Cannes 2018: Bertrand Bonello sera le Président du jury de la Cinéfondation et des courts métrages

Posté par vincy, le 9 mars 2018

"À l’occasion de la 71e édition du Festival de Cannes (8-19 mai), Bertrand Bonello présidera le Jury de la Cinéfondation et des courts métrages. Le cinéaste français succède ainsi au Roumain Cristian Mungiu" annonce le Festival dans un communiqué ce matin.

Bonello est un habitué de la croisette puisqu'il y a présenté en Compétition trois de ses longs métrages: Tiresia (2003), L’Apollonide – Souvenirs de la maison close (2011) et Saint Laurent (2014). A la Quinzaine il a également été invité pour De la guerre (2008) et Le pornographe avait été l'une des sensations de la Semaine de la critique en 2001 (il y a reçu le Grand prix de la semaine de la critique et le Prix FIPRESCI pour les sections parallèles).

"Musicien de formation classique, cet autodidacte travaille la musique et le cinéma, le son et les images, signe le scénario et compose la musique de tous ses films. Acclamés par la critique, ils témoignent d’une maîtrise prononcée de l’audace et de l’esthétisme. Préférant la perception à la narration classique, les plans longs qui soulignent la sensorialité de l’image, ses univers sont autant d’expériences visuelles et sonores inédites qui s’affranchissent des limites. Admirateur de Bresson, Pasolini et Jarmusch, fan du Parrain et d’eXistenZ, Bertrand Bonello semble avancer à l’instinct autour d’obsessions récurrentes" précise le communiqué.

Fier

Le réalisateur a déclaré suite à cette annonce : "Qu’attendons-nous de la jeunesse, des cinéastes inconnus, des premiers films ? Qu’ils nous bousculent, qu’ils nous fassent regarder ce que nous ne sommes pas capables de voir, qu’ils aient la liberté, le tranchant, l’insouciance et l’audace que parfois nous n’avons plus. La Cinéfondation s’attache depuis 20 ans à faire entendre ces voix et je suis extrêmement fier cette année de pouvoir les accompagner."

Président de la Cinéfondation, Gilles Jacob a expliqué que Bonello "est un des plus grands réalisateurs français contemporains", "un artiste iconoclaste et singulier. Il ajoute à son art des qualités humaines qu'on trouve donc encore aujourd’hui."

Décès d’Idrissa Ouédraogo (1954-2018): Ouagadougou en deuil

Posté par vincy, le 18 février 2018

Un des grands cinéastes africains est mort dimanche 18 février. Le réalisateur et producteur Idrissa Ouédraogo avait 64 ans, a annoncé l'Union nationale des cinéastes du Burkina dans un communiqué transmis à l'AFP. Réalisateur de dix longs métrages et d'une vingtaine de courts métrages, segments, séries télévisées documentaires, Idrissa Ouédraogo a été récompensé du Prix du meilleur court-métrage au FESPACO (Poko, 1981), du Prix Georges Sadoul (Yam daabo, 1986), d'un Prix FIPRESCI (Yaaba, 1989) et d'un Grand prix du jury au Festival de Cannes (Tilaï, 1990) et d'un Ours d'argent au Festival de Berlin (Samba Traoré, 1992) parmi ses multiples récompenses reçus de Tokyo à Melbourne en passant par Venise ou Milan. Tilai avait aussi été couronné par le Grand prix du Fespaco en 1991.

"Dans les années 90, j'avais montré deux de ses films : Yaaba et Titaï, pas parce qu'il était burkinabé mais parce qu'ils étaient beaux. Hier, Idrissa Ouedraogo a fermé les yeux pour de bon, au moment où se couchait le soleil qui a illuminé son oeuvre" a tweeté Gilles Jacob, ancien Président du Festival de Cannes.

Né le 21 janvier 1954 à Banfora (à l'époque en Haute Volta), et après ses études à l'université de Ouagadougou et à l'Institut africain d'études cinématographiques, Idrissa Ouédraogo a lancé en 1981 sa propre structure de production (Les films de l'Avenir) et entre à la Direction de la Production Cinématographique du Burkina-Faso.

Il poursuit sa formation en Russie puis à l'Idhec (ancienne Fémis) et à la Sorbonne en France. Après plusieurs courts et documentaires, il réalise son premier long, Yam Daabo (Le choix), récit sur l'exil d'un paysan du région pauvre du Sahel et sa part de sacrifices. Il a déjà posé les bases de son cinéma-vérité, mélange de documentaire et d'intimité, où les drames semblent être naturellement intégrés au quotidien. A cette époque, il expliquait: "Je déplore que l'image du tiers monde et de l'Afrique en particulier, véhiculée au cinema, à l'étranger et même par certains cinéastes africains, soit trop souvent exclusivement liée a la misère des hommes. La joie, l'amour, la haine, le combat optimiste qui sont des éléments universels, ne doivent pas être exclus."

Avec Yaaba (Grand-mère), il fait le lien entre un enfant joyeux et une vieille femme rejetée par les siens. Il fait le portrait des us et coutumes de sa région natale. Cette histoire initiatique est là encore l'occasion de montrer ce qui fait l'homme: son courage et sa lâcheté, sa bonté et ses conflits, une forme de bonheur toujours encadrée par un environnement violent.

Mais c'est avec Tilaï qu'il acquiert ses lettres noblesses et devient un cinéaste majeur. Il filme un dilemme tragique: un fils revient dans son village et apprend que son père a pris pour deuxième femme celle qui lui était promise. Entre traditions ancestrales et sentiments éternels, le réalisateur brise plusieurs tabous: le fils va avoir une liaison "incestueuse" avec cette deuxième épouse, autrefois sa fiancée. Le déshonneur atteint toute la famille et le père met fin à ses jours, tandis que l'un des frères est chargé de tuer le "maudit". La transgression est au cœur de ce beau film dont le titre signifie La Loi. Entre silences, soupirs, cris, honneurs et désirs, avec simplicité, Idrissa Ouédraogo continue d'explorer les liens flous qui unissent l'amour et la haine. Les paysages du Nord du Burkina Faso, aussi beaux qu'aride, brutaux que fascinants, étaient le parfait cadre de ses histoires, parlées dans la langue mooré du peuple Mossi. Le réalisateur aimait conserver et transmettre cette authenticité.

C'est ce qui, finalement, est en commun à travers toutes ses œuvres. "C'est un baobab qui s'est effondré", a réagi le comédien burkinabè Gérard Sanou, repris par l'AFP. "Il a raconté la vie de gens ordinaires, plantant sa caméra dans les zones rurales plutôt que dans les villes, il a su rendre la beauté des zones sahéliennes", explique Abdoulaye Dragoss Ouédraogo, cinéaste et professeur d'ethnologie visuelle à l'université de Bordeaux.

