Un beau programme en ligne pour le Festival du Film court de Grenoble (privé de plein air)

Posté par MpM, le 29 juin 2020

Son intitulé est cette année un peu trompeur. Crise sanitaire oblige, le Festival du Film court en plein air de Grenoble migre sur une plate-forme en ligne, accessible gratuitement à tous du 30 juin au 4 juillet. Les habitués auront un petit pincement au coeur à l'idée de ne pas retrouver l'ambiance particulière des projections sous le ciel étoilé, mais tout le monde se réjouit du maintien de la manifestation qui propose, comme chaque année, un programme riche et alléchant.

En compétition officielle, on retrouvera avec plaisir des incontournables comme Physique de la tristesse de Théodore Ushev, fraîchement auréolé de son Cristal à Annecy et Genius Loci d'Adrien Merigeau (lui aussi primé à Annecy, après être passé par Angers, Clermont et Berlin), mais aussi Hãy Tinh thuc và san sàng de Pham Thien An, découvert à la Quinzaine des Réalisateurs 2019 ou Un adieu de Mathilde Profit, dont on vous parle depuis des mois, et qui vient d'obtenir le prix du meilleur premier film à Côté Court.

On retrouvera également des réalisateurs repérés comme Salvatore Lista (Rap night), Valérie Leroy (Teen Horses) et William Laboury (Yandere), et des films à ne pas rater à l'image de Sororelle de Frédéric Even et Louise Mercadier, huis clos tchekhovien et minimaliste.

Le Festival proposera par ailleurs des "masterclasses" décalées avec les youtubeurs Le Fossoyeur de Films et Amazing Lucy, des ateliers en ligne, des séances jeune public et une nuit blanche "Horreur et Frissons" déclinée en 24 films dont le classique Do you have the shine de Johan Thurfjell, mais aussi le délirant Wild love de Paul Autric, Quentin Camus, Léa Georges, Maryka Laudet, Zoé Sottiaux et Corentin Yvergniaux, Acide de Just Philippot, Fast film de Virgil Widrich ou encore La Femme qui se poudre de Patrick Bokanowski.

Chaque programme sera mis en ligne à heure fixe pour une durée de 48h.

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43e Festival du Film court en plein air de Grenoble
Du 30 juin au  4 Juillet 2020
https://www.festivalcourtgrenoble.fr/home

Annecy 2020 – le film du jour : Carne de Camila Kater

Posté par MpM, le 16 juin 2020

Puisque cette année, Annecy se déroule en ligne, Ecran Noir se fait votre guide parmi les différentes sections et vous aide à savoir ce qu'il ne faut surtout pas rater ! Pour les plus pressés, nous mettons en lumière chaque jour un film qui nous semble indispensable. Pour les autres, nous ajoutons quelques conseils supplémentaires à grapiller dans le même programme. Et enfin, pour les plus gourmands, on va plus loin avec des idées de films, hors festival, à regarder en ligne pour prolonger le plaisir...

On se penche aujourd'hui sur le programme 1 de la compétition officielle de courts métrages qui propose une sélection riche et dense de films marquants à ne surtout pas rater. Le plus saillant est sans doute Carne, premier court métrage de Camila Kater, sélectionné à Locarno en 2019, un documentaire qui donne la parole à cinq femmes d'âges et d'origines différentes, livrant chacune l'expérience intime et personnelle qu'elles ont de leur corps. La métaphore de la "viande", filée de bout en bout, renvoie sans cesse à la manière dont la société considère le corps des femmes : objets destinés au plaisir d'autrui, qu'il soit purement esthétique ou carrément sexuel, et à la reproduction.

On est donc enthousiasmé par la spontanéité avec laquelle chacune des cinq interlocutrices se livre sur des sujets généralement tabous ou juste totalement inexistants. Il y a une adolescente qui raconte la détestation de sa mère pour son corps qui ne correspond pas aux critères de beauté en vigueur. Une autre parle de ses premières règles, et du formidable sentiment d'appartenance qui l'a accompagnée. Une femme trans pointe l'hypersexualisation permanente de la femme noire, et l'intolérance brutale qui la suit partout. Une femme plus mûre aborde le passage de la ménopause et dénonce comment, parce qu'elle est lesbienne et sans enfants, on a voulu la priver de son utérus. Enfin, une comédienne désormais âgée de 79 ans donne une vision peu orthodoxe de la vieillesse, qui n'est pas nécessairement un naufrage.

L'animation change en fonction des chapitres, tantôt illustrative et presque naïve, tantôt complètement abstraite, jouant avec les représentations visuelles que l'on a généralement du corps. Si ce travail formel est souvent très expressif, synthétisant en quelques images les grandes idées sous-tendues par chaque récit, on peut malgré tout reprocher au film son rythme trépidant, presque frénétique. On aurait aimé qu'il ménage des moments de pause dans les témoignages aussi denses que passionnants, laisse l'image exister au-delà du texte et le spectateur respirer à l'intérieur de chaque partie, pour mieux accompagner chaque femme dans sa démarche. Mais qui sait, peut-être cet excellent concept pourra-t-il s'étoffer, ou se décliner à l'avenir sous une forme plus longue, car ce qui est certain, c'est que Carne est loin d'épuiser son sujet.

