy, Mark Rylance dans Waiting for the Barbarians de Ciro Guerra et évidemment Joaquin Phoenix dans Joker et Catherine Deneuve dans La vérité, tous deux chouchous de la critique anglo-saxonne.

Joker de Todd Philipps est bel et bien un des grands favoris, et il est aussi probable que le palmarès va compter avec La vérité de Hirokazu Kore-eda,  The Painted bird de Vaclav Marhoul, Martin Eden de Pietro Marcello, et The Perfect candidate de Haifaa Al-Mansour dans cette édition ouverte, mais décevante. Car, pour la plus haute récompense, le Lion d’or, bien malin celui qui devinera le vainqueur.

Venise 2019 : J’accuse, de Roman Polanski, avec Jean Dujardin

Posté par kristofy, le 31 août 2019

Roman Polanski : à Venise aussi ce nom provoque encore la question de pouvoir séparer l'homme de l'artiste tant son nom semble une provocation à l'ère #metoo. Ses ennuis judiciaires aux Etats-Unis (il est toujours traquée pour avoir fuit le pays illégalement il y a plus de 40 ans), suite à un rapport sexuel avec une mineure (affaire qui judiciairement est terminée, et que la victime elle-même considère comme close) et Lucrecia Martel, la présidente du jury, qui ne souhaitait pas "célébrer" le cinéaste (Oscar, César, Palme d'or, etc...) ont vite fait d'offrir un scandale. Le producteur italien a menacé de retirer le film, jugeant la position de la réalisatrice argentine "partiale". Elle a du envoyer un communiqué pour s'excuser. La réponse des organisateurs est la même qu'en France (Cannes, César, Cinémathèque...) : il faut séparer l'auteur de son œuvre, ce qui devient, semble-t-il, de plus en plus impossible, tout comme pour Woody Allen (pourtant jamais accusé officiellement devant un tribunal), qui fera l'ouverture de Deauville. A Venise sont venus Alexandre Desplat le compositeur de la musique, Emmanuelle Seigner, la femme fidèle, Louis Garrel (Dreyfus), qui défie une fois de plus l'audace capillaire, et Jean Dujardin (Picquart), qui trouve un grand rôle, enfin. Mais point de Polanski. Dans le film on retrouve aussi Grégory Gadebois, Didier Sandre, Melvil Poupaud, Mathieu Amalric, Vincent Perez...

Polanski est donc en compétition à Venise, où on peut savourer l'ironie de son titre : J'accuse par Roman Polanski. Après deux dernières fantaisies théâtrales en huis-clos Carnage, plutôt réussie, et La Vénus à la fourrure , moins convaincante, il avait signé son film probablement le plus raté, D'après une histoire vraie. Son dernier film d'envergure? Il faut remonter à The Ghost Writer en 2010, en compétition à Berlin, et c'est ce même haut niveau d'ambition qu'il vise avec J'accuse (les deux films ont en commun le scénariste Robert Harris).

Le pitch: Pendant les 12 années qu'elle dura, l'Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier. Elle apparaît toujours comme un symbole de l'iniquité dont sont capables les autorités politiques au nom de la raison d'Etat.
Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXe siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme.
L'affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart, véritable héros oublié de l'Affaire Dreyfus. Une fois nommé à la tête du contre-espionnage, le Colonel Picquart finit par découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées. A partir de cet instant, au péril de sa carrière puis de sa vie, il n'aura de cesse d'identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus.

Après plusieurs adaptations littéraires c'est la première fois que Roman Polanski adapte un vrai épisode de l'Histoire de France dont la chronologie des faits est déjà connue. C'est d'ailleurs un film qui fait écho à l'académique Le Pianiste: l'antisémitisme et  ses séquelles, la solitude d'un homme au milieu d'un chaos. Toutefois, c'est aussi un scénario adapté du livre D. (An Officer and a Spy) de Robert Harris (en fait la première version du script), publié en 2013 à propos de cette scandaleuse affaire Dreyfus.

D'après une histoire vraie

J'accuse est l'un de ces films de reconstitution historique à l'image très 'qualité française' avec un grand soin apporté aux décors, accessoires et costumes. La précision de Polanski en fait presque un film perfectionniste sur cette époque, à la fois conservatrice, et même conformiste, et bouillonnante de créativité (en peinture, musique, littérature...).

L'introduction à cette histoire commence avec le 5 janvier 1895 où dans une cour d'honneur pleine de militaires se déroule le symbole de la condamnation de Dreyfus au déshonneur : il est dégradé, ses galons arrachés, avant d'être envoyé en prison à l'isolement, loin sur un ilot désert d'outremer. La capitale de cette époque (des dizaines d’années avant l'arrivée des Nazis et la seconde guerre mondiale) est vue comme un lieu où l’antisémitisme est une opinion largement partagée par tous, un personnage évoque même une « dégénérescence morale et artistique du pays »…

C’est dans cette ambiance où l’armée qui cherchait un traître qui communiquait des informations à un autre pays trouve que Dreyfus, juif, est un coupable idéal. Plus tard, en mars 1896, le colonel Picquart, ayant été promu à la tête du service qui rassemble et analyse des documents interceptés, remarque qu’il y a toujours des informations communiquées par un traître avec une écriture semblable, alors il s’interroge: et si Dreyfus n’avait pas été accusé et condamné à tort? Il va reprendre l’enquête et le film nous montre le fonctionnement des services de renseignement de l’armée à travers ses méthodes : reconstitution de documents déchirés dans une poubelle, ouverture de lettres avant leur distribution, filature et photographie, comparaison d’écriture…