"C'était le maestro du cinéma burkinabè. C'est douloureux, une perte inestimable pour nous et pour l'Afrique toute entière", a déploré Rasmané Ouédraogo, l'un des principaux acteurs du film Tilaï. Pour le cinéaste et documentariste burkinabè Michel Zongo, "il a inspiré toute une génération de jeunes cinéastes africains. Il a réussi à partager nos histoires avec le monde".

Samba Traoré, sorti en 1993, coscénarisé avec Santiago Almigorena, s'aventure dans le film noir, où le héros à qui tout semble sourire, a construit son bonheur - un mariage et un bar - après un hold-up. Dès lors, le cinéaste continuera de s'ouvrir à d'autres cadres: les angoisses d'un jeune africain arrivé en France dans Le cri du cœur (avec Richard Bohringer), le rêve d'une vie meilleure pour deux amis du Zimbabwe (Kini et Adams), une fresque historique tragique dans La colère des Dieux, un drame sur les injustices et les inégalités sociales dans Kato Kato, ou encore le film collectif sur les attentats du 11 septembre avec un segment de 11'09'01.

La tragédie était sa matière, qu'elle soit signée d'un auteur antique grec ou de Césaire. Mais on se souviendra aussi de son engagement pour l'Afrique, son aspiration à l'émancipation d'un cinéma subjectif décolonisé. "Aujourd’hui le cinéma africain doit se poser beaucoup de questions sur la manière de faire des films avec les nouvelles technologies pour qu’elles soient compétitives, sur la manière de faire des films qui viennent de nous-mêmes, du fond de nous-mêmes. Quand on regarde tous les films qui sortent, je cherche ce que le continent peut apporter aux autres, surtout au sud du Sahara. Quand j’étais gamin, on me racontait plein de contes, les mythes africains, la mythologie, il y a plein de choses intéressantes que le monde ne connaît pas, et cinématographiquement qui auraient été très belles. Je sais pas si c’est par complexe, et pourquoi on n’arrive pas à donner aux autres quelque chose de vraiment propre à nous, notre passé même historique, la colonisation qui était brutale, sauvage."

"Le cinéma c’est un regard sur les choses, les êtres de la vie, un regard philosophique" disait-il, se désolant que la génération suivante n'ait pas pris le relais et que la sienne soit écartée des plateaux.

Mahamat Saleh Haroun n’est plus ministre de la Culture au Tchad

Posté par vincy, le 9 février 2018

"Primé à Cannes, excellent cinéaste tchadien (L'homme qui crie, Une saison en France) Mahamat Saleh Haroun, vient d'être démis de ses fonctions de ministre de la culture. Il a doté la Bibliothèque nationale, créé un prix littéraire, voulu une école de cinéma. Quelqu'un de bien" a tweeté Gilles Jacob ce matin.

Le cinéaste a en effet donné sa démission, un an après avoir pris ses fonctions de ministre de la Culture et du Tourisme du Tchad. Un décret gouvernemental a officialisé ce départ. Il est remplacé par Djibert Younous, désormais ministre de la Jeunesse, des Sports, de la Culture et du Développement touristique.

Raisons personnelles

Dans un entretien à Jeune afrique, le cinéaste avait déclaré le 28 janvier: "Je ne vais pas laver la mémoire du Tchad, qui est tenace. Et si avec ce régime il y a quoi que ce soit de noir, ce n’est pas mon nom qui va le blanchir. Si le régime et ses dirigeants cherchent à améliorer leur image, cela prouve qu’ils ont pris conscience d’une certaine faiblesse et qu’ils sont dans une démarche constructive. Je fais un travail pour le Tchad et son milieu culturel, et quand, à un horizon pas si lointain, il faudra que je parte pour m’occuper de mes films, je partirai."

Et il est parti. Il "a été appelé à d’autres fonctions", selon un décret lu à la radio nationale, qui ne précise pas les raisons de son éviction. "Je n’ai ni été démis de mes fonctions de ministre de la Culture du Tchad ni limogé. J’ai démissionné pour raisons personnelles. J’ai présenté ma démission au Premier ministre le mardi 6 février à 9h30. Elle a été acceptée jeudi matin" précise-t-il.

Mahamat Saleh Haroun est l'auteur du documentaire Hissène Habré, une tragédie tchadienne, Une saison en France, actuellement à l'affiche en France, et L'homme qui crie, prix du jury au Festival de Cannes en 2010.

Les Prix Louis-Delluc 2017 pour Barbara et Grave

Posté par vincy, le 15 décembre 2017

Mauvaise journée pour 120 Battements par minute: évincé des Oscars, il a été snobé par le Delluc. Le Prix Louis-Delluc 2017 a récompensé Barbara de Mathieu Amalric, à la fois docu-fiction, poème expérimental et biopic.

"C'est un film qui nous a beaucoup touchés par sa justesse", a déclaré Gilles Jacob, président du prix, ajoutant que le réalisateur  "est arrivé à quelque chose de très difficile: reconstituer l'univers d'une chanteuse et à l'incarner".

Le film avait fait l'ouverture d'Un Certain regard à Cannes, recevant du jury le Prix pour la poésie du cinéma. Il a aussi été le lauréat du Prix Jean Vigo.

Pour le Prix Louis-Delluc du premier film, le jury a aussi choisi un film cannois, sélectionné à la Semaine de la critique en 2016, Grave de Julia Ducourneau. Un film d'horreur qui a récolté plusieurs récompenses depuis sa présentation sur la Croisette. "C'est déjà une grande cinéaste, il n'y a pas un plan du film qui serait à retirer" a souligné Gilles Jacob. La réalisatrice "a une maîtrise de la mise en scène qui en fait pour un premier film quelque chose de tout à fait remarquable et dont nous sommes certains qu'il y aura une suite", a salué l'ancien Président du Festival de Cannes.

Cannes 70 : les années Gilles Jacob ont passé comme un rêve

Posté par cannes70, le 17 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-1. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .

S'il est bien un homme qui a marqué l'Histoire du Festival de Cannes, c'est évidemment Gilles Jacob, qui y a exercé les fonctions de délégué général de l'édition 78 à l'édition 2003, et la présidence de 2001 à 2014. Il faut même remonter à 1964 pour sa première venue sur la Croisette, où il couvre la 17e édition (et un certain nombre de suivantes) pour la revue Cinéma, puis pour L'Express.

En 1976, il est embauché par le président du festival Robert Favre Le Bret, afin d'être l'adjoint du délégué général du Festival Maurice Bessy. Deux ans plus tard, il accède à la fonction suprême. Ensuite, durant près de 40 ans, Gilles Jacob personnifie à lui seul ce haut lieu du cinéma mondial dont il a fait le plus grand festival de cinéma du monde. Les séances de minuit, la Caméra d'or, la section Un certain regard, la Cinéfondation : c'est lui !

Tout a déjà été écrit sur ce que Cannes, tel qu'on le connaît, doit à Gilles Jacob. Il était donc beaucoup plus amusant de revenir simplement sur les plus beaux moments de ses années à la tête de la manifestation.