Au sein du même programme, 4 films ont retenu notre attention. D'abord, il y a Genius Loci d'Adrien Mérigeau, autre premier court métrage dont nous avons déjà eu l'occasion de vous parler lors de son passage à Clermont-Ferrand. Une errance narrative syncopée qui donne l'impression d'imiter les volutes du jazz, improvisant en toute liberté, ajoutant ici des images à peine esquissées qui se superposent au plan ; là, au contraire, dépouillant  le cadre de tout détail superflu. Une esthétique changeante qui est le reflet des émotions de son héroïne, et des sensations qu'elle traverse face à la vitalité invisible du monde.

Autres films pour le moins attendus, les nouveaux courts métrages de Kaspar Jancis, Kosmonaut, et Niki Lindroth von Bahr, Something to remember. Le premier oscille entre humour noir et mélancolie profonde dans son portrait d'un vieux cosmonaute qui continue de vivre comme s'il était dans l'espace. Il y a à la fois le personnage de la fille totalement indifférente (elle vérifie juste avec un miroir que son père respire encore, avant de s'éclipser sans un mot), du bébé casse-cou qui frôle de multiples accidents domestiques et du gendre scotché à son téléphone, et celui, magnifique, de ce vieil homme solitaire, enfermé dans son passé (on aura compris que son présent ne vaut pas tellement le déplacement) et qui, après avoir été un héros, est devenu un fardeau.

Dans le second, Niki Lindroth von Bahr poursuit sa veine de comédie musicale nihiliste avec des animaux coincés dans les mêmes situations désespérantes que les humains : un petit pigeon visite un zoo vide en chantant une étrange comptine sur la diable, un escargot médusé vérifie sa tension chez le médecin, des insectes travaillant au CERN supplient Dieu de leur donner "quelque chose dont se souvenir". C'est à la fois désespéré et ironiquement drôle, exactement comme l'existence.

Enfin, on avait également envie de souligner Time O' the signs de Reinhold Bidner qui dresse un portrait si brutal de nos vies numériques, vaines et abrutissantes, qu'il nous donne envie de déconnecter pour se consacrer à des choses importantes (comme voir plus de courts métrages sur la plate-forme d'Annecy). La critique est relativement facile et pas forcément d'une grande subtilité, mais le geste esthétique est réussi, avec de très beaux plans, et une manière plutôt efficace de capter l'air du temps.

Pour terminer, nous vous invitons à découvrir Kosmonaut et Something to remember directement sur le site d'Arte pour ceux qui ne sont pas accrédités pour Annecy Online, mais aussi à revoir d'autres films de Kaspar Jancis sur sa page Vimeo ainsi que Bath House de Niki Lindroth von Bahr également disponible en ligne. Adrien Merigeau a lui aussi une page Vimeo, sur laquelle on trouve notamment Old Fangs, réalisé à la fin des années 2000 avec Alan Holly, et que nous vous offrons ci-dessous.

Clermont-Ferrand 2020 : nos premiers coups de coeur dans la compétition nationale

Posté par MpM, le 7 février 2020

Véritable paradis du cinéphile cinéphage, Clermont-Ferrand propose 31 programmes de cours métrages, rien qu'en compétition. Il faut ajouter à cela les différentes sections rétrospectives ou thématiques, ce qui porte à un niveau vertigineux le nombre d'oeuvres présentées.

Dans ce foisonnement, certains films sont déjà fortement identifiés suite à leur sélection dans d'autres festivals. D'autres, en revanche, avaient jusque-là échappé à notre attention. Parmi ceux-là, nous en avons retenu trois, issus de la compétition nationale, qui auront vraiment marqué cette 42e édition.

Genius loci d'Adrien Mérigeau


On comprend aisément pourquoi Genius loci enchaîne en quelques semaines le Festival Premiers plans d'Angers, Clermont-Ferrand et la compétition officielle de la Berlinale. Le premier court métrage en solo d'Adrien Mérigeau (avec des décors signés Brecht Evens et une séquence animée par Céline Devaux) est une splendeur visuelle et intellectuelle que l'on serait bien en peine de résumer, si ce n'est que son personnage principal, Reine, s'échappe de chez elle et s'enfonce dans le chaos urbain de la nuit, guidée par son écho.

Nous voilà donc face à une errance narrative syncopée, qui donne l'impression d'imiter les volutes du jazz, improvisant en toute liberté, ajoutant ici des images à peine esquissées qui se superposent au plan ; là, au contraire, dépouillant  le cadre de tout détail superflu. Cette esthétique changeante d'une image à l'autre, reflet des émotions de la jeune femme, et des sensations qu'elle traverse, est un tourbillon de formes, de couleurs et de mouvements qui matérialisent la vitalité invisible du monde, ce que l'auteur appelle le chaos urbain.

