Cannes 70 : la comédie musicale sur le tapis rouge

Posté par cannes70, le 17 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-62.

C’était il y a quelques semaines : Damien Chazelle devenait le plus jeune cinéaste à recevoir un Oscar du meilleur réalisateur pour La La Land, juste après avoir égalé le record de 14 nominations et gagné 6 Golden Globes (réalisation, scénario, musique…). Médiatisé au-delà du possible, le film cartonne au box-office et va même faire chanter certains spectateurs dans les salles avec une ressortie en version karaoké !

Alors, bien sûr, La la land n'était pas à Cannes (il a fait l’ouverture de Venise), contrairement au premier film de Damien Chazelle (Whiplash) sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs. Pourtant, il sonne certes comme un hommage aux classiques américains du genre, mais il est surtout sous l'influence d'un film souvent cité par le réalisateur lui-même : Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. Qui, lui, avait été sacré Palme d’or du Festival de Cannes 1964. Le genre de la comédie musicale qui semblait un peu tombé en désuétude revient donc sur le devant de la scène. En fait, ce n’est pas vraiment la première fois, et c’est d’ailleurs à Cannes que la comédie musicale a plusieurs fois fait son retour.

A noter d'ailleurs que le premier film musical "palmé" sur la Croisette, c'est Orfeu Negro de Marcel Camus, présenté en 1959. Cette année-là, cette adaptation d'une pièce de Vinícius de Moraes, qui revisite le mythe d'Orphée et Eurydice sur fond de Bossa Nova, l'emporte devant Les 400 coups de Truffaut, ou Hiroshima mon amour d'Alain Resnais.

Mais revenons-en à 1964. Le Festival de Cannes est donc "enchanté" par Les parapluies de Cherbourg : les dialogues en chanson de Jacques Demy ont été mis en musique par Michel Legrand, et en fait on y entend peu la voix des acteurs principaux (Catherine Deneuve, Nino Castelnuovo) qui sont doublés par de véritables chanteurs. La comédie musicale qui est souvent dans l’imaginaire fantaisiste est ici ancrée dans le réel : au début des années 60, un jeune homme doit partir faire la guerre en Algérie et quitter une jeune-fille enceinte avant d’être mariée…

Catherine Deneuve est l’actrice au parcours unique dans le genre de la comédie musicale au Festival de Cannes : après Les parapluies de Cherbourg en 1964, elle va chanter et danser dans Dancer in the dark du danois Lars Von Trier en compétition officielle en 2000. Le Palmarès sera au diapason : Palme d’or pour le film, doublé d’un prix d’interprétation de meilleure actrice pour Björk, personnage principal qui chante et compose chansons et musiques. Là encore, film musical rime avec drame, les épreuves les plus tragiques de l’héroïne Björk sont supportée par son amour des comédies musicales qu’elle se chante et danse dans sa tête.

Dans le film Catherine Deneuve accompagne Björk dans deux séquences musicales : Cvalda dans l’usine quand le bruit des machines devient un rythme qui devient une chorégraphie, et My favourite things à la chorale durant les répétitions d’un spectacle joyeux (chanson qui sera reprise larmoyante de désespoir par Björk seule dans sa cellule de prison). Dans Dancer in the dark, chaque séquence chantée et dansée est une échappatoire joyeuse et résignée pour supporter un moment réel pénible, et juste ensuite survient un nouveau drame encore plus tragique…

Après Dancer in the dark, souvenez-vous quel a été le film d’ouverture choisi l’année suivante ? Encore une comédie musicale !  Moulin Rouge de Baz Luhrmann est bien plus virevoltant, avec quantité de reprises de chansons pop (David Bowie, Elton John, Police…), mais son finale n’en reste pas moins (encore) la mort d’une histoire d’amour...

C’est en 2007 que la comédie musicale fait un beau retour en compétition à Cannes avec Les chansons d’amour de Christophe Honoré qui réunit Alex Beaupain à la composition des musiques et Chiara Mastroianni, la fille de Deneuve, à l'écran aux côtés de Ludivine Sagnier, Lous Garrel et Clotilde Hesme. Cette fois, il y a moins de chorégraphie mais tout autant de chansons qui forment des dialogues sur le trouble amoureux (et le deuil) entre un garçon qui aime deux filles dans un ménage à trois qui se complique quand il est lui-même aimé par un autre garçon… Le film repart bredouille, mais Christophe Honoré sera de retour en 2011 avec Les bien-aimés, présenté en clôture.  Un autre film musical dans lequel on retrouve... Catherine Deneuve. Comme pour boucler la boucle.

Cannes fera connaître dans quelques semaines quels seront les films qui seront sélectionnés pour cette 70 édition, mais, ici, on peut déjà vous pronostiquer que la comédie musicale fera de nouveau l’événement lors du Festival... 2018 : en effet, Léos Carax travaille en ce moment sur son prochain film Annette (avec Adam Driver et une actrice encore inconnue en remplacement de Rooney Mara et de Rihanna initialement attachées au projet) qui « sera envoûtant, noir et cruel, mais aussi drôle et joyeux et saura s’inscrire dans la riche histoire d’amour entre le cinéma, la musique et les voix » d’après ses propres mots. Gilles Jacob (ex président du Festival de Cannes) est déjà emballé par le scénario qu’il a lu : « Je pense que ça va être quelque chose ! Can't wait ». Nous non plus.