1978, la première fois

Avouons-le, au cinéma comme ailleurs, les premières fois ont toujours une saveur particulière. La première sélection de Gilles Jacob ne fait pas exception. On y retrouve un mélange de grands noms et de découvertes, de nouveautés et de fidélité. Un réel équilibre entre l’art et le marché. Fassbinder est là, aux côtés de Carlos Saura, Louis Malle, Jules Dassin, Marco Ferrerri, Nagisa Oshima. Les festivaliers découvrent le 2e long métrage d'un certain Nanni Moretti (Ecce bombo), le premier documentaire de Martin Scorsese (La dernière valse), le Molière-fleuve d'Ariane Mnouchkine (3h50)... C'est la première venue de Claude Chabrol. Sur la croisette, on croise aussi David Bowie, Jane Fonda, la toute jeune Brooke Shields, Susan Sarandon, Isabelle Huppert... Et la Palme d'or va à une chronique familiale aux airs de documentaire quasi ethnologique, L'arbre aux sabots d'Ermanno Olmi. Tout l'esprit cannois résumé en une édition, mélange de glamour et d'exigence cinématographique qui en fait ce lieu unique au monde, copié depuis par tous les festivals du monde.

1979, l'édition préférée


C'est Gilles Jacob lui-même qui l'a avoué, 1979 est l'une de ses années préférées. On voit pourquoi à la lecture des cinéastes en compétition : Claude Lelouch (A nous deux), Andrzej Wajda (Sans anesthésie), Dino Risi (Cher papa), Francesco Rosi (Eboli), Terence Malick (Les moissons du ciel), Luigi Comencini (Le grand embouteillage), André Téchiné (Les soeurs Brontë), Jacques Doillon (La drôlesse), Martin Ritt (Norma Rae), Federico Fellini (Répétition d'orchestre), Alain Corneau (Série noire), James Bridges (Le syndrome chinois, produit par Michael Douglas), James Ivory (The Europeans), John Huston (Le malin), Werner Herzog (Woyzeck)... Auxquels il faut ajouter le flamboyant Hair de Milos Forman en ouverture et une double palme qui fait le grand écart entre Le Tambour de Volker Schlöndorff et Apocalypse now de Francis Ford Coppola.

Et puis, à titre personnel, on est toujours un peu ému d'imaginer le triomphe fait à Manhattan de Woody Allen, en son absence, et hors compétition. Ces applaudissements devant un rideau fermé, c'est aussi Cannes : la nécessité absolue de manifester le bonheur que peut nous procurer un film.

1980, l'année mouvementée


Une année comme seul Cannes les connaît, pleine de grands films, de stars glamour (Isabelle Huppert est à l'affiche de trois films) et de réalisateurs de premier plan : Pialat, Resnais, Hooper, Kurosawa, Tavernier, Godard, Scola...
Mais ce que l'on retient, c'est un épisode lui-même digne d'un film d'espionnage : Stalker de Tarkovski est présenté en film-surprise car les Soviétiques ne voulaient pas qu'il soit montré à Cannes. Les bobines sont même arrivées avec le titre "J’irai cracher sur vos tombes", en référence à Boris Vian. Le secret a été bien gardé et personne ne sait qu'il s'agit de Stalker. Mais bien sûr, dès les premières images, la délégation d’URSS reconnait le film et sort de la salle. S'en suit une sorte de jeu du chat et de la souris dans lequel Gilles Jacob tient parfaitement son rôle, renvoyant "benoîtement" les Russes furieux vers le président du Festival. Lequel gagne à son tour du temps (autour d'un verre). Et les festivaliers découvrent, émerveillés, le film interdit. Il recevra même le prix œcuménique.
Une tradition (montrer des films censurés dans leur pays ou résister à la pression politique) que le Festival maintiendra avec bonheur jusqu'à aujourd'hui, avec des auteurs comme Lou Ye et bien sûr Jafar Panahi, affirmant haut et fort que le rôle de Cannes n'est pas d'épargner les gouvernements mais de soutenir coûte que coûte les artistes.

1987, Festival si humain


Un anniversaire, déjà. Une quarantième édition qui est aussi la 10e sélection de Gilles Jacob. Les festivaliers de l'époque ont l'impression que Cannes est en train de changer. Le "cirque médiatique" s'accélère. La télévision occupe le terrain. Sur les marches, on croise Liz Taylor, Lilian Gish, Faye Dunaway, Paul Newman, Marcelo Mastroianni... et même Lady Di.
Heureusement, on peut toujours compter sur les films (l'autre devise de Cannes). Et cette année-là, à nos yeux, un seul film aurait suffi. En effet, Wim Wenders est de retour avec Les ailes du désir, fable poétique et humaniste en noir et blanc qui va bien au-delà de ce que l'on attend du cinéma. Dans cette parabole bouleversante, le cinéaste interroge notre humanité et notre empathie, notre bonté et notre capacité au bonheur. À travers les doutes et les désirs de ses deux personnages principaux, des anges veillant sur la ville de Berlin,  il met à nu les tourments de l'âme humaine, sa faiblesse, mais aussi sa grandeur lorsqu'elle est transcendée par un amour véritable.
Aujourd'hui encore, trente ans plus tard, on ne comprend pas que le jury (présidé par Yves Montand) ait pu passer à côté de ce chef d'œuvre absolu. À la place, il récompense Sous le soleil de Satan et offre à Maurice Pialat l'occasion de prononcer l'une des répliques les plus célèbres du Festival : "Si vous ne m’aimez pas je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus". Humain, si humain.

1989, l'insolence de la jeunesse


Installé depuis plus de dix ans à la tête de la sélection officielle, Gilles Jacob poursuit son travail de défrichage et de découverte. Il ne néglige pas pour autant les réalisateurs plus installés, et n'hésite pas à suivre fidèlement certains d'entre eux. Ce souci permanent d'équilibre lui permet de réunir chaque année les quinze ou vingt films les plus importants de l'année à venir et de ne pas passer à côté de grand chose.

En 1989, c'est d'autant plus flagrant que sont présents Giuseppe Tornatore (et le phénomène Cinema Paradiso), Jim Jarmusch (avec Mystery train, mais il est en train de devenir un habitué), Bertrand Blier (avec Trop belle pour toi, son meilleur film), Denys Arcand (Jésus de Montréal), Spike Lee (Do the right thing), Shohei Imamura (Pluie noire), Émir Kusturica (Le temps des gitans), Ettore Scola (Splendor)... et deux cinéastes qui débutent : Jane Campion (que Gilles Jacob avait repérée avec son court métrage Peel en 1986, couronné d'une Palme d'or) et Steven Soderbergh.

Si Sweetie repart bredouille, Sexe, mensonges et vidéo s'offre la Palme. À 26 ans, le cinéaste américain indépendant est le plus jeune palmé d'or de l'Histoire (et le seul avec un premier film, aujourd'hui encore). Une année tout simplement exemplaire, audacieuse et innovante, durant laquelle Cannes fut plus que jamais à la pointe du cinéma mondial. Ce qui nous rendrait presque nostalgique...