Au fil de ses recherches Picquart rapporte à sa hiérarchie ses doutes et ses certitudes avant de se heurter à leur refus d’aller plus loin. Le cas a été jugé avec beaucoup de publicité aux citoyens, hors de question de reconnaître qu’il y aurait eu une erreur car « on ne veut pas d’une autre affaire Dreyfus ». Plus grave encore politiquement, Picquart va découvrir qu’il y a eu falsification et manipulation pour accuser ce colonel Dreyfus… Il est alors muté, pour faire tout autre chose, il sera lui aussi emprisonné. C’est en 1897, d’après les informations réunies par Picquart, qu'Emile Zola écrit dans un journal sa fameuse tribune « J'accuse » au président de la République Félix Faure : le scandale devient explosif.

Au-delà de son contexte politique, le film J'accuse se déroule avec le suspens et le rythme d’un thriller pour identifier s'il y a un autre suspect hormis ce Dreyfus, juif, déjà condamné. Est-ce possible que le plus haut niveau hiérarchique de l’armée soit publiquement remis en cause ?

Bien avant le ghetto de Varsovie

Roman Polanski se repose sur la force du scénario (et des faits historiques) pour livrer ici un nouveau film, chargé de complot politique et de manipulation médiatique. On est alors bien plus proche de The Ghost Writer. Alors que la fiction de The Ghost Writer interrogeait en écho la réalité (l’allégeance du premier ministre britannique Tony Blair aux intérêts de guerre américains de George W. Bush…), cette fois c’est avec la réalité du passé (une France antisémite et un pouvoir qui couvre ses erreurs) que J'accuse pourrait questionner notre présent. C'est toute la puissance du film. Car il fait écho à notre époque, bien plus que le titre pourrait faire croire qu'il résonne comme une disculpation du cinéaste. Non, Polanski, incorrigible, a sans doute vu dans ce héros persécuté injustement, un vague reflet de sa situation, mais c'est avant tout la monté des haines discriminatoires (Juifs, musulmans, homos, etc...) qui l'inquiète et l'ont poussé à revenir sur cet épisode révélateur de l'Histoire de France: Dreyfus n'est que la plus grosse graine qui va germer jusque dans les années 1930 et conduire une partie du pays à embrasser la cause nazie.

Le film sera probablement diversement accueilli à l’international, il est peut-être trop ‘franco-français’, tout comme par le jury de Venise. Même si la cause défendue traverse beaucoup de pays occidentaux, même si le sentiment d'injustice est universel. Mais J'accuse est un rappel nécessaire, si besoin était, que Roman Polanski est bien encore et toujours un cinéaste important, capable d'une œuvre puissante et traitant de la haine et des préjugés (religieux, politiques, racistes etc...), autant que d'un système broyant la vérité et l'utilité de lanceurs d'alerte seuls contre tous.

Son film sera l'un des évènements ciné de cet automne, avec une sortie en France le 13 novembre.

Jean Dujardin et Louis Garrel plongent dans l’Affaire Dreyfus

Posté par vincy, le 27 septembre 2018

Alors qu'il est à l'affiche d'I Feel Good depuis hier, Le Film Français annonce que Jean Dujardin incarnera le Colonel Picquart dans J'accuse, film sur l'Affaire Dreyfus.

Cela fait six ans que Roman Polanski travaille sur ce film, avec Robert Harris, son scénariste de The Ghostwriter (2010). Entre temps, entre ses démêlés judiciaires et les problèmes de financement, le cinéaste a réalisé trois films: Carnage, La Vénus à la fourrure et D'après une histoire vraie.

Durant ces six années, le film était sobrement intitulé D. Il s'agit d'un thriller d'espionnage qui a pour toile de fond l'Affaire qui scandalisa la France de 1894 à 1906, autour du Colonel Dreyfus. Désormais intitulé J'accuse, comme la célèbre lettre ouverte d’Emile Zola publiée en une du journal L’Aurore le 3 janvier 1898 adressée au Président de la république Félix Faure. Ici se croisent antisémitisme, raison d'Etat, erreur judiciaire, passion politique et fâcheries diplomatiques à l'international.

Alors qu'il était prévu en anglais, le film se fera finalement en Français. Jean Dujardin interprétera le rôle principal: le scénario prendra le point de vue du Colonel Picquart, chef du contre-espionnage qui découvrit les fausses preuves contre Dreyfus, les vrais coupables et chercha à réhabiliter Dreyfus. Après avoir été Robespierre dans Un peuple et son roi, Louis Garrel sera le Capitaine Dreyfus. Et Emmanuelle Seigner, Gregory Gadebois, Olivier Gourmet, Hervé Pierre, Didier Sandre, Melvil Poupaud, Eric Ruf et Mathieu Amalric composeront le reste du casting.

Distribuée par Gaumont, la sortie du film est calée au 4 décembre 2019. Le tournage débutera le 26 novembre prochain pour s'achever début mars. Ce sera le 23e long métrage de Roman Polanski.