Le spectateur est pris dans l'énergie débordante de ce flot d'images, envoûté par la virtuosité avec laquelle la ville s'esquisse et se transforme sous ses yeux. Comme si au contact de Reine, les choses étaient soudainement refaçonnées par ses pensées intérieures et par sa vision du monde, à l'image de ces trois harceleurs de rue qui se décomposent en tableaux cubistes, avant de se muer en un minotaure qu'elle abandonne derrière des barreaux. Les allers et retours entre abstraction et dessin figuratif sont également incessants, comme si le film hésitait entre deux manières complémentaires de représenter la réalité dans sa dimension la plus foisonnante. Le résultat est assez époustouflant, à la fois d'une incroyable beauté visuelle et d'une grande force d'évocation, avec une séquence finale qui va crescendo dans l'expression des sentiments intimes les plus enfouis, qui trouvent enfin la possibilité de s'extérioriser.

Jusqu'à l'os de Sébastien Betbeder


Ce n'est pas nous qui allons nous plaindre de la rapidité avec laquelle tourne Sébastien Betbeder, dont on a vu en 2019 successivement deux longs métrages, Ulysse et Mona et Debout sur la montagne. Son nouvel opus est un moyen métrage formidable qui renoue avec la veine la plus absurde et décalée de son cinéma, dont on aime tant la liberté de ton et la vivacité d'esprit.

Il s'agit donc de la rencontre entre Thomas, pigiste au Courrier Picard, et Usé, musicien et ancien candidat aux élections municipales d'Amiens, qu'il est chargé d'interviewer. Le premier plan nous montre Thomas qui explique à son interlocuteur qu'il lui a menti pour expliquer son retard : non, son père n'a pas eu d'AVC. Il a juste eu du mal à se remettre d'une soirée trop arrosée. A ce stade, la situation pourrait être délicate, et compromettre l'interview. Sauf qu'Usé s'avère très compréhensif, et même compatissant. On s'en rendra vite compte, ces deux-là sont faits pour s'entendre, et se sont bien trouvés. D'ailleurs, on les prend pour des frères jumeaux.

De scènes hilarantes (la longue tirade d'Usé imitant Emmanuel Macron devant son ancien lycée) en idées poétiques (brûlant un cierge pour que son ex-copine revienne vers lui, Thomas se laisse parasiter par un autre souhait, qui finira bien par être exaucé), Jusqu'à l'os est une balade punk et ultra-contemporaine dans le monde d'aujourd'hui. Pas dans le monde trop réel des violences policières et des grands capitaux qui marchent au pas, non, mais plutôt dans celui, plus fantasmé et fantaisiste, de ceux qui refusent de céder à la peur et à la bêtise. Les personnages ont l'esprit, l'attitude, l'idéalisme des gens qui luttent, même si c'est par des actes plus poétiques que politiques, et que le "parti sans cible" créé par Usé n'a recueilli que 2,2% des voix aux élections municipales de 2014. On se laisse donc entraîner sans la moindre arrière-pensée dans le périple joyeux et fraternel de ces deux héros magnifiques, notre seul regret étant de ne pas pouvoir passer plus de temps avec eux.

Qu'importe si les bêtes meurent de Sofia Alaoui


Cette coproduction franco-marocaine menée de main de maître par la réalisatrice Sofia Alaoui relève le pari osé de proposer un film d'anticipation épuré et minimaliste dans les montagnes de l'Atlas. Abdellah, un jeune berger, doit descendre au village pour acheter de quoi nourrir ses bêtes qui dépérissent. Mais il découvre que tous les villageois sont partis, effrayés par l'arrivée de créatures venues d'une autre planète.

Avec une âpreté d'écriture renforcée par la topographie austère des  lieux où se déroule le récit, le film ausculte le bouleversement que produit chez les différents personnages la pensée que l'être humain n'est pas seul au monde. Il y a la jeune femme qui voit une bénédiction dans cette révélation, parce qu'elle lui permet de prendre son destin en mains. Le fou du village, lui, s'enthousiasme sur ces extraterrestres qui viennent "éclairer notre ignorance". Et puis il y a le père d'Abdellah qui le traite de mécréant, et ne peut supporter de voir son système de pensées remis en cause.

Sofia Alaoui ajoute ainsi à son récit de science fiction ultra-naturaliste et parfaitement tenu une dimension de parabole métaphysique qui vient remettre en cause tout azimut les traditions, les coutumes et les croyances humaines. "Et si tout ce que nous croyons était faux ?" balbutie Abdellah, abasourdi par l'étendue du vide qui s'ouvre soudain sous ses pieds. La fin ouverte nous renvoie à nos propres certitudes, et aux difficultés que nous avons parfois à les voir questionnées.