1993 : la revanche du nouveau monde


Beaucoup de premières fois en cette année 1993, ce qui est joli pour un Festival qui approche de la cinquantaine... Mais ce qui prouve surtout que c'est sous la direction de Gilles Jacob que Cannes a connu le plus de nouveautés et de métamorphoses.
Pour la première fois cette année-là, une femme remporte la Palme d'or du long métrage. Jane Campion (et sa merveilleuse et sensuelle Leçon de piano) est également la première cinéaste à faire le doublé Palme du court et Palme du long. Quel triomphe pour Gilles Jacob qui a cru en elle si tôt ! Il se tissera entre la réalisatrice et le festival un lien inextricable expliquant sa présence répétée en sélection ou en jurée (elle fut même présidente en 2014).
Avec elle, c'est également toute une zone géographique qui gagne : la Nouvelle-Zélande remporte sa première (et unique à ce jour) Palme. Le prix est remis ex-æquo à Adieu ma concubine de Chen Kaige. Là aussi, c'est une première pour la Chine. La région Asie-Pacifique arrive en force dans la cour des grands. C'est d'autant plus flagrant que la Caméra d'or récompense quant à elle un film vietnamien : L'odeur de la papaye verte de Tran Anh Hung. Une nouvelle ère s'annonce.

1994, la belle année


Certaines années relèvent du miracle. Les chefs d'oeuvre se succèdent, du moins en a-t-on l'impression lorsque l'on vit le festival de loin et que les sorties sont étalées sur plusieurs mois, et non pas regroupées sur un peu plus de dix jours. 1994 est pour moi (humble avis) l'une des plus belles de l'Histoire de la Croisette (au moins parmi celles dont j'ai tout vu ou presque), aux côtés de 1971 ou de la préférée de Gilles Jacob lui-même (voir plus haut) 1979. La Palme d'or est remise unanimement à Pulp Fiction, qualifié par Catherine Deneuve, vice-présidente de Clint Eastwood, de «moderne, gonflé, audacieux, d’une belle virtuosité, [avec] une vraie jubilation du cinéma».

Face à ce moment charnière – et pop - du cinéma contemporain, d'autres authentiques chefs d'oeuvre, certains étant les meilleurs de leurs auteurs : Exotica d'Atom Egoyan (tout le monde sait, même Leonard Cohen, qu'il s'agit de son meilleur film), Trois couleurs : Rouge de Krzysztof Kieslowski, Grosse Fatigue de Michel Blanc (avec Gilles Jacob himself), Vivre ! de Zhang Yimou, Journal intime de Nanni Moretti, La Reine de la nuit d'Arturo Ripstein, Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov, La Reine Margot de Patrice Chéreau, Au travers des oliviers d'Abbas Kiarostami, Le Grand Saut des frères Coen, Les Patriotes d'Éric Rochant avec sa sexy espionne malgré elle Sandrine Kiberlain (présidente cette année de la Caméra d'or), Mrs Parker et le Cercle vicieux d'Alan Rudolph, Un été inoubliable de Lucian Pintilie avec la délicieuse Kristin Scott Thomas (hélas pas présente pour Quatre mariages et un enterrement, finalement non retenu…)… Une belle année, l'une des preuves que le meilleur du cinéma passe par la Côte d'Azur lors du joli mois de mai.

1996, l'année Mastroianni


L'année 1996 fut marquée par la dernière venue sur la Croisette d'un des plus grands représentants du cinéma transalpin : Marcello Mastroianni pour le fantaisiste Trois vies et une seule mort de Raul Ruiz. Déjà manifestement affaibli par la maladie qui allait l'emporter le 19 décembre de la même année, il interprétait là son dernier grand rôle, celui d'un personnage affecté par le syndrome de la multiplication de la personnalité. Le voir ainsi dans cette œuvre poétique et drôle était comme un dernier cadeau pour ceux qui aimaient l'acteur et l'homme d'une grande bienveillance. Le voir monter les marches ou répondre aux interviews aux côtés de sa fille Chiara était bouleversant.

Ce bel écrin final était accompagné d'autres grands moments de cinéma dont les deux qui se sont disputés les deux plus belles places du palmarès, Secrets et Mensonges de Mike Leigh (Palme d'or) et Breaking the Waves de Lars von Trier avec Emily Watson (Grand Prix). Preuve d'une énième belle année, la sélection concoctée par Gilles Jacob incluait encore Crash de David Cronenberg, prix du jury dont quelques membres du jury se sont désolidarisés ; Fargo, énième chef d'oeuvre des frères Coen avec sa drôle de shérif ; Goodbye South, Goodbye de Hou Hsiao-hsien, œuvre qui séduit les plus grandes cinéphiles ; Au loin s'en vont les nuages d'Aki Kaurismäki, belle histoire d'amour aux codes de mise en scène colorés et une belle sélection française : Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d'Arnaud Desplechin (première rencontre avec Mathieu Amalric – ils seront à nouveau réunis pour Les Fantômes d'Ismaël –) ; Ridicule de Patrice Leconte ; Un héros très discret, première visite de Jacques Audiard en compétition et Les Voleurs d'André Téchiné, rien de moins. 21 ans après, ces films n'ont rien perdu de leurs qualités artistiques. Enfin, Michael Cimino décevait de nombreux spectateurs avec ce qui est devenu son dernier long-métrage, Sunchaser.

1997, l'année de la Palme des Palmes

Lors de ce même entretien à Télérama en 2009, Gilles Jacob évoque «une fierté, une immense modestie, une soif de les aider à préparer leur nouveau film, la peur de ne pas commencer à l'heure, bref, la routine» lorsqu'on lui demande ce qu'il ressent en haut des marches et qu'autour de soi il y a 33 génies réunis là par lui. Cette édition du 60e anniversaire est ainsi avant tout marquée par la belle brochette de cinéastes réunis pour honorer, en son absence – dommage – Ingmar Bergman, maître du 7e Art, choisi par tous les lauréats d'une Palme d'or pour recevoir la seule et unique Palme des Palmes, remise à un cinéaste passé sur la Croisette mais reparti sans Palme d'or. Billy Wilder (alors encore vivant), Jean-Luc Godard et Woody Allen n'ont pas du arriver très loin. Sur scène sont notamment réunis Akira Kurosawa, les frères Coen, Andrzej Wajda, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Anselmo Duarte, David Lynch, Robert Altman, Michelangelo Antonioni, Henri Colpi ou Claude Lelouch… L'année est aussi celle du putsch de Nanni Moretti sur le jury d'Isabelle Adjani, qui impose une double Palme d'or (la dernière occurrence, ce ne sera hélas – avis tout personnel – plus possible ensuite) à Shohei Imamura (L'Anguille) et Abbas Kiarostami (Le Goût de la Cerise), alors que sa présidente aurait voulu primer Atom Egoyan pour De beaux lendemains, qui se «contente» d'un Grand Prix. Trois chefs d'oeuvre du cinéma contemporain, pourquoi se plaindre d'un palmarès qui honore encore Happy Together (Wong Kar-wai), Ne pas avaler (unique réalisation de Gary Oldman encore aujourd'hui), Ice Storm (Ang Lee) ou Western (Manuel Poirier). Reçu hors-compétition Youssef Chahine reçoit pourtant le Prix du cinquantième anniversaire pour Le Destin mais surtout pour l'ensemble de sa carrière. Une année certainement inoubliable pour ceux qui l'ont vécue...