Kristofy d'Ecran-Noir

Pierre Tchernia, éternel Monsieur Cinéma, est mort

Posté par vincy, le 8 octobre 2016

Homme de télévision, de cinéma et même croqué par Uderzo dans plusieurs albums d'Astérix, Pierre Tchernia, de son vrai nom Pierre Tcherniakowski, est décédé à l'âge de 88 ans cette nuit, samedi 8 octobre.

"La disparition de Monsieur Cinéma met en tristesse la cinéphilie", a déclaré à l'AFP Gilles Jacob, ajoutant: "Son physique tout en rondeur cachait en réalité un metteur en scène lucide, comme dans son film Le Viager où il mettait en évidence les spéculations sur la mort."

Ne le 21 janvier 1928, il avait fait des études dans cet art nouveau qu'était l'image: à l’Ecole technique des métiers du cinéma et de la photographie puis à l'IDHEC où il était en promotion avec Claude Sautet. Ce pionnier du petit écran avait participé à la création du  premier journal télévisé en 1949 avant de devenir en 1955 animateur d'émissions de variétés telles "La piste aux étoiles" ou d'actualités comme "Cinq colonnes à la Une". C'est avec "La boîte à sel" quu'il fit découvrir aux Français des talents comme Jean Poiret, Michel Serrault, son ami, Raymond Devos et Philippe Noiret.

Magique cinéma

A partir de 1966 et jusqu'en 1988, il avait présenté "Monsieur Cinéma", "Jeudi cinéma" et "Mardi cinéma", émissions cultes sur le 7e art, mais aussi émissions de résistances à leur manière quand les Français préféraient la télévision aux salles de cinéma. 60 ans de télévision, cela en fait, en effet, un complice de beaucoup de téléspectateurs, un "ami public n°1". On lui doit aussi les émissions spéciales autour de l'animation américaine, de Walt Disney à Tex Avery. Il avait un savoir-faire inégalable dans sa façon de partager son amour pour les films. Il a  aussi présenté le Festival de Cannes et la cérémonie des Césars pendant plusieurs années.

Parallèlement, il a aussi été réalisateur : adaptations d'oeuvres de Marcel Aymé ou documentaire sur Jean Carmet pour la télévision, films pour le cinéma (Le Viager, Les gaspards, Bonjour l'angoisse, La gueule de l'autre). Il a aussi été scénariste pour deux co-réalisations avec Robert Dhéry (La belle Américaine, Allez France!) et de longs métrages d'animation (plusieurs Astérix, où il prêtait sa voix en tant que narrateur, mais aussi un Dalton). Il avait eu le coup de foudre pour le grand écran avec La Chevauchée fantastique de John Ford.

Fantastique télévision?

Frédérique Bredin, présidente du CNC, rappelle que ce "passionné de cinéma" avait consacré "une grande partie de sa vie à transmettre son amour pour le 7e art au public, qui avait trouvé en lui un passeur érudit et bienveillant. Sa voix et sa silhouette étaient connues de tous."

"J’appartiens à cette génération qui a fait de la télévision parce que le cinéma ne nous ouvrait pas ses portes. Et en faisant de la télévision, nous ne savions pas que nous allions faire du mal à ce cinéma que nous aimions tant" a raconté Pierre Tchernia en 1987. "La télévision ne nous a jamais dispensé toutes les joies à la fois, mais il semble que nous avons connu une époque où, entre le public et nous, existait un état de grâce” avait-il également expliqué.

"Magic Tchernia" revint à son métier d’acteur en interprétant le rôle du centurion et narrateur Caius Gaspachoandalus dans Astérix et Obélix, mission Cléopâtre d’Alain Chabat.

Cannes 2016: Naomi Kawase, Présidente du jury de la Cinéfondation et des Courts métrages

Posté par vincy, le 15 mars 2016

naomi kawase

La cinéaste japonaise Naomi Kawase, habituée de la Croisette, présidera cette année le jury de la Cinéfondation et des Courts métrages de la 69e édition du Festival de Cannes.

Naomi Kawase a été révélée à Cannes en 1997, à l'âge de 27 ans, en devenant la plus jeune lauréate à recevoir la Caméra d’or pour son film Suzaku (Moe No Suzaku). Shara (Sharasojyu) en 2003, La Forêt de Mogari (Mogari no Mori) en 2007 (Grand prix du jury), Hanezu l’esprit des montagnes (Hanezu no tsuki) en 2011 et le superbe Still the Water (Futatsume no mado) en 2014 ont tous été en compétition. L'an dernier, Les délice de Tokyo (AN) a été sélectionné à Un Certain Regard. Sorti en France en janvier sous la bannière Haut et Court, le film est devenu son plus grand succès en France avec 270 000 entrées. En 2013, elle avait aussi été membre du Jury des longs métrages que Naomi Kawase. En 2009, la SRF lui avait décerné un Carrosse d'or à la Quinzaine des réalisateurs.

La réalisatrice a également fondé en 2010 le Festival International du Film de Nara, dédié à la promotion de la jeune création cinématographique.

Selon le communiqué du Festival de Cannes, Naomi Kawase a déclaré : "Les films enrichissent la vie, leurs univers ouvrent des perspectives. Voilà un peu plus de 100 ans que le cinéma existe et son potentiel ne cesse de grandir. C’est un média exceptionnel pour incarner la diversité culturelle du monde et chaque histoire est une vie parallèle qui enchante le public. Les courts métrages sont des exercices particulièrement difficiles car comment transmettre une histoire en si peu de temps ? En même temps, ils offrent une myriade de possibilités inédites. Parmi les films d’étudiants que nous verrons, il y aura la découverte de pépites, et c’est ce qui me rend impatiente de prendre part à ce jury. Cela va être une belle aventure."