2003, une dernière année au palmarès radical


À partir de 2004, la sélection sera officiellement signée Thierry Frémaux. 2003 est donc la dernière sous le haut patronage de Gilles Jacob et elle ne sera pas de tout repos. Patrice Chéreau, président du jury, choque en établissant le record du plus petit nombre de films primés : Elephant de Gus Van Sant reçoit la Palme d'or et le Prix de la mise en scène ; Nuri Bilge Ceylan son premier Grand Prix pour Uzak, accompagné d'un double Prix d'interprétation masculine ; Les Invasions barbares permet à Denys Arcand et Marie-Josée Croze d'être respectivement primés pour le scénario et l'interprétation ; À cinq heures de l'après-midi de Samira Makhmalbaf reçoit le Prix du jury et … c'est tout ! Quatre films primés seulement, c'est radical ! «Mieux» que Polanski, autre président «douloureux». Le règlement sera amendé pour éviter à nouveau un tel excès.

Mais ne peut-on pas le regretter ? Chéreau a signé l'acte de naissance d'un des plus grands cinéastes européens et a salué la renaissance d'un cinéaste underground US qui a retrouvé le goût d'un cinéma exigeant. Les trois grands palmarès tendus (le troisième étant celui de David Cronenberg en 1999) ne sont, au final, pas honteux mais marqués par une exigence de qualité et une quête de passion plutôt qu'une envie de saupoudrer les prix, histoire de faire plaisir à tout le monde… On pourrait évoquer une mauvaise humeur imposée aux autres jurés (pas faux) mais au final, pour ne citer que cette édition, quels seraient les grands oubliés de cette édition 2003 ? Honnêtement, j'ai beau avouer un grand faible pour Ce jour-là de Raoul Ruiz et Mystic River de Clint Eastwood, avec le recul, il apparaît évident que Chéreau a su extraire la substantifique moëlle d'une année inégale où des noms majeurs (Kiyoshi Kurosawa, Héctor Babenco, Lars von Trier, Claude Miller, Bertrand Blier, André Téchiné, Alexandre Sokourov, Naomi Kawase, François Ozon, Peter Greenaway, Bertrand Bonello, excusez du peu) n'ont pas forcément signé leurs œuvres les plus indélébiles.

2014, bye bye Mr Cannes (but to be continued...)

Dernière année de Gilles Jacob à la présidence du Festival de Cannes. À partir de 2015, c'est Pierre Lescure, l'ami de Les Nuls (entre autres titres -moindres- de gloire), qui le remplace. On se souvient, avec une émotion non feinte, de son discours bref mais touchant lors de la remise des prix Un Certain Regard (section qu'il a créée en 1978) où il a rappelé son attachement à cet événement et la force de son engagement d'amoureux du cinéma : «on est là pour mettre en question, repousser les limites, inventer inlassablement».

Pour cette dernière présidence, Gilles Jacob, grand utilisateur de Twitter devant l'Eternel (je devrais prendre des cours…), s'amuse à prendre des photos du jury qu'il dévoile en direct, tout en prenant soin de ne rien trop dévoiler, sinon les visages réjouis de Gael Garcia Bernal, Sofia Coppola ou Nicolas Winding Refn (souriant et sans lunettes, une double rareté).

Sans vous demander de trahir le moindre secret, nous serions curieux de savoir quel film aurait eu votre vote si vous aviez participé à leurs délibérations, monsieur Jacob ? L'Adieu au langage de Godard se jouant de la 3D ; Deux jours, une nuit des Dardenne avec la course effrénée de Marion Cotillard pour conserver son boulot ; la critique pas du tout voilée de la corruption russe dans Léviathan d'Andreï Zviaguintsev ; l'une des deux belles biographies artistiques (Mr Turner de Mike Leigh ou Saint Laurent de Bertrand Bonello) ; la satire de Hollywood de Maps to the Stars de David Cronenberg ; la dénonciation des fous de Dieu (Timbuktu d'Abderrahmane Sissako) ou auriez-vous voté vous aussi pour Winter Sleep, la Palme enfin pour Nuri Bilge Ceylan… ? Peut-être auriez-vous pu choisir Mommy de Xavier Dolan pour l'émotion qui se dégage du film mais aussi pour souligner ce qui semble vous lier, lui et vous : un amour illimité pour le Cinéma et les multitudes d'émotions qu'il fait naître.

Marie-Pauline Mollaret (Ecran Noir) et Pascal LeDuff (Critique-Film)

Cannes 70 : la comédie musicale sur le tapis rouge

Posté par cannes70, le 17 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-62.

C’était il y a quelques semaines : Damien Chazelle devenait le plus jeune cinéaste à recevoir un Oscar du meilleur réalisateur pour La La Land, juste après avoir égalé le record de 14 nominations et gagné 6 Golden Globes (réalisation, scénario, musique…). Médiatisé au-delà du possible, le film cartonne au box-office et va même faire chanter certains spectateurs dans les salles avec une ressortie en version karaoké !

Alors, bien sûr, La la land n'était pas à Cannes (il a fait l’ouverture de Venise), contrairement au premier film de Damien Chazelle (Whiplash) sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs. Pourtant, il sonne certes comme un hommage aux classiques américains du genre, mais il est surtout sous l'influence d'un film souvent cité par le réalisateur lui-même : Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. Qui, lui, avait été sacré Palme d’or du Festival de Cannes 1964. Le genre de la comédie musicale qui semblait un peu tombé en désuétude revient donc sur le devant de la scène. En fait, ce n’est pas vraiment la première fois, et c’est d’ailleurs à Cannes que la comédie musicale a plusieurs fois fait son retour.

A noter d'ailleurs que le premier film musical "palmé" sur la Croisette, c'est Orfeu Negro de Marcel Camus, présenté en 1959. Cette année-là, cette adaptation d'une pièce de Vinícius de Moraes, qui revisite le mythe d'Orphée et Eurydice sur fond de Bossa Nova, l'emporte devant Les 400 coups de Truffaut, ou Hiroshima mon amour d'Alain Resnais.

Mais revenons-en à 1964. Le Festival de Cannes est donc "enchanté" par Les parapluies de Cherbourg : les dialogues en chanson de Jacques Demy ont été mis en musique par Michel Legrand, et en fait on y entend peu la voix des acteurs principaux (Catherine Deneuve, Nino Castelnuovo) qui sont doublés par de véritables chanteurs. La comédie musicale qui est souvent dans l’imaginaire fantaisiste est ici ancrée dans le réel : au début des années 60, un jeune homme doit partir faire la guerre en Algérie et quitter une jeune-fille enceinte avant d’être mariée…

Catherine Deneuve est l’actrice au parcours unique dans le genre de la comédie musicale au Festival de Cannes : après Les parapluies de Cherbourg en 1964, elle va chanter et danser dans Dancer in the dark du danois Lars Von Trier en compétition officielle en 2000. Le Palmarès sera au diapason : Palme d’or pour le film, doublé d’un prix d’interprétation de meilleure actrice pour Björk, personnage principal qui chante et compose chansons et musiques. Là encore, film musical rime avec drame, les épreuves les plus tragiques de l’héroïne Björk sont supportée par son amour des comédies musicales qu’elle se chante et danse dans sa tête.

Dans le film Catherine Deneuve accompagne Björk dans deux séquences musicales : Cvalda dans l’usine quand le bruit des machines devient un rythme qui devient une chorégraphie, et My favourite things à la chorale durant les répétitions d’un spectacle joyeux (chanson qui sera reprise larmoyante de désespoir par Björk seule dans sa cellule de prison). Dans Dancer in the dark, chaque séquence chantée et dansée est une échappatoire joyeuse et résignée pour supporter un moment réel pénible, et juste ensuite survient un nouveau drame encore plus tragique…

Après Dancer in the dark, souvenez-vous quel a été le film d’ouverture choisi l’année suivante ? Encore une comédie musicale !  Moulin Rouge de Baz Luhrmann est bien plus virevoltant, avec quantité de reprises de chansons pop (David Bowie, Elton John, Police…), mais son finale n’en reste pas moins (encore) la mort d’une histoire d’amour...

C’est en 2007 que la comédie musicale fait un beau retour en compétition à Cannes avec Les chansons d’amour de Christophe Honoré qui réunit Alex Beaupain à la composition des musiques et Chiara Mastroianni, la fille de Deneuve, à l'écran aux côtés de Ludivine Sagnier, Lous Garrel et Clotilde Hesme. Cette fois, il y a moins de chorégraphie mais tout autant de chansons qui forment des dialogues sur le trouble amoureux (et le deuil) entre un garçon qui aime deux filles dans un ménage à trois qui se complique quand il est lui-même aimé par un autre garçon… Le film repart bredouille, mais Christophe Honoré sera de retour en 2011 avec Les bien-aimés, présenté en clôture.  Un autre film musical dans lequel on retrouve... Catherine Deneuve. Comme pour boucler la boucle.

Cannes fera connaître dans quelques semaines quels seront les films qui seront sélectionnés pour cette 70 édition, mais, ici, on peut déjà vous pronostiquer que la comédie musicale fera de nouveau l’événement lors du Festival... 2018 : en effet, Léos Carax travaille en ce moment sur son prochain film Annette (avec Adam Driver et une actrice encore inconnue en remplacement de Rooney Mara et de Rihanna initialement attachées au projet) qui « sera envoûtant, noir et cruel, mais aussi drôle et joyeux et saura s’inscrire dans la riche histoire d’amour entre le cinéma, la musique et les voix » d’après ses propres mots. Gilles Jacob (ex président du Festival de Cannes) est déjà emballé par le scénario qu’il a lu : « Je pense que ça va être quelque chose ! Can't wait ». Nous non plus.

Kristofy d'Ecran-Noir

Pierre Tchernia, éternel Monsieur Cinéma, est mort

Posté par vincy, le 8 octobre 2016

Homme de télévision, de cinéma et même croqué par Uderzo dans plusieurs albums d'Astérix, Pierre Tchernia, de son vrai nom Pierre Tcherniakowski, est décédé à l'âge de 88 ans cette nuit, samedi 8 octobre.

"La disparition de Monsieur Cinéma met en tristesse la cinéphilie", a déclaré à l'AFP Gilles Jacob, ajoutant: "Son physique tout en rondeur cachait en réalité un metteur en scène lucide, comme dans son film Le Viager où il mettait en évidence les spéculations sur la mort."

Ne le 21 janvier 1928, il avait fait des études dans cet art nouveau qu'était l'image: à l’Ecole technique des métiers du cinéma et de la photographie puis à l'IDHEC où il était en promotion avec Claude Sautet. Ce pionnier du petit écran avait participé à la création du  premier journal télévisé en 1949 avant de devenir en 1955 animateur d'émissions de variétés telles "La piste aux étoiles" ou d'actualités comme "Cinq colonnes à la Une". C'est avec "La boîte à sel" quu'il fit découvrir aux Français des talents comme Jean Poiret, Michel Serrault, son ami, Raymond Devos et Philippe Noiret.

Magique cinéma

A partir de 1966 et jusqu'en 1988, il avait présenté "Monsieur Cinéma", "Jeudi cinéma" et "Mardi cinéma", émissions cultes sur le 7e art, mais aussi émissions de résistances à leur manière quand les Français préféraient la télévision aux salles de cinéma. 60 ans de télévision, cela en fait, en effet, un complice de beaucoup de téléspectateurs, un "ami public n°1". On lui doit aussi les émissions spéciales autour de l'animation américaine, de Walt Disney à Tex Avery. Il avait un savoir-faire inégalable dans sa façon de partager son amour pour les films. Il a  aussi présenté le Festival de Cannes et la cérémonie des Césars pendant plusieurs années.

Parallèlement, il a aussi été réalisateur : adaptations d'oeuvres de Marcel Aymé ou documentaire sur Jean Carmet pour la télévision, films pour le cinéma (Le Viager, Les gaspards, Bonjour l'angoisse, La gueule de l'autre). Il a aussi été scénariste pour deux co-réalisations avec Robert Dhéry (La belle Américaine, Allez France!) et de longs métrages d'animation (plusieurs Astérix, où il prêtait sa voix en tant que narrateur, mais aussi un Dalton). Il avait eu le coup de foudre pour le grand écran avec La Chevauchée fantastique de John Ford.

Fantastique télévision?

Frédérique Bredin, présidente du CNC, rappelle que ce "passionné de cinéma" avait consacré "une grande partie de sa vie à transmettre son amour pour le 7e art au public, qui avait trouvé en lui un passeur érudit et bienveillant. Sa voix et sa silhouette étaient connues de tous."

"J’appartiens à cette génération qui a fait de la télévision parce que le cinéma ne nous ouvrait pas ses portes. Et en faisant de la télévision, nous ne savions pas que nous allions faire du mal à ce cinéma que nous aimions tant" a raconté Pierre Tchernia en 1987. "La télévision ne nous a jamais dispensé toutes les joies à la fois, mais il semble que nous avons connu une époque où, entre le public et nous, existait un état de grâce” avait-il également expliqué.