De son côté, Gilles Jacob, président de la Cinéfondation, a rappelé : "De ses racines nippones, Naomi Kawase a tiré son extrême délicatesse, sa courtoisie raffinée, une élégance morale. Son talent pointilliste a su diffuser une intelligence du cinéma, un art subtil fait de mystérieuse poésie et d'une grâce de la simplicité au travers des grandes émotions de la vie et des petits gestes du quotidien. Elle rejoint cette année les grands présidents du jury de la Cinéfondation et des courts, les Martin Scorsese, Abbas Kiarostami, Jane Campion, Hou Hsiao Hsien, John Boorman ou les Dardenne…"

Ettore Scola (1931-2016), nous l’avons tant aimé

Posté par vincy, le 19 janvier 2016

Ettore Scola, né le 10 mai 1931 à Trevico, est mort le 19 janvier 2016 à l'âge de 84 ans. Gilles Jacob a twitté très vite: "La classe/l'élégance morale et vestimentaire/l'intelligence/le charme, l'accent délicieux/l'œil de velours/l'humour railleur." Voilà pour la personnalité.

Il avait commencé sa carrière dans une revue humoristique, en tant que dessinateur, comme Federico Fellini avant de devenir scénariste, notamment pour Dino Risi et l'acteur Toto. De là son humour, son goût du grotesque.

Le cinéaste fait ses premières armes avec Parlons femmes (Se permettete parliamo di donne) en 1964. Entre tragédie et comédie, il affine son style de fin observateur de la classe moyenne italienne. Avec Drame de la jalousie qui vaut un prix d'interprétation à Cannes à Marcello Mastroianni en 1970, il entre dans la cour des grands.

Quatre ans plus tard, Nous nous sommes tant aimés vaste fresque de la société italienne après la Seconde Guerre mondiale, est un succès international. De la satire à la comédie, du registre plus intime au drame historique, Scola aura touché à différents genres, soulignant l'hypocrisie humaine et la désillusion d'un monde meilleur. Il se moque ainsi ouvertement des élites ou des petits bourgeois. Notons parmi ses grands films, Une journée particulière, avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni, histoire d'une brève rencontre entre deux voisins exclus du modèle fasciste, une femme au foyer, la Sophia, et un intellectuel homosexuel, il Marcello, alors que Mussolini accueille Hitler en 1938. La femme, cet éternel mystère qui hante tous ses films... Il y avait quelque chose de Claude Sautet dans son cinéma. Mais le cinéma d'Ettore Scola était plus convaincu, plus politique, avec un regard tendre sur les petites gens, mais aussi une absence de complaisance vis-à-vis de ses personnages, qui ne cesse de regretter leurs actes manqués.

40 films en une quarantaine d'années

Son style est ainsi celui d'un réaliste, issu de l'école De Sica, empreint de dérision et de psychologie à la manière d'un Woody Allen, où Rome remplacerait New York. L'ironie se mélange à la mélancolie, la farce à la désillusion. Toujours il s'interroge sur la place du peuple dans l'Histoire et des sociétés souvent oppressantes, à différentes époques, et différents âges de la vie. L'affrontement du temps et les tourments de chacun l'ont conduit à essayer différents genres, comme dans Le Bal qui retrace l'Histoire de France des années 30 aux années 70 à travers des couples et des genres musicaux, du jazz au disco. Ou comme ce documentaire présenté à Venise en 2013, Comme il est étrange de s'appeler Federico : Scola raconte Fellini. Il avait annoncé qu'il ne tournerait plus en 2011, ne se sentant plus appartenir au cinéma contemporain et encore moins à l'industrie telle qu'elle avait évolué.

Depuis 2000, il avait réalisé seulement 2 films, Concurrence déloyale, avec Gérard Depardieu, et Gente di Roma, film quasiment expérimental dans sa narration, avec une promenade dans la capitale italienne durant une journée, où l'on croise notamment Nanni Moretti. Dans tous ses films, la famille est au coeur du récit. Une famille recomposée, élargie, au sens globale du terme: un couple vivant l'amour impossible ou les habitants de sa ville, une communauté dans un bidonville ou les aristocrates français, le peuple de gauche ou les employés du cinéma Splendor. Tous ont des regrets. Car c'est là l'ADN de ses comédies dramatiques, de ces drôles de drames: le regret, émouvant plus que larmoyant, touchant davantage que bouleversant. Ce n'est pas pour rien que Nous nous sommes tant aimés, titre de son film le plus emblématique, pourrait s'accoler à chacune de ses oeuvres.

Cannes, Berlin, les César...

Fondateur du Festival du cinéma de Bari, il est aussi l'un des réalisateurs italiens les plus récompensés du monde. A Cannes, où il avait été président du jury en 1988, il a reçu le Prix de la mise en scène pour Affreux, sales et méchants et le Prix du scénario et des dialogues pour La Terrasse. En France, il reçoit plusieurs César: ceux du meilleur film étranger pour Nous nous sommes tant aimés et Une journée particulière, celui du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Le Bal. A Berlin, il est honoré d'un Ours d'argent du meilleur réalisateur pour Le Bal. Sans oublier quelques prix David di Donatello (les César italiens): meilleur film pour Le Bal et La famille, meilleur réalisateur pour Une journée particulière, Le Bal et La famille, meilleur scénario pour La nuit de Varennes et La Famille.

"J’ai sûrement fait des tas de choses horribles au cours de ma vie ! Mais le plus affreux, c’est probablement de n’avoir pas su faire de meilleurs films" disait-il il y a quelques années. Curieux et optimiste, vivant par l'esprit avec ses amis disparus, Ettore Scola, ce caricaturiste méconnu, était le dernier cinéaste italien à avoir été proche des monstres De Sica et Fellini, Gassman et Mastroianni. Tout en jouant sa propre petite musique. N'oublions pas qu'il clamait que le métier de réalisateur était "un travail de menteur"...

René Féret (1945-2015): l’homme qui n’était plus là

Posté par kristofy, le 28 avril 2015

rené feretLe réalisateur René Féret est décédé ce 28 avril, il allait avoir 70 ans.

Dans plusieurs de ses films René Féret racontait des histoires de fiction inspirées de sa propre vie familiale. Dans son œuvre, il y a d’ailleurs trois films qui forment une trilogie familiale : La Communion solennelle (1976), Baptême (1988) et L’enfant du pays (2003). Des acteurs comme Philippe Léotard, Ariane Ascaride, Nathalie Baye, Valérie Stroh, Jean-Yves Berteloot, Jacques Bonnaffé, Antoine Chappey, Philippe Nahon, Samuel Le Bihan, Elsa Zylberstein, Jean-François Stévenin et plus tard sa fille Salomé Stévenin, et aussi ses enfants à lui comme Marie Féret sont passés devant la caméra de ce cinéaste singulier.

Un Guédiguian du nord

La Communion est une grande saga à propos de trois familles durant plusieurs décennies, avec des naissances, des amours, des disputes, des décès… Avec ce film, René Féret est d’ailleurs pour la première fois en compétition du Festival de Cannes en 1977. Il était arrivé en bus accompagné d’une soixantaine de personnes de l’équipe pour monter les marches. Baptême s'écoule aussi sur plusieurs décennies mais concerne surtout un couple entre le moment de leur rencontre amoureuse et la mort. L’enfant du pays se déroule encore sur plusieurs années, mais cette fois il s’agit de la l’adolescence et de la jeunesse d’un garçon entre ses premiers émois amoureux et sa découverte du métier de comédien. La Communion s’attache plus aux grands-parents de René Féret, Baptême est centré sur ses parents, et L’enfant du pays est une façon pour René Féret de se raconter lui (la mort de son père, la mort de son son petit-frère à quatre ans, une tentative de suicide à 21 ans…) A travers ses films René Féret a aussi mis en image le peuple  de Picardie, de la Somme ou du Pas-de-Calais, des régions qui alors étaient très peu représentées au cinéma. Un Guédiguian du nord. Il a d'ailleur produit Guédiguian, mais aussi distirbué des films et même joué chez Doillon et Wargnier.

Né en 1945 dans une famille modeste de petits commerçants du Nord, il avait été profondément marqué par la figure d'un frère décédé avant sa naissance, à l'âge de 4 ans. Ils avaient le même prénom.

Cinéaste de l'intime, il a aussi adapté Doris Lessing, Michel Foucault ou s'est inspiré de personnages historiques comme la soeur de Mozart" ou Tchekhov.

René Féret est toujours resté un réalisateur actif avec comme derniers films Nannerl, la sœur de Mozart en 2010, Madame Solario en 2012, Le Prochain Film en 2013, et Anton Tchekhov-1890 qui venait de sortir en salles le 18 mars, avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Robinson Stévenin, Jacques Bonnafé, Philippe Nahon, Frédéric Pierrot, Jenna Thiam, Marie Féret…

Entre René Féret et Cannes, il y a eu plusieurs rendez-vous espacés d’une dizaine d’années : sa première fois était en 1975 avec Histoire de Paul, son tout premier film. Il a reçu le Prix Jean Vigo. Ont suivi: La Communion en compétition en 1977, Mystère Alexina à Un certain regard en 1985 (d’ailleurs un des premiers films français à traiter d’une confusion entre genre féminin et/ou masculin), puis , toujours à UCR, en 1993, avec La place d’un autre.

S’il fallait choisir un film de René Féret à (re)voir ou à découvrir pour lui rendre hommage, c'est sans doute Comme une étoile dans la nuit (2008) avec Nicolas Giraud et Salomé Stévenin: " Alors qu'Anne et Marc ont décidé de faire un enfant, Marc découvre qu'il est atteint de la maladie de Hodgkin. Ce film n'est pas l'histoire d'une maladie, c'est l'histoire d'un amour, un amour qui fait échec à la tristesse et à la peur de la mort, un amour qui se nourrit de l'adversité pour se transformer en force véritable… "

Recréer ce qui a disparu

René Féret avait alors déclaré « Je continue à être davantage séduit par l'observation des autres que par l'invention d'un scénario et d'un récit. Ma nièce a vécu cette histoire, celle de perdre injustement son ami atteint du syndrome d'Hodgkin. J'ai d'abord été frappé par le côté odieux de ce qui lui arrivait, et en même temps, tout en restant assez loin d'eux, j'ai perçu à quel point leur attitude était revêtue de dignité, d'amour et de classe. A la mort de son compagnon, je lui ai envoyé une lettre pour lui exprimer mon admiration: c'est celle que l'on retrouve à la fin du film. Les années ont passé et cette tragédie m'est revenue sous la forme d'un film possible, mais j'étais gêné et j'ai mis six mois avant d'oser le dire à ma nièce. J'avais cette idée mais je la chassais, et puis une fois, en la voyant, je lui ai dit que tout ça ferait un film formidable… »

Il a également écrit un roman, Baptême en 1990.