"Magic Tchernia" revint à son métier d’acteur en interprétant le rôle du centurion et narrateur Caius Gaspachoandalus dans Astérix et Obélix, mission Cléopâtre d’Alain Chabat.

Cannes 2016: Naomi Kawase, Présidente du jury de la Cinéfondation et des Courts métrages

Posté par vincy, le 15 mars 2016

naomi kawase

La cinéaste japonaise Naomi Kawase, habituée de la Croisette, présidera cette année le jury de la Cinéfondation et des Courts métrages de la 69e édition du Festival de Cannes.

Naomi Kawase a été révélée à Cannes en 1997, à l'âge de 27 ans, en devenant la plus jeune lauréate à recevoir la Caméra d’or pour son film Suzaku (Moe No Suzaku). Shara (Sharasojyu) en 2003, La Forêt de Mogari (Mogari no Mori) en 2007 (Grand prix du jury), Hanezu l’esprit des montagnes (Hanezu no tsuki) en 2011 et le superbe Still the Water (Futatsume no mado) en 2014 ont tous été en compétition. L'an dernier, Les délice de Tokyo (AN) a été sélectionné à Un Certain Regard. Sorti en France en janvier sous la bannière Haut et Court, le film est devenu son plus grand succès en France avec 270 000 entrées. En 2013, elle avait aussi été membre du Jury des longs métrages que Naomi Kawase. En 2009, la SRF lui avait décerné un Carrosse d'or à la Quinzaine des réalisateurs.

La réalisatrice a également fondé en 2010 le Festival International du Film de Nara, dédié à la promotion de la jeune création cinématographique.

Selon le communiqué du Festival de Cannes, Naomi Kawase a déclaré : "Les films enrichissent la vie, leurs univers ouvrent des perspectives. Voilà un peu plus de 100 ans que le cinéma existe et son potentiel ne cesse de grandir. C’est un média exceptionnel pour incarner la diversité culturelle du monde et chaque histoire est une vie parallèle qui enchante le public. Les courts métrages sont des exercices particulièrement difficiles car comment transmettre une histoire en si peu de temps ? En même temps, ils offrent une myriade de possibilités inédites. Parmi les films d’étudiants que nous verrons, il y aura la découverte de pépites, et c’est ce qui me rend impatiente de prendre part à ce jury. Cela va être une belle aventure."

De son côté, Gilles Jacob, président de la Cinéfondation, a rappelé : "De ses racines nippones, Naomi Kawase a tiré son extrême délicatesse, sa courtoisie raffinée, une élégance morale. Son talent pointilliste a su diffuser une intelligence du cinéma, un art subtil fait de mystérieuse poésie et d'une grâce de la simplicité au travers des grandes émotions de la vie et des petits gestes du quotidien. Elle rejoint cette année les grands présidents du jury de la Cinéfondation et des courts, les Martin Scorsese, Abbas Kiarostami, Jane Campion, Hou Hsiao Hsien, John Boorman ou les Dardenne…"

Ettore Scola (1931-2016), nous l’avons tant aimé

Posté par vincy, le 19 janvier 2016

Ettore Scola, né le 10 mai 1931 à Trevico, est mort le 19 janvier 2016 à l'âge de 84 ans. Gilles Jacob a twitté très vite: "La classe/l'élégance morale et vestimentaire/l'intelligence/le charme, l'accent délicieux/l'œil de velours/l'humour railleur." Voilà pour la personnalité.

Il avait commencé sa carrière dans une revue humoristique, en tant que dessinateur, comme Federico Fellini avant de devenir scénariste, notamment pour Dino Risi et l'acteur Toto. De là son humour, son goût du grotesque.

Le cinéaste fait ses premières armes avec Parlons femmes (Se permettete parliamo di donne) en 1964. Entre tragédie et comédie, il affine son style de fin observateur de la classe moyenne italienne. Avec Drame de la jalousie qui vaut un prix d'interprétation à Cannes à Marcello Mastroianni en 1970, il entre dans la cour des grands.

Quatre ans plus tard, Nous nous sommes tant aimés vaste fresque de la société italienne après la Seconde Guerre mondiale, est un succès international. De la satire à la comédie, du registre plus intime au drame historique, Scola aura touché à différents genres, soulignant l'hypocrisie humaine et la désillusion d'un monde meilleur. Il se moque ainsi ouvertement des élites ou des petits bourgeois. Notons parmi ses grands films, Une journée particulière, avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni, histoire d'une brève rencontre entre deux voisins exclus du modèle fasciste, une femme au foyer, la Sophia, et un intellectuel homosexuel, il Marcello, alors que Mussolini accueille Hitler en 1938. La femme, cet éternel mystère qui hante tous ses films... Il y avait quelque chose de Claude Sautet dans son cinéma. Mais le cinéma d'Ettore Scola était plus convaincu, plus politique, avec un regard tendre sur les petites gens, mais aussi une absence de complaisance vis-à-vis de ses personnages, qui ne cesse de regretter leurs actes manqués.

40 films en une quarantaine d'années

Son style est ainsi celui d'un réaliste, issu de l'école De Sica, empreint de dérision et de psychologie à la manière d'un Woody Allen, où Rome remplacerait New York. L'ironie se mélange à la mélancolie, la farce à la désillusion. Toujours il s'interroge sur la place du peuple dans l'Histoire et des sociétés souvent oppressantes, à différentes époques, et différents âges de la vie. L'affrontement du temps et les tourments de chacun l'ont conduit à essayer différents genres, comme dans Le Bal qui retrace l'Histoire de France des années 30 aux années 70 à travers des couples et des genres musicaux, du jazz au disco. Ou comme ce documentaire présenté à Venise en 2013, Comme il est étrange de s'appeler Federico : Scola raconte Fellini. Il avait annoncé qu'il ne tournerait plus en 2011, ne se sentant plus appartenir au cinéma contemporain et encore moins à l'industrie telle qu'elle avait évolué.

Depuis 2000, il avait réalisé seulement 2 films, Concurrence déloyale, avec Gérard Depardieu, et Gente di Roma, film quasiment expérimental dans sa narration, avec une promenade dans la capitale italienne durant une journée, où l'on croise notamment Nanni Moretti. Dans tous ses films, la famille est au coeur du récit. Une famille recomposée, élargie, au sens globale du terme: un couple vivant l'amour impossible ou les habitants de sa ville, une communauté dans un bidonville ou les aristocrates français, le peuple de gauche ou les employés du cinéma Splendor. Tous ont des regrets. Car c'est là l'ADN de ses comédies dramatiques, de ces drôles de drames: le regret, émouvant plus que larmoyant, touchant davantage que bouleversant. Ce n'est pas pour rien que Nous nous sommes tant aimés, titre de son film le plus emblématique, pourrait s'accoler à chacune de ses oeuvres.

Cannes, Berlin, les César...