Il était admiré autant par Claude Chabrol que par Bertrand Tavernier. Gilles Jacob, Président d'honneur du Festival de Cannes, lui a rendu cet hommage sur twitter : "Tristesse. Décès de René Féret, cinéaste intimiste de l'épopée familiale. "La Communion solennelle". D'un rien, il faisait tout. Une pensée."

A la question 'Pourquoi filmez-vous ?' (posée à 700 cinéastes par le journal Libération) il avait d’ailleurs répondu en guise de profession de foi : « Je filme surtout pour recréer, pour rendre la vie à ce qui a disparu.»

« Le Festival n’aura pas lieu », un roman de Gilles Jacob, en librairie le 29 avril

Posté par redaction, le 16 avril 2015

Pierre Lescure, nouveau président du Festival de Cannes, a introduit sa première conférence de presse en rendant hommage à son prédécesseur en clamant : "Le Festival aura bien lieu". Référence directe au titre du roman de Gilles Jacob, Le Festival n'aura pas lieu, qui sera édité chez Grasset le 29 avril.

Le roman s'inspire sans aucun doute de son propre itinéraire puisqu'il suit un certain Lucien Fabas, nommé secrétaire général du Festival de Cannes en 1954. Avant cela, en 1952, il a été envoyé en reportage sur le tournage au Kenya du film Mogambo. D'ailleurs, la couverture du livre met en scène la blonde glaciale Grace Kelly et la brune torride Ava Gardner, les deux partenaires féminines du film, l'un des chefs d'oeuvre de John Ford (1953, avec également Clark Gable). C'est là qu'il rencontre la soeur d'Ava Gardner, Béatrice, dite "Bappie", avec laquelle se noue une passion, à l'écart des conventions. Les deux ont une vie officielle. les deux s'aimeront jusqu'à la fin.

A Cannes, Lucien Fabas n'a pas une vie simple et il doit aussi composer avec acteurs, cinéastes et journalistes, bref les professionnels de la profession. Une immersion dans la vie du Festival, du boycott des Américains jusqu'au Londres des années 70 où l'on croise Louis Malle, Claude Lelouch, Roman Polanski, Orson Welles, Fritz Lang, Federico Fellini... On chasse dans le monde entier les films et les stars pour nourrir cette immense fabrique à rêves condamnés à se consumer en cendres.  Mais, en mai 1968, le festival est annulé par Truffaut et Godard. Il décide partir se ressourcer en Suisse où il croise le général de Gaulle.

Manoel de Oliveira: hommages d’Arte, Gilles Jacob, Serge Toubiana…

Posté par redaction, le 3 avril 2015

Suite au décès du doyen du cinéma, Manoel de Oliveira, seul cinéaste de notre époque à avoir travaillé quand le 7e art était encore muet, les réactions n'ont par tardé.

La chaîne Arte rendra hommage au réalisateur le jeudi 9 avril en diffusant son dernier court métrage, Le Vieillard du Restelo, projeté en décembre dernier à Lisbonne et l'un de ses derniers films, Singularités d'une jeune fille blonde, adaptation de la nouvelle Une singulière jeune fille blonde du grand auteur portugais Eça de Queiroz.

Gilles Jacob (Festival de Cannes)
Premier à réagir sur Twitter, l'ancien Président du Festival de Cannes, Gilles Jacob qui a lancé une salve de tweets:
"Tristesse.Mon cher Manoel est mort. Manoel de Oliveira avait 106 ans et moi je suis orphelin comme tt le cinéma mondial.C'était un seigneur."
"Passés cent ans, on s'était habitué à l'idée que Manoel ne disparaîtrait jamais. Bien sûr, il y avait l'œuvre mais lui aussi c'était établi."
"Quand un artiste de renommée mondiale incarne à lui seul dans sa discipline l'âme d'un pays, cela donne Pessoa ou Oliveira, et l'on est fier."
"Comme Dreyer ou Bunuel, l'art d'Oliveira tient de l'ascète baroque ce qui chez eux n'était pas contradictoire. En plus, il était malicieux."
"Non ou la vaine gloire de commander" est l'un des films majeurs de Manoel et quel beau titre! Quelle leçon!"

Serge Toubiana (Cinémathèque française)
"Il ne faudrait vraiment pas que l’on se contente de garder en mémoire, à propos de Manoel de Oliveira, qu’il fut le cinéaste en activité le plus âgé de toute l’histoire du cinéma mondial. Ce serait faire un sort injuste à sa mémoire. Car il fut bien plus que cela, un très grand cinéaste, né en 1908 à Porto, sa ville, qu’il a filmée et qu’il aimait, auteur d’une soixantaine de films, courts ou longs, voire très longs – son adaptation du Soulier de satin, d’après Claudel, œuvre magnifique, autant lyrique que plastique, durait 6 heures cinquante.

Manoel de Oliveira, qui vient de nous quitter à l’âge de 106 ans, était, de tous les cinéastes en activité, le seul qui avait connu le temps du muet. Douro, faina fluvial, son premier film, un documentaire lyrique sur Porto, date de 1929. Cette trace du muet, ce souvenir intime de l’époque où le cinéma n’était qu’images, est demeuré vivace et traverse son œuvre, aiguisant son regard, accentuant son acuité formelle et narrative. Manoel de Oliveira était un infatigable conteur d’histoires, qui croyait ferme au cinéma des temps primitifs, à ce temps où la croyance du spectateur se fondait sur un regard candide, seul à même de pouvoir entrer dans l’écran, comprendre les personnages, vivre leurs sentiments, pénétrer dans la profondeur de leur âme. Lorsqu’il parlait de ses films, ou de ceux des cinéastes qu’il admirait, il y avait chez Manoel de Oliveira, cette même candeur, ce goût dans la croyance des sentiments profonds et exacerbés, quelque chose de l’enfance qu’il exprimait, tel un homme sage et malicieux.

Il était un grand ami de la Cinémathèque française, ayant connu Henri Langlois, qui fut le premier à reconnaître son talent et à montrer ses films. L’an dernier, à l’occasion du centenaire du fondateur de la Cinémathèque, Manoel de Oliveira nous avait adressé un message émouvant et clairvoyant, rendant hommage à ce montreur d’ombres qu’était Langlois.
Nous avions accueilli Manoel de Oliveira à plusieurs reprises à la Cinémathèque, en 2008 pour un formidable dialogue avec Antonio Tabucchi, puis en février 2011 pour l’avant-première de L’Etrange affaire Angelica, et organisé la rétrospective de son œuvre en 2012.

La même année, nous avions découvert Gebo et l’ombre, un de ses derniers films, œuvre qui trouvait son inspiration dans les origines mêmes du cinéma et où l’éclairage des personnages et des décors semblait provenir de lanternes magiques, d’un théâtre optique ou de machines à rêves. Image vacillante et tremblante d’un art balbutiant, qui ne sait pas encore qu’il va devenir l’Art du XXe siècle. Manoel de Oliveira était un paradoxe vivant, à la fois cinéaste des origines, des émotions premières, et cinéaste cultivé, raffiné, inspiré par la grande littérature (Claudel, Flaubert, Dostoïevski, Madame de La Fayette, Agustina Bessa-Luis…), auteur de grands films romanesques, comme Le Passé et le Présent (1972) Amour de perdition (1979), Francisca (1981), Non, ou la vaine gloire de commander (1990), La Divine comédie (1991), Val Abraham (1993), La Lettre, son adaptation de La Princesse de Clèves en 1999. Sans oublier le génial Je rentre à la maison, avec Michel Piccoli, ou Belle toujours, avec Bulle Ogier et Michel Piccoli, suite imaginaire de Belle de Jour de Luis Buñuel.

En France, nous avions découvert ses films vers le milieu des années 70 par l’intermédiaire de Paolo Branco, alors exploitant d’une salle de cinéma à Paris, du côté de République. Ensuite, Paolo Branco devint le producteur attitré de Manoel de Oliveira, l’accompagnant durant deux décennies dans son parcours de cinéaste."

Frédérique Bredin (CNC)
"Frédérique Bredin, présidente du CNC, a appris la disparition de Manoel de Oliveira avec une immense tristesse. Elle rend hommage à la mémoire d’un cinéaste dont l’exigence artistique s’était toujours maintenue au plus haut niveau. Il avait souvent travaillé avec des acteurs et actrices français, et tourné en langue française. L’avance sur recettes l’avait accompagné à plusieurs reprises, saluant la beauté de ses scénarios, emprunts de poésie et de nostalgie. Le cinéma mondial perd l’un de ses grands explorateurs."

Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication
"Manoel de Oliveira nous a quittés le 2 avril, à Lisbonne.

Il avait joué dans La chanson de Lisbonne, le premier film parlant tourné au Portugal. Mais c’est bien sûr comme réalisateur que Manoel de Oliveira s’était fait reconnaître dans le monde entier comme l’un des très grands noms du septième art.

Si son œuvre est profondément marquée par la littérature et le théâtre de son pays, Manoel de Oliveira nous a offert aussi une magnifique adaptation, véritable tour de force, du chef-d’œuvre de Claudel, Le Soulier de satin.

C’est encore une adaptation d’un autre grand texte français, Madame Bovary, qui lui vaudra de s’imposer au-delà de son Portugal natal et avec La Lettre inspirée de La princesse de Clèves qu’il décroche le Prix du jury au Festival de Cannes en 1999.

Manoel de Oliveira avait fêté ses 106 ans ; il y a quelques mois. C’était le doyen des cinéastes en activité, un créateur d’une fascinante énergie que le temps semblait impuissant à lasser. Le grand âge fut pour lui celui de la moisson, continuant à récolter les fruits de toute une vie de méditation et de contemplation, une vie vécue en poète."

14 événements marquants de l’année cinéma 2014

Posté par vincy, le 4 janvier 2015

scarlett johansson under the skin

L'année cinéma ne fut pas de tous repos. Hormis ce qui compte le plus, les films, l'industrie a connu de fortes turbulences et parfois même quelques séismes faisant bouger les plaques tectoniques les plus solides. Le cinéma reste un art fragile, mué par une industrie qui cherche en vain des formules, recettes, et autres martingales rassurant les investisseurs.

La preuve la plus spectaculaire est évidemment l'énorme opération de piratage qui a ébranlé le géant Sony Pictures. Alors que le studio lançait en fanfare le tournage du nouveau James Bond, Spectre, ses ordinateurs étaient "hackés". Et les "Gardiens de la Paix", qui revendiquent l'acte de "vandalisme" pour reprendre le mot de Barack Obama, se sont délectés: révélation des salaires des dirigeants, des contrats pour les films, des courriels (parfois très politiquement incorrects) entre les dirigeants, diffusion de films en ligne et, en point d'orgue, menace d'attentats pour quiconque projetterait le film The Interview. Ce dernier fait marquant a créé un dangereux précédent: Sony a d'abord annulé la sortie du film, avant de négocier avec quelques 300 salles et une plateforme en ligne. En capitulant devant des terroristes, en censurant une comédie satirique, Sony s'est mis Hollywood et une grande partie de la classe politique à dos...