Fondateur du Festival du cinéma de Bari, il est aussi l'un des réalisateurs italiens les plus récompensés du monde. A Cannes, où il avait été président du jury en 1988, il a reçu le Prix de la mise en scène pour Affreux, sales et méchants et le Prix du scénario et des dialogues pour La Terrasse. En France, il reçoit plusieurs César: ceux du meilleur film étranger pour Nous nous sommes tant aimés et Une journée particulière, celui du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Le Bal. A Berlin, il est honoré d'un Ours d'argent du meilleur réalisateur pour Le Bal. Sans oublier quelques prix David di Donatello (les César italiens): meilleur film pour Le Bal et La famille, meilleur réalisateur pour Une journée particulière, Le Bal et La famille, meilleur scénario pour La nuit de Varennes et La Famille.

"J’ai sûrement fait des tas de choses horribles au cours de ma vie ! Mais le plus affreux, c’est probablement de n’avoir pas su faire de meilleurs films" disait-il il y a quelques années. Curieux et optimiste, vivant par l'esprit avec ses amis disparus, Ettore Scola, ce caricaturiste méconnu, était le dernier cinéaste italien à avoir été proche des monstres De Sica et Fellini, Gassman et Mastroianni. Tout en jouant sa propre petite musique. N'oublions pas qu'il clamait que le métier de réalisateur était "un travail de menteur"...

René Féret (1945-2015): l’homme qui n’était plus là

Posté par kristofy, le 28 avril 2015

rené feretLe réalisateur René Féret est décédé ce 28 avril, il allait avoir 70 ans.

Dans plusieurs de ses films René Féret racontait des histoires de fiction inspirées de sa propre vie familiale. Dans son œuvre, il y a d’ailleurs trois films qui forment une trilogie familiale : La Communion solennelle (1976), Baptême (1988) et L’enfant du pays (2003). Des acteurs comme Philippe Léotard, Ariane Ascaride, Nathalie Baye, Valérie Stroh, Jean-Yves Berteloot, Jacques Bonnaffé, Antoine Chappey, Philippe Nahon, Samuel Le Bihan, Elsa Zylberstein, Jean-François Stévenin et plus tard sa fille Salomé Stévenin, et aussi ses enfants à lui comme Marie Féret sont passés devant la caméra de ce cinéaste singulier.

Un Guédiguian du nord

La Communion est une grande saga à propos de trois familles durant plusieurs décennies, avec des naissances, des amours, des disputes, des décès… Avec ce film, René Féret est d’ailleurs pour la première fois en compétition du Festival de Cannes en 1977. Il était arrivé en bus accompagné d’une soixantaine de personnes de l’équipe pour monter les marches. Baptême s'écoule aussi sur plusieurs décennies mais concerne surtout un couple entre le moment de leur rencontre amoureuse et la mort. L’enfant du pays se déroule encore sur plusieurs années, mais cette fois il s’agit de la l’adolescence et de la jeunesse d’un garçon entre ses premiers émois amoureux et sa découverte du métier de comédien. La Communion s’attache plus aux grands-parents de René Féret, Baptême est centré sur ses parents, et L’enfant du pays est une façon pour René Féret de se raconter lui (la mort de son père, la mort de son son petit-frère à quatre ans, une tentative de suicide à 21 ans…) A travers ses films René Féret a aussi mis en image le peuple  de Picardie, de la Somme ou du Pas-de-Calais, des régions qui alors étaient très peu représentées au cinéma. Un Guédiguian du nord. Il a d'ailleur produit Guédiguian, mais aussi distirbué des films et même joué chez Doillon et Wargnier.

Né en 1945 dans une famille modeste de petits commerçants du Nord, il avait été profondément marqué par la figure d'un frère décédé avant sa naissance, à l'âge de 4 ans. Ils avaient le même prénom.

Cinéaste de l'intime, il a aussi adapté Doris Lessing, Michel Foucault ou s'est inspiré de personnages historiques comme la soeur de Mozart" ou Tchekhov.

René Féret est toujours resté un réalisateur actif avec comme derniers films Nannerl, la sœur de Mozart en 2010, Madame Solario en 2012, Le Prochain Film en 2013, et Anton Tchekhov-1890 qui venait de sortir en salles le 18 mars, avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Robinson Stévenin, Jacques Bonnafé, Philippe Nahon, Frédéric Pierrot, Jenna Thiam, Marie Féret…

Entre René Féret et Cannes, il y a eu plusieurs rendez-vous espacés d’une dizaine d’années : sa première fois était en 1975 avec Histoire de Paul, son tout premier film. Il a reçu le Prix Jean Vigo. Ont suivi: La Communion en compétition en 1977, Mystère Alexina à Un certain regard en 1985 (d’ailleurs un des premiers films français à traiter d’une confusion entre genre féminin et/ou masculin), puis , toujours à UCR, en 1993, avec La place d’un autre.

S’il fallait choisir un film de René Féret à (re)voir ou à découvrir pour lui rendre hommage, c'est sans doute Comme une étoile dans la nuit (2008) avec Nicolas Giraud et Salomé Stévenin: " Alors qu'Anne et Marc ont décidé de faire un enfant, Marc découvre qu'il est atteint de la maladie de Hodgkin. Ce film n'est pas l'histoire d'une maladie, c'est l'histoire d'un amour, un amour qui fait échec à la tristesse et à la peur de la mort, un amour qui se nourrit de l'adversité pour se transformer en force véritable… "

Recréer ce qui a disparu

René Féret avait alors déclaré « Je continue à être davantage séduit par l'observation des autres que par l'invention d'un scénario et d'un récit. Ma nièce a vécu cette histoire, celle de perdre injustement son ami atteint du syndrome d'Hodgkin. J'ai d'abord été frappé par le côté odieux de ce qui lui arrivait, et en même temps, tout en restant assez loin d'eux, j'ai perçu à quel point leur attitude était revêtue de dignité, d'amour et de classe. A la mort de son compagnon, je lui ai envoyé une lettre pour lui exprimer mon admiration: c'est celle que l'on retrouve à la fin du film. Les années ont passé et cette tragédie m'est revenue sous la forme d'un film possible, mais j'étais gêné et j'ai mis six mois avant d'oser le dire à ma nièce. J'avais cette idée mais je la chassais, et puis une fois, en la voyant, je lui ai dit que tout ça ferait un film formidable… »

Il a également écrit un roman, Baptême en 1990.

Il était admiré autant par Claude Chabrol que par Bertrand Tavernier. Gilles Jacob, Président d'honneur du Festival de Cannes, lui a rendu cet hommage sur twitter : "Tristesse. Décès de René Féret, cinéaste intimiste de l'épopée familiale. "La Communion solennelle". D'un rien, il faisait tout. Une pensée."

A la question 'Pourquoi filmez-vous ?' (posée à 700 cinéastes par le journal Libération) il avait d’ailleurs répondu en guise de profession de foi : « Je filme surtout pour recréer, pour rendre la vie à ce qui a disparu.»