Mais l'année 2014 ce n'était pas que ça. A Hollywood, les mines sont peu enjouées: le box office est en retrait, les suites produites n'ont pas été les cartons annoncés. Seuls les super-héros et franchises pour la jeunesse ont vraiment cartonné (les deux films les plus populaires de l'année sont finalement un Hunger Games). Pas étonnant alors que tous les studios se soient lancés dans un programme ambitieux de sagas, avec en tête une guerre déclarée entre Disney-Marvel-Star Wars et Warner Bros-DC Comis-Harry Potter. Les plannings sont prêts jusqu'en 2020. Un véritable travail à la chaîne.

Mais Hollywood a les yeux rivés au-delà. Du financement à la distribution, désormais c'est du côté de la Chine que ça se passe. L'Empire du milieu, déjà 2e marché cinéphile du monde, va devenir rapidement la plus grosse réserve de spectateurs. Certains films américains y font un box office presque supérieur à celui qu'ils réalisent en Amérique du nord. Partenariat, coopération, joint-venture: tout le monde veut sa place là bas. C'est le nouvel eldorado.

Même les Français s'y investissent. Ironiquement d'ailleurs, c'est un remake chinois d'un film français réalisé par un cinéaste français qui représentait la Chine aux Oscars. Tout un symbole d'ouverture. Tandis que dans l'Hexagone, on joue à Jean-qui-rit/Jean-qui-pleure. La fréquentation des salles est à un excellent niveau. La part de marché des films français a rarement été aussi bonne.  Trop tôt pour dire si l'opération 4€ pour les moins de 14 ans a joué un effet déclencheur sur les films familiaux. Mais avec deux symboles, le carton à 12 millions d'entrées de Qu'est-ce-qu'on a fait au Bon Dieu? et le triomphe international de Lucy, le cinéma français continue de séduire (y compris à la télévision puisqu'Intouchables s'est offert une audience de coupe du monde avec 13 millions de téléspectateurs). Mais, dans le même temps, la production française connaît une crise sans précédent avec une réduction drastique des tournages et des budgets. A cela s'ajoute une véritable vulnérabilité du modèle économique et des tensions sociales toujours d'actualité.

Le cinéma est une économie périlleuse. Des studios Ghibli au Japon qui décident de fermer temporairement leur département long métrage aux festivals (Film asiatique de Deauville, Paris Cinéma) qui mettent la clef sous le rideau, la crise touche tout le monde, même des valeurs qu'on croyaient sûres. Cela oblige de nombreux acteurs de l'industrie de modifier leurs stratégies. L'événement le plus flagrant fut sans doute la mise en ligne par Wild Bunch, en Vidéo à la demande, de Welcome to New York, d'Abel Ferrara, avec Gérard Depardieu, sans passer par la case salles. Evénement qui a parasité Cannes et qui sera de plus en plus courant. Dans le même temps Wild Bunch a d'ailleurs créé une société de e-distribution et s'est marié avec un groupe allemand.

Le numérique est de plus en plus présent dans toutes les strates du cinéma: tournage, diffusion, et même marketing et promotion. Un selfie aux Oscars fait davantage de bruit et d'impact qu'une campagne de publicité massive. Même si la tendance du selfie peut agacer (sur les marches de Cannes), tous les distributeurs profitent désormais des réseaux sociaux pour promouvoir leurs films. Les stars aussi. James Franco en a même un peu abusé...

Évidemment, d'autres faits ont marqué cette année 2014. A commencer par les disparitions de personnalités qui nous manqueront devant ou derrière l'écran. L'émotion mondiale a été à son comble avec l'overdose de Philip Seymour Hoffman et le suicide de Robin Williams, deux immenses acteurs américains. De l'émotion, il y en a eu cette année. Nous resterons marqués par les adieux discrets et humbles, mais ô combien touchants, de Gilles Jacob sur la scène du Palais des Festivals à Cannes, après avoir remis la Caméra d'or, qu'il a créé, à un premier film français revigorant (Party Girl).

Mais finalement, 2014 n'est-ce-pas Scarlett Johansson qui l'incarne le mieux, en étant, paradoxalement, l'actrice la plus désincarnée de l'année? Voix virtuelle et numérique dans Her, super-héroïne se muant en clé USB dans Lucy, girl next door irrésistible en second-rôle dans Chef et personnage de BD en tête d'affiche dans Captain America : Le soldat de l'hiver, elle est toutes les femmes sans en être une seule. Elle est à la fois la belle et la bête. Elle incarne le vide existentiel de notre époque, reflète nos fantasmes, nous renvoie l'image d'une star caméléon, jusqu'à se désintégrer pour bien nous prouver qu'elle n'est pas réelle dans Under the Skin. En cela, en alien-vampire s'humanisant au contact des hommes qu'elle piège, créature hybride mise à nue par la souffrance de notre monde, Scarlett Johansson illustre numériquement et charnellement (antagonismes?) ce que le cinéma cherche encore et toujours: la restitution de la réalité à travers un imaginaire de plus en plus technologique.

Cannes 2014 : Lettre à… Gilles Jacob

Posté par MpM, le 25 mai 2014

Gilles JacobCher Gilles Jacob,

Voilà, c'est fini. Cette 67e édition du Festival de Cannes se referme (déjà) sur une multitude d'impressions, d'images et d'émotions. Nous avons vécu tant d'histoires pendant ces dix jours. Tant de destins, de coups du sort, d'émerveillement et de drames. De quoi nous accompagner longuement sur nos chemins respectifs.

Et que dire alors des presque 40 ans que vous avez passé dans l'organisation du Festival ? De ces milliers de films qui ont défilé devant vos yeux, des choix sensibles qu'il a fallu faire, des regrets, des amertumes et des immenses joies ?

Avec votre départ, c'est une page primordiale de l'histoire de Cannes qui se tourne. On ne dira jamais assez ce que le Festival vous doit : le Certain Regard, la caméra d'or, la Cinéfondation... et une certaine idée du cinéma mondial. Tout au long de cette 67e édition, notre série "les années Jajacobbi" est ainsi revenue sur ces cinéastes que vous avez révélés et qui nous ont depuis offert des énergies et des fulgurances inoubliables.

Pour nous tous, amoureux de Cannes et du cinéma (qui se confondent), votre départ va laisser un vide immense, incommensurable. La sensation que plus rien ne sera jamais pareil.

Heureusement, vous continuerez à veiller sur le festival de loin, et notamment à travers la Cinéfondation. On vous imagine riant sous cape en découvrant tous les hommages qui vous sont rendus et balayer joyeusement la nostalgie qui nous gagne déjà. Il vous reste plein d'idées, plein d'envies, plein de découvertes à faire et de choses à raconter. On attend désormais le nouveau volume de vos mémoires de Cannes. Et, qui sait, d'autres surprises.

Car comme vous l'avez si bien dit lors de la clôture de la section un Certain Regard, au sujet de cette sélection parallèle qui gagne chaque année en qualité : "on est là pour mettre en question, repousser les limites, inventer inlassablement." Soit ce qui devrait être le but de toute existence.

Aussi, de notre côté, comme vous nous avez exhortés à le faire, nous continuons notre route avec Cannes et avec le cinéma. Et ce faisant, notre vie de festivalier cannois, malgré votre éloignement, passera comme un rêve.

Les années Jajacobbi : Cannes 1999

Posté par vincy, le 24 mai 2014

rosetta emilie dequenneL'année schizophrène

En 1998, Gilles Jacob créé la Cinéfondation, dernière grande pierre à l'édifice Cannois qu'il bâtit depuis 20 ans. L'Atelier de la Cinéfondation sera lancé en 2000. Les prix de la Cinéfondation en 1999 récompensent Emmanuelle Bercot (scénariste de Polisse, réalisatrice d'Elle s'en va) et Jessica Hausner (en sélection officielle cette année).

Dorénavant, le Festival de Cannes s'occupe quasiment de toutes la chaîne du cinéma : de l'écriture du scénario en résidence au montage financier en passant par le marché, la valorisation des classiques restaurés, etc... Cannes prouve en 1999 qu'il est le plus grand festival du monde. En 1997, Cannes avait sifflé Assassins, hué The Brave, quitté la salle pendant Funny Games, applaudit Kiarostami et Imamura, découvert Wong kar-wai, enfin sélectionné... En 1998, l'année du dogme danois, et l'une des plus faibles sélections de Gilles Jacob, c'est Roberto Benigni et sa Vita è bella qui enthousiasment le président Martin Scorsese puis le monde entier, jusqu'aux Oscars, avec rires et larmes.

Mais 1999 va faire revenir Cannes au premier plan. Les stars sont là. Sean Connery fait sensation. Dans deux ans Gilles Jacob prendra la présidence du Festival et délèguera (modérément) la sélection des films, avant de passer définitivement le flambeau à Thierry Frémaux en 2004. Ses deux dernières sélections, en 2000 et 2001, seront à ce titre splendides, avec ce subtil équilibre entre maîtres et révélations, spectacle et intime.

En 1999, le Festival est bipolaire : des oeuvres radicales (à commencer par Pola X de Leos Carax) et des films destinés à un public plus large. Les premières se retrouveront au plus haut niveau du palmarès : Rosetta des Frères Dardenne, première Palme des Belges présentée en fin de Festival et qui les consacre parmi les futurs abonnés du Festival ; L'Humanité de Bruno Dumont, film dérangeant et sans concession, qui séduit le jury de Cronenberg et moins les festivaliers. Les deux films remportent aussi les prix d'interprétation, éliminant de nombreux favoris du palmarès. La rupture entre le jury et les critiques est nette. On parle même d'un divorce. Le jury choisit de récompenser les films d'Oliveira et de Sokurov.

Pourtant, cette année-là il y a le très beau Voyage de Félicia d'Atom Agoyan, le fascinant Ghost Dog de Jim Jarmusch, le lumineux Kadosh d'Amos Gitaï, le touchant (et mémorable) Eté de Kikujiro de Takeshi Kitano, la surprenante et sensible Histoire vraie d'un David Lynch maîtrisant parfaitement son art. Autant de films qui permettront à ces cinéastes d'élargir leur public une fois sortis en salles.

Une seule oeuvre fait consensus entre le jury, les festivaliers et le public. Bien sûr, la Palme d'or aurait été méritée. Il n'y a "qu'un" prix de la mise en scène. Mais n'était-ce pas la plus belle récompense pour un cinéaste qui a tant attendu d'être accueillit à Cannes? Plus de 20 ans après ses débuts, Pedro Almodovar monte enfin les marches, avec Tout sur ma mère, peut-être son plus grand film. Gilles Jacob a longtemps regretté d'être passé à côté de Femmes au bord de la crise de nerfs. Les films suivants lui ont toujours échappé. Il se rattrape sur la fin et fera d'Almodovar l'un des grands cinéastes cannois des années 2000. Avec son mélo flamboyant, Pedro n'avait pas besoin de Cannes (hormis pour satisfaire son immense égo). Mais Cannes ne pouvait pas être le plus grand festival du monde sans